Alors là… en effet

Alors là… en effet

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 33, 9e année du 8 novembre 1904, 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Mon cher ami Wärndorfer !

Malheureusement, je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer chez vous et ne parviens pas non plus à vous trouver ailleurs, je me vois donc dans l’obligation de vous prier par la présente de bien vouloir vous rendre ce soir à mon domicile en compagnie de Zavrel et du docteur Rolof. Figurez-vous donc qu’après avoir débattu hier soir au cercle « Lotos » pendant une heure avec le célèbre professeur Arjuna Zizerlweis de Suède (dont vous avez certainement entendu parler ?) au sujet de phénomènes de spiritisme je l’ai invité pour ce soir chez moi et il a accepté. Il est très impatient de faire votre connaissance et je pense qu’en le soumettant suffisamment à notre feu croisé nous pourrons le gagner à notre cause et rendre peut-être de cette manière un service inestimable à l’humanité…
Donc vous viendrez sans faute, n’est-ce pas ? (Que le docteur Rolof n’omette pas d’apporter les photographies.)

Hâte de vous rencontrer, votre dévoué

Gustav

 

Après souper, les cinq messieurs s’étaient retirés dans le fumoir. Le professeur Zizerlweis jouait distraitement avec la tête d’un poisson porc-épic posée sur la table en guise de présentoir d’allumettes :
« Toutes ces histoires que vous me racontez, Monsieur le Docteur Rolof, ont l’air très étranges, voire même stupéfiantes aux yeux d’un amateur, en revanche, les tenants et les aboutissants que vous avancez en tant que preuve qu’il vous était pour ainsi dire possible de photographier l’avenir ne me paraissent pas forcément convaincants. Bien au contraire, ils autorisent des explications bien plus plausibles. Résumons. Votre ami donc, Monsieur Zavrel, prétend être ce que l’on appelle communément un médium, c’est-à-dire sa simple présence suffit à déclencher des phénomènes peu habituels chez certaines personnes, phénomènes restant certes invisibles à l’œil nu, mais pouvant être fixés par la photographie. Vous avez donc, Messieurs, photographié un jour un homme apparemment en parfaite bonne santé et lorsque vous avez développé la plaque… »
« C’est exact, en développant la plaque, de nombreuses cicatrices apparaissaient sur le visage photographié qui ne se sont formées en réalité que deux mois plus tard, je vous en prie deux mois, sur la peau de la personne concernée, après que celle-ci ait subi une attaque de vérole, » l’interrompit le docteur Rolof.
« Bien, bien, Monsieur le Docteur, mais laissez-moi donc terminer. Admettons que ce n’était pas une question de hasard, pardon, Messieurs, je veux seulement dire, donc, pas une question de hasard, comment comptez-vous prouver dans ces conditions avoir photographié ici l’avenir ?! Personnellement, je prétends (d’ailleurs votre tentative n’est absolument pas nouvelle) que la lentille optique était tout simplement plus sensible, elle voyait donc davantage que l’œil humain, elle apercevait les pustules à l’état embryonnaire, ces mêmes pustules qui ne se sont déclarées qu’un ou deux mois plus tard, qui sont alors devenues aiguës !! »
D’un air triomphant, le professeur Zizerlweis regarda autour de lui, se délectant pendant quelques instants de la stupéfaction de ses contradicteurs avant de tirer avidement sur son cigare à moitié éteint tout en guettant avec convoitise le réveil de la braise.
« C’est en effet possible ! Mais de quelle manière expliquez-vous le phénomène ci-après, Monsieur le Professeur ? » demanda alors Zavrel.
« Un beau jour, nous photographions un jeune homme ; nous ne savions rien de concret à son sujet et ne le connaissions que de manière superficielle, c’était une connaissance de salon de thé en somme, nous n’aurions certainement pas eu l’idée d’expérimenter sur lui si Gustav n’avait pas, malgré l’absence du moindre indice, flairé dans son cas quelque chose de particulier, un résultat scientifique pouvant abonder dans notre sens. Nous prenons donc la photo, la développons et découvrons une tache noire circulaire en plein milieu du front, bien nette sur l’image. »
Brève pause de silence.
« Et alors ? » demanda le philosophe.
« Et alors ? Quinze jours plus tard, le jeune homme se tue avec une balle tirée en plein centre du front. Voyez-vous, exactement à cet endroit, regardez les deux photographies, celle-ci est celle du cadavre et l’autre celle que nous avons prise quinze jours plus tôt. Comparez vous-même ! » Pendant quelques minutes, le professeur Zizerlweis était plongé dans une intense réflexion, ses yeux perdaient alors tout leur éclat en devenant ternes comme le papier d’emballage bleu du sucre.
« Cette fois-ci, nous l’avons eu, » chuchota Wärndorfer en se frottant les mains. C’est alors que le professeur émergea de ses réflexions en demandant :
