L’eau de la séparation

L’eau de la séparation

De Karl Pauli

Publié dans Simplicissimus N° 26, 9e année, du 20 septembre 1904, 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

C’était l’anniversaire de mon épouse. Afin de ne pas troubler la belle fête par une fausse note, je m’étais déjà absenté immédiatement après le petit déjeuner. Au moment où j’étais en train de déguster mon dîner dans une brasserie, mon ami Treuenberg entra, Treuenberg était mon meilleur ami, collègue de travail et ancien camarade d’études. Puisque cela faisait des années que nous nous étions revus, je me précipitai avec joie vers lui, tandis qu’il répondit d’un air froid et distrait à mes salutations chaleureuses.
« Mais que t’arrive-t-il donc ? » demandai-je finalement, « es-tu malade ? As-tu des soucis ? »
Il eut un rire amer.
« Tu ne le sais donc pas encore ? » s’écria-t-il.
« Non, mais de quoi s’agit-il donc ? »
« Eh bien, je divorce ! »
« Toi ? » demandai-je effaré, « de qui ? Tout de même pas de ta femme ? »
« Eh bien, de qui d’autre le pourrai-je ! »
« Mais nom de Dieu, pourquoi donc ? »
« Oui, pourquoi ! » Il s’installa confortablement sur sa chaise en soupirant profondément. « Cher ami, sais-tu en quoi consiste l’eau de la séparation ? »
« Oh que oui, c’est l’acide nitrique à l’aide duquel les prêteurs sur gage ont l’habitude de vérifier la teneur en or de la chaîne de ma montre. »
« C’est exact, » affirma-t-il, « mais je ne parle pas de cette eau de séparation-là, je pense à une eau totalement différente. Écoute donc, il y une entreprise qui fabrique des cosmétiques, oui, non seulement elle les fabrique, les recommande, mais elle s’occupe également des résultats, du succès et de l’effet thérapeutique de ces médicaments. Cette entreprise élabore également une certaine eau dont j’ai été victime. Cette eau s’est transformée en eau de séparation de mon ménage. »
Instinctivement, je me retournai afin de vérifier si un psychiatre ne se trouvait à proximité.
Il continua :
« Tu sais combien nous étions heureux, et à présent ça ! En quoi nos enfants pouvaient-ils concerner ces gens-là, d’autant plus que nous n’en avions pas ? En quoi l’héritage génétique de mon épouse pouvait-il intéresser cette entreprise, d’autant plus que ma femme n’a jamais hérité de rien, même pas d’une tare. »
Je me fis passer discrètement l’annuaire afin de pouvoir faire venir rapidement un psychiatre au cas où il n’y en aurait pas à proximité…
Il semblait deviner mes intentions car il continua :
« Tu crois que je mens ou que je délire, mais tu te trompes. Écoute-moi un peu, un beau soir je suis assis au restaurant en compagnie de mon épouse, nous lisons alors le journal comme nous avons pris l’habitude de le lire. Connais-tu notre manière habituelle de lire le journal ? »
« Non. »
« C’est extrêmement simple. Pour des raisons d’économie, afin de nous contenter d’être abonnés à un seul journal, je me suis habitué selon le désir de ma femme à déchiffrer les lettres à l’envers. Lorsque nous lisons donc les journaux ou les livres ensemble, nous posons la feuille du journal entre nous deux, elle le lit alors normalement tandis que je le déchiffre à l’envers. Il n’est cependant possible de lire de cette manière qu’à condition de former un couple heureux. Eh oui, il faut bien dire que nous étions un couple très heureux… Tandis que nous sommes en train de lire de la sorte, » poursuit-il, « ma femme me dit soudain : Vois-tu, si nous avions des enfants, que ceux-ci étaient affectés d’éruptions cutanées, de maladies du cuir chevelu, de psoriasis, de plique polonaise ou encore d’autres problèmes, la plus belle des occasions d’obtenir aide et conseil s’offrirait à nous ici. C’est alors qu’elle me désigna l’annonce publicitaire d’une entreprise bien connue fabriquant des produits cosmétiques encourageant toutes les mères dont les enfants souffraient des maladies citées à s’adresser à elle afin qu’elle puisse leur procurer gratuitement ses conseils… Je me mis à rire et disant : eh bien, même si nous n’avons pas d’enfants, nous pourrions tout de même en avoir, imaginons donc pour une fois que nous ayons un garçon… … Non, une fille, objecta mon épouse. Ne désirant pas me disputer avec elle au sujet du sexe éventuel de l’enfant imaginaire, je lui répondis : Bien, une fille, cette fille est donc affectée d’un psoriasis sur la plante du pied. Non, d’une plique polonaise au niveau du cuir chevelu, s’écria mon épouse qui, dans ce cas, est généralement d’avis contraire. Habituellement, je cède en la matière, mais cette fois-ci je tenais à mon psoriasis sur la plante des pieds, tandis que mon épouse s’accrochait à sa plique polonaise au niveau du cuir chevelu. Finalement, nous aboutîmes à un compromis. Mon épouse m’autorisa à réunir les deux si j’y parvenais. Nous nous sommes vraiment excellemment amusés. Je me fis passer une carte postale et écrivis ceci :
‘Ma petite fille du nom de Bruno est affectée d’une plique polonaise au niveau de la plante du pied droit. Que faire ?’ Nous riions encore comme des petits lutins au moment de glisser la carte dans la boîte tellement nous nous étions amusés.
