Le garçon d’ascenseur

Le garçon d’ascenseur

De Paul Busson

Publié dans Simplicissimus N° 36, 9e année du 29 novembre 1904,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Bien que n’appréciant guère le Veuve Clicquot demi-sec, je n’opposai aucune résistance lorsque Bajan commanda la deuxième bouteille après m’avoir lancé un regard interrogateur. Au contraire, voir les joues creuses de mon pauvre ami rougir progressivement me rendait heureux ; je rajustai avec prudence une des deux cannes anglaises posées contre sa chaise dans la mesure où elle menaçait de glisser sur le parquet dépourvu du moindre tapis.
Dans un premier temps, j’avais été cruellement horrifié ; Bajan dont je n’avais plus eu de nouvelles et que je n’avais pas revu depuis six ans m’avait donné rendez-vous à l’hôtel Bristol ; je m’y étais donc installé en l’attendant au milieu des conversations à voix basse, des abat-jours transparents ainsi que des fleurs plongées dans des verres à pied à paroi mince. Tout était extrêmement calme et discret, hormis peut-être le rire d’une femme qui jaillissait ou encore le tintement de verres remplis qui s’entrechoquaient. Puis d’un seul coup, j’entendis un martèlement étouffé, le terrible bruit d’un objet qu’on traîne. Je faillis crier lorsque je l’aperçus, lui, le chéri de la gent féminine, le célèbre sportif, le brillant danseur ! Les omoplates saillantes, la tête rentrée dans les épaules, appuyé sur des béquilles de bois noires dans lesquelles son corps lourd sans défense était accroché, les jambes traînantes, il sautillait en se glissant dans ma direction, soutenu par un serveur. Les clients bien élevés assis dans la salle faisaient comme s’ils ne le voyaient pas, un chuchotement discret passait néanmoins distinctement de table en table à l’instar d’un courant d’air. Je ne me souviens plus de quelle manière je le saluai. Je n’eus cependant pas le cœur de lui poser de questions quant à la cause de son horrible infirmité.
Cela faisait à présent déjà une bonne heure que nous discutions de choses les plus banales du monde. Le voir s’efforcer de maintenir son sourire de marionnette à la manière d’un masque m’attristait profondément. Ne parvenant pas à le regarder droit dans les yeux, je me réjouissais seulement qu’il bût et que cela le décontractât progressivement un peu plus.
Tandis que la musique était en train de jouer Tu crois ô beau soleil de Louis XIII, je ne pus m’empêcher de songer à Eveline V. en compagnie de laquelle Bajan s’était trouvé à Nice il ya bien des années. Nous passions alors beaucoup de temps ensemble.
« Te souviens-tu encore de notre petite fête d’adieu d’il y a six ans ? » demandai-je.
« Oh certainement, » répondit Bajan en fixant intensément la cendre gris claire de son cigare.
« À Nice, n’est-ce pas ? »
« Oui, c’est depuis ce temps que tu as disparu. C’était à la ‘Réserve’. La bouillabaisse dont nous nous étions réjouis d’avance était d’ailleurs totalement ratée. »
« Excès de tomates. Eveline était également très contrariée, tu t’en souviens certainement. Elle avait fait tomber dans la mer son adorable épingle à chapeau. Impossible de la repêcher, elle s’était évidemment prise dans les algues. Elle a pleuré par la suite, mais seulement après ton départ. »
« Elle était d’ailleurs la plus ravissante de toutes celles dont je me souviens. Il faut bien dire que je n’ai plus jamais rencontré une telle grâce. Où peut-elle bien actuellement… »
« Eveline ? Eh bien, elle est ici. Nous sommes toujours ensemble. Bien que… »
Heureusement que mon visage se trouvait dans l’ombre et que Bajan ne pût déceler l’étonnement exprimé par mes traits. Comment… Eveline… ce petit colibri ravissant qu’il avait réussi à capturer péniblement pour quelques mois de printemps était encore… ? Je m’aperçus alors que mon regard reposait sur ses jambes immobiles… sur les chaussures vernies brillantes qui semblaient habiller les pieds d’une poupée articulée. La vue de ces chaussures vernies me fut alors insupportable.
« Cela t’étonne, n’est-ce pas ? » dit Bajan d’une voix légèrement enrouée. « Elle a bon cœur. C’est pour cela qu’elle reste avec moi. Et puis toute cette histoire… ça ne s’oublie pas du jour au lendemain. Cette expérience lie deux êtres à vie. Oui, c’est bien cela… La pauvre enfant se sent coupable… »
Je ne sus que répondre mais l’expression de mes yeux posa certainement un tas de questions à ma place. Bajan termina son verre, fit glisser sa main sur son visage maigre.
« Dommage qu’Eveline ne prenne pas son repas avec nous, constatai-je.