« Le jeune homme a-t-il eu connaissance de la plaque photographique avec cette tache sur le front ? Oui ? Dans ce cas, la chose est très simple dans la mesure où cet homme avait déjà eu des projets de suicide à cette époque-là. Vous lui montrez l’image, et lui, sachant très bien qu’il s’agissait d’une expérimentation à travers un médium, s’est inconsciemment abandonné à cette suggestion. Non pas qu’il se serait tué pour cette raison, certes non, mais il a tiré sur son front à cause de ça, bien entendu sans être conscient que l’idée avait germé en lui sous l’influence de cette image. S’il n’avait pas vu la plaque à l’époque, il aurait peut-être choisi une tout autre méthode pour mourir, il se serait noyé, pendu, aurait absorbé un poison ou que sais-je. »
« Et la tache ? Comment cette tache serait-elle donc arrivée sur la plaque, Monsieur le Professeur ? »
« La tache ? Il se serait agi d’une ombre, d’une poussière sur l’objectif, d’un insecte qui passait par là, probablement aussi d’un défaut de la plaque ou encore d’autre chose de matériel du même genre. Bref, de telles preuves ne fonctionnent pas avec un chercheur comme moi, aucun de vos cas n’est convaincant. »
Navrés, les amis subissaient patiemment le flot de l’éloquence du professeur Zizerlweis qui triomphait pour ainsi dire de sa victoire.
« Si seulement nous pouvions contredire les hypothèses de ce type, » souffla le maître de maison au docteur Rolof, « regarde donc comme il est répugnant lorsqu’il pontifie de la sorte ; son menton court et sa moustache ne ressemblent-ils pas à un cadenas qui serait accroché sous son nez ? Quel type répugnant, il n’est peut-être même pas suédois. Zizerlweis ! Professeur Arjuna Zizerlweis!! »
« Ne te mets pas en colère à ce point ! » calma Rolof son ami, tandis qu’à la sueur de son front, Wärndorfer s’efforçait d’inculquer au professeur au moins quelques notions d’art à peu près correctes puisqu’il ne voulait pas croire au spiritisme, « ne t’énerve pas, d’accord, mais alors, au nom du Seigneur, sommes-nous donc tous devenus fous ?! Nous n’avons pas encore évoqué la preuve principale ! Hé, les enfants : la photo sans tête ! »
« Hourrah, l’image sans tête, » s’exclamèrent-ils tous à l’unisson, « mais oui, c’était notre première et pourtant meilleure tentative, écoutez donc… »
« Laissez-moi, laissez-moi raconter ! » s’exclama Gustav d’un air triomphant. « Connaissez-vous ici dans cette ville un certain Chicier, Monsieur le Professeur ? Non ? D’ailleurs, cela n’a aucune importance, il est à présent lieutenant, mais à l’époque il était encore commis dans un magasin de chicorée. Cela fait maintenant à peu près seize ans, nous venions alors de commencer nos expériences photographiques à l’aide d’un médium. Seul le diable sait pourquoi nous sommes justement tombés sur ce commis, ce Chicier, mais bref, nous l’avions pris pour cible et décidé de le photographier au milieu d’une séance spirite sous une lumière au magnésium, en dépit de toutes ses protestations, car déjà à l’époque il était d’une immense lâcheté. Pendant la séance en tant que telle, rien de spécial ne s’était passé, pas le moindre phénomène ne s’était produit, le résultat sur la plaque en fut d’autant plus étrange. Je vais aller chercher la photo afin que vous puissiez vous rendre compte par vous-même. Le négatif apparaissait très rapidement dans le liquide idoine, mais, et nous en restions sans voix, la tête manquait, il n’y en avait aucune trace, elle manquait tout simplement. »
« Probablement » interrompit le professeur Zizerlweis.
« Écoutez attentivement la suite, nous tentons alors de comprendre et dans la mesure où nous sommes incapables de trouver une solution, nous emballons soigneusement la plaque et l’apportons le lendemain chez Fuchs, le photographe professionnel juste en face, dans l’Obstgasse. Celui-ci emploie donc les développeurs chimiques les plus puissants afin d’extraire tout de même le maximum de ce négatif. Et en effet, dans le cercle de l’image juste au-dessus du col de la chemise, là où la tête aurait normalement dû se trouver, treize taches lumineuses de taille égale font alors leur apparition, voyez-vous, ordonnancées comme suit : une – deux, une – deux, quatre, quatre et une ; c’est exactement l’agencement typique des étoiles de la constellation du Grand Corniaud. Voilà, êtes-vous persuadé maintenant, Monsieur le Professeur ?! Le signe est très certainement sans équivoque ! »
Le professeur Zizerlweis eut l’air quelque peu ennuyé : « Je ne saisis pas tout à fait la relation à l’avenir puisque c’est bien cela que vous prétendez photographier… »
« Mais alors, Monsieur le Professeur, n’avez-vous donc pas bien écouté notre récit ? » s’exclamèrent-ils tous simultanément, « cet homme a choisi ultérieurement une carrière militaire, il s’est engagé dans l’infanterie, s’est fait ‘activer’ comme on dit en Autriche. »
C’est alors que pris du plus grand étonnement, le savant fit choir son cigare, il avait du mal à s’exprimer tellement il était saisi :
« Hum, hum, alors là… en effet, alors là… en effet, le Grand Corniaud ! »

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