Le lendemain nous avions bien entendu oublié toute cette histoire. Mais elle devait nous être rappelée. Quelque temps plus tard, une lettre très détaillée de la part de l’entreprise concernée nous parvint. Elle disait en gros qu’il était peu probable que le garçon Bruno, probablement qualifié par erreur de fille, fusse atteint d’une plique polonaise, celle-ci n’apparaissant jamais au niveau de la plante des pieds, mais toujours au niveau du cuir chevelu. L’apparition de taches poilues aux différents endroits du corps ne constituait cependant pas une manifestation rare, celles-ci devaient par contre être traitées à l’aide d’une pommade fabriquée par l’entreprise. Prix de la boîte, trois marks. Simultanément, nous étions priés de rendre compte du développement ultérieur de la maladie… Je sortis afin d’acquérir une bouteille de vin de mai pour la somme de trois marks que nous bûmes conjointement, toujours en riant à gorge déployée, en tant que baume de guérison à la santé de la fille-garçon Bruno.
Je considérais alors la chose comme étant réglée, mais elle ne l’était pas.
Environ quatre semaines plus tard, une nouvelle lettre de l’entreprise nous parvint, elle contenait, outre un léger reproche pour non-réponse à leur précédente missive, une question relative à l’état de santé de l’enfant à la plique polonaise au niveau de la plante du pied ainsi qu’une demande de renseignement quant à l’efficacité du produit.
La lettre était si poliment rédigée qu’il m’aurait paru malpoli de ne pas y répondre. Je remerciai donc l’entreprise de son aimable attention tout en l’informant que son remède avait agi à merveille, que cette tache poilue, nommée à tort plique polonaise, avait donc totalement disparu.
Nous considérions alors la chose comme étant réglée. Elle ne l’était cependant pas.
Après environ quatre semaines supplémentaires, une nouvelle missive de l’entreprise arriva dans laquelle elle nous informait que de telles taches avaient pour habitude de ne jamais disparaître totalement dans la mesure où la maladie était habituellement héréditaire. Le signe le plus fiable de sa disparition était l’apparition simultanée de telles taches, cependant nettement plus petites, en plusieurs endroits du corps. Il était recommandé de continuer à appliquer la pommade. Mon épouse considérait cette missive comme une impertinence dans la mesure où cette dernière prétendait que sa famille était affectée de maladies héréditaires, comme d’habitude chez elle, elle ne pensait pas à la mienne. Je décidai de ne pas répondre à la lettre. Nous considérions la chose comme étant réglée.
Elle ne l’était pas. Environ trois semaines plus tard, une nouvelle lettre de l’entreprise nous parvint nous demandant si les taches n’avaient pas encore fait leur apparition, dans le cas contraire, elle se permettait de nous faire parvenir contre remboursement un tout nouveau remède pour la somme de quinze marks. La non-réponse à cette missive était considérée comme une acceptation tacite et effective.
Que je le veuille ou non, j’étais bien obligé d’y répondre. À moitié amusé, à moitié en colère je répondis que leur premier traitement ayant déjà été suffisamment couronné de succès, l’envoi du colis postal contre remboursement se révélait désormais inutile dans la mesure où de telles taches s’étaient non seulement manifestées à quelques endroits du corps, mais bel et bien à une centaine, de sorte que l’enfant ressemblait actuellement à un papion attaqué par les mites…
J’espérais désormais avoir enfin satisfait ces gens. Il n’en était rien.
À peine une semaine était passée lorsque de nouveau une lettre provenant de cette entreprise nous fut livrée.