« Elle est invitée, » répondit-il rapidement, « chez une amie… Je lui laisse son entière liberté. Cela me paraît évident. Que ferait-elle d’ailleurs avec moi, ce malade éternel. Bien ! En tout état de cause, elle regrettera beaucoup de ne pas t’avoir rencontré. »
« J’espère que vous resterez encore quelques jours ici ? »
« Malheureusement non. Nous partons demain matin. Dans un premier temps à Merano, puis certainement encore plus au sud. Je ne le sais pas encore précisément. »
Malheureux Bajan ! En secret, son âme sanglotait amèrement tandis que son visage, toujours d’une beauté masculine, tentait de sourire faiblement. Il fallait que je sache enfin ce qui s’était passé, je m’apprêtai d’ailleurs à le lui demander directement.
Mais il prit les devants en affirmant :
« Maintenant, je veux tout de même te raconter ce qui s’est passé avec ma jambe. Nous n’avons jamais correspondu… ou peut-être quelques cartes postales, n’est-ce pas ? Tu lis certainement très rarement des journaux parisiens, sinon tu y aurais peut-être trouvé une notice concernant…disons, l’accident. Mais la vérité, comprends-tu,… la vérité n’est connue que d’Eveline et de moi. C’est elle que je te révèlerai à présent… du reste, je crois que cela me fera du bien. »
Il avala avidement son vin glacé et tira sur son lourd cigare exhalant un parfum d’opium et de miel. C’est alors qu’il me raconta toute son histoire…
« Peu après ton départ de Nice, le temps se modifia radicalement. Des rafales de pluie hurlaient au-dessus de la mer trouble, des nuages sombres dont s’échappaient de grosses gouttes passaient inlassablement du sud en direction du nord, les voitures de l’hôtel, chargées de bagages se rendaient à tous les trains en partance. Tout se vidait, devenait désagréable. Nous tenions encore le coup pendant deux, trois jours dans la salle à manger déserte, puis je me rendis à Paris en compagnie d’Eveline où je louais une jolie suite dans un hôtel discret, tout près du boulevard Haussmann.
Nous menions alors véritablement une vie comme dans un pays de cocagne. Jamais nous ne pensions être capables de nous aimer à ce point. Tu sais bien, Eveline… J’étais vraiment heureux ! Le fait que tous les autres m’enviaient me rendait joyeux, leurs chuchotements, leurs regards dans tous les restaurants. Eveline se composait des toilettes capables d’étonner même le Tout-Paris… avec si peu d’argent ! Tu me croiras ou non, mais c’était elle qui m’empêchait de gaspiller. Un cœur d’or ! Le soir, nous nous rendions à l’Opéra ou chez Aristide Bruant, en fonction de l’envie du moment. Eh oui, et toutes les nuits, elle passait sa tête d’enfant dans ma chambre en souriant, l’interrupteur électrique s’éteignit, seul la faible lueur des réverbères de la rue traversait les stores, il n’y avait plus aucun autre bruit que le léger froufroutement de sa chemise de nuit de batiste. Les jours et les nuits se succédaient comme en rêve, sans événement particulier, sans tumultes, dans un état de bonheur béat et intemporel…
Un soir, nous rentrions afin de nous changer pour aller au théâtre. Nous empruntions toujours l’ascenseur pour nous rendre à notre étage. Le garçon qui commandait l’ascenseur s’y trouvait en notre compagnie ; sa manière prudente et précise de régler l’ascenseur trahissait le fait qu’il n’était entré en service que très récemment. C’était un garçon mince bronzé d’environ quatorze ans avec un visage de jeune fille ; dès qu’Eveline posait son regard sur lui, il baissait les yeux d’embarras.
‘D’où viens-tu ?’ lui demanda-t-elle.
‘Je suis d’Arles, Madame !’ répondit-il, enchanté, à voix basse.
‘Tous les garçons là-bas sont-ils aussi aimables que toi ?’
‘Oh, Madame !’ balbutia-t-il confusément.
Au moment de descendre, elle s’adressa à moi à voix haute en disant : ‘Qu’il est mignon ! L’as-tu regardé ? Il est si mignon !’
Tout au long de la soirée, je la taquinai avec son ‘amour’ en riant de bon cœur lorsqu’elle acheta une boîte de bonbons destiné au garçon d’ascenseur au buffet du théâtre ; elle les lui offrit d’ailleurs vraiment, le jeune garçon en devint rouge flamboyant, baisa la main d’Eveline. Une fois descendus, lorsque nous avancions le long du couloir, nous le vîmes encore debout sans bouger à la porte coulissante de l’ascenseur, il n’arrêtait pas de nous observer …
La nuit qui s’ensuivit fut une de celles dont on ne se souvient que difficilement plus tard, tant les caresses sauvages et les mots fous ressemblaient à un rêve diurne. Une de ces nuits rouges pendant lesquelles les pensées secrètes n’existent plus et où les deux cœurs semblent battre dans un même corps… Lors d’un de ces instants pendant lesquels on oublie tout, Eveline balbutia le nom du garçon mince ; son cri ressemblait à celui d’un désir ardent… Ayant aimé beaucoup de femmes dans ma vie, cette réaction ne me surprit guère. D’ailleurs j’ai également à ce sujet des avis différents de ceux de la plupart des hommes ayant peu vécu et qui tentent d’enfermer avec une crainte justifiée la femme acquise lors d’une rivalité difficile ou encore chèrement achetée… N’y décelant rien d’autre qu’un caprice, le désir soudain des membres souples et jeunes du garçon, je ne ressentais donc aucun malaise en songeant au désir d’Eveline… Je l’interprétais plutôt comme un désir esthétique, pour ainsi dire artistique, ne voyant dans cette image que la beauté et la pureté. Autant la pensée d’un homme étranger m’eut été douloureuse, tout en moi se serait alors révolté contre cette réalité, d’autant moins eussé-je hésité à embrasser la bouche d’Eveline ayant été effleurée peu auparavant par les lèvres timides, souples de cet enfant.