Voici son contenu :
Le résultat du traitement ainsi que l’apparition des symptômes étaient pour le moins particuliers ; elle, l’entreprise n’osait désormais plus procéder au traitement de la patiente sans avoir obtenu au préalable une trace visible de l’apparition de ces symptômes. On me priait ainsi de bien vouloir faire prendre une photographie de la malade et de la faire parvenir sans tarder à l’entreprise. Très probablement, c’est ainsi qu’était rédigée la fin de la lettre, il s’agissait d’une tare familiale héréditaire de longue date, profondément enracinée comme on pouvait fréquemment en rencontrer au sein des lignées dégénérées ; donc la possibilité d’en découvrir les secrets se révélait être une recherche intéressante.
Hors d’elle, mon épouse exigeait immédiatement que je me batte en duel avec le propriétaire de cette entreprise, puisqu’il avait de toute évidence également fait des études, à défaut je devais au moins porter plainte contre lui pour outrage et simultanément lui adresser une lettre impertinente.
En vain, je lui objectai que les conséquences de notre plaisanterie n’étaient qu’à imputer à nos propres initiatives. Cette entreprise en faisait certes trop, certainement aussi pour des raisons commerciales égoïstes, en revanche nous nous n’étions pas adressés à elle pour des raisons philanthropiques générales, mais bien dans l’intention de nous amuser et de nous moquer d’elle.
En vain, elle insistait sur le fait que son honneur ainsi que celui de sa famille étaient offensés au plus haut point, que je me comportais de manière lâche et infâme, que je n’osais pas la défendre, elle, mon épouse, après avoir été discréditée de la manière la plus grave qui soit.
Eh bien voilà, toi aussi tu es marié, tu sais donc comment il convient de réagir dans de telles circonstances. Attendre que la tempête soit passée, que le feu soit éteint. Mais afin de ne point attiser de nouveau la tempête, de ne pas réalimenter les flammes, bref, afin de me débarrasser une bonne fois pour toutes de l’affaire, de retrouver enfin la paix, je fis savoir à l’entreprise que j’étais bel et bien obligé de la remercier de ses conseils et efforts ultérieurs dans la mesure où l’enfant était décédé. Je pensais donc être définitivement débarrassé de cette affaire. Il n’en était rien.
À peine trois jours plus tard, je reçus à nouveau une lettre de l’entreprise, cette fois-ci encadrée de noir. Elle contenait les condoléances les plus sincères et dignes, suivies de l’affirmation qu’il était très imprudent de ma part de croire que je pouvais dorénavant me passer des conseils de l’entreprise, bien au contraire, ceux-ci étaient de la plus haute importance pour moi si, comme il était certainement inévitable, de nouveaux signes d’une nombreuse descendance se faisaient sentir. L’entreprise comptait de pied ferme que je l’en avertisse aussitôt afin de pouvoir soumettre mon épouse à un traitement rationnel dans la mesure où l’étrange affection et la mort subite de l’enfant étaient selon toute vraisemblance uniquement à imputer à une tare héréditaire.
Malheureusement, cette missive tomba entre les mains de mon épouse…
As-tu déjà entendu les accès de rage d’un tigre, d’un tigre enfermé dans une grosse cage de fer posée au milieu de l’abattoir central sans qu’on lui donne à manger pendant huit jours ? C’est à peu près dans cet état ou peut-être dans un état encore un peu plus enragé que se trouvait mon épouse. Tout ce qu’elle disait, pensait, écrivait, tout ce dont elle rêvait concernait le divorce.
De mon côté, je fus finalement excédé à un tel point par l’intrusion des ces gens que je leur demandai énergiquement de m’épargner leurs courriers ultérieurs dans la mesure où mon épouse, tellement exaspérée par les suspicions émises par l’entreprise la soupçonnant de descendre d’une famille affectée d’une tare héréditaire, avait émis l’intention de divorcer…
J’étais alors persuadé d’être enfin tranquille mais je me trompai…
Ce n’est que deux jours plus tard que la réponse de l’entreprise me parvint. Elle exprimait la compassion la plus profonde que les conseils bien intentionnés de l’entreprise eussent provoqué une décision si malheureuse de la part de madame mon épouse tout en formulant également l’espoir qu’une telle décision ne fusse pas suivie de sa réalisation dans la mesure où mon épouse ne pouvait en aucun cas leur tenir rigueur de la révélation d’un mal dont elle-même n’était pas responsable. Il était d’ailleurs facile de remédier à ce dernier, il s’améliorerait rapidement après l’emploi des dix flacons d’eau d’Esculape joints à l’envoi contre remboursement de vingt-sept marks, voire disparaîtrait même peut-être totalement après un usage prolongé de ladite eau.
Jusqu’à présent, mon épouse n’avait fait qu’évoquer le divorce