Mais ignorant tout cela, elle avait extraordinairement honte de son cri et pressait son visage brûlant contre les oreillers. Je caressai ses cheveux en disant : ‘Prends-le donc, s’il te plaît à ce point ! Tu ne me blesseras pas en le faisant !’
Le lendemain soir, elle ne vint pas chez moi.
D’un seul coup, elle exprimait son désir de partir. Dès le lendemain matin. L’hôtel était répugnant, les chambres laides, la nourriture mauvaise, il lui était soudain impossible de rester davantage. Pauvre Eveline ! Sa brève ivresse fut suivie d’un grand désenchantement. Déception et honte brûlante.
Malheureusement, je devais rester encore trois jours sur place pour diverses raisons. Tous les soirs, nous grimpions à pied les six étages pour nous rendre à notre chambre car elle ne tenait plus à le revoir. Mais à quoi bon ! Partout, ce garçon croisait notre chemin, pâle et ravagé par le chagrin, les yeux suppliants ; même s’il était incapable de l’exprimer avec des mots, il ressentait pourtant clairement qu’il ne représentait pour Eveline plus rien d’autre qu’un emballage en aluminium usagé d’un de ses chocolats. D’un air hautain, les yeux mi-clos, elle ignorait ce pauvre garçon qui s’épuisait en servilités autant ridicules qu’obséquieuses, qui faillit même éclater en sanglots chaque fois qu’il était contrait de refermer la porte de l’ascenseur ouverte en vain. Une seule fois je me rendis compte brièvement, l’espace d’un instant seulement, des regards que me lançaient les yeux brillant de haine de ce garçon au point de… ; vraiment ce garçon de quatorze ans seulement me parut alors soudain effrayant. Enfin, nous fumes prêts à partir. Les grandes valises d’Eveline étaient alignées dans le hall, chargées de cartons et de sacs, la voiture de l’hôtel attendait devant la porte. Je distribuai les pourboires. D’un seul coup, je me souvins avoir oublié mon épingle à cravate dans la chambre, il s’agissait d’un souvenir que je chérissais, que je piquais à l’occasion à la hâte sur le rideau. Eveline fit la moue alors que j’exprimai mon intention de remonter brièvement. Il ne nous restait d’ailleurs plus beaucoup de temps et comme l’ascenseur était ouvert, j’y sautai, la main du petit se mit à actionner le câble de commande et nous partîmes. L’ascenseur s’élançait bien plus vite que d’habitude en hauteur, trop vite à ce qu’il me semblait, stop, voilà déjà le deuxième étage ! Tandis que l’ascenseur continuait de monter, je m’adressai au garçon qui était justement en train de passer son bras à travers l’ouverture de la porte, de s’affairer sur quelque chose à l’extérieur. Mille diables, en apercevant ses yeux fous, je me jetai sur lui, mais il était trop tard, nous foncions déjà vers le bas dans une chute fulgurante, sifflante, à toute vitesse, suivie de bruits de craquement, de verre qui se brise, d’écroulement, c’en était fini, je perdis conscience…
Il n’y a pas grand-chose d’autre à en dire. Le garçon était mort, mes jambes atrocement mutilées. ‘Négligence grave’, disait-on. L’hôtelier fut puni. Je savais bien mieux ce qui s’était passé. Un si jeune garçon, mais capable d’aimer comme n’importe qui. Encore une bouteille, n’est-ce pas ? »
Après s’être séché le front, il se tut. Les rides entourant sa bouche s’étaient accentuées. Une profonde compassion sincère s’empara de moi, je me mis à caresser instinctivement sa main mince, faible reposant sur la table, la main du célèbre sportif Bajan qui semblait être d’acier… autrefois.
« Et Eveline ? » fusa ma question.
Un tressaillement parcourut son visage.
« Les garçons d’ascenseur n’ont certainement plus aucune chance auprès d’elle, » murmura-t-il. « Mais, qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Tu peux bien t’imaginer. Elle m’aime, je suis son ami, en tout bien tout honneur ! »
Une larme scintillante tomba dans le verre dans lequel il s’apprêtait à boire.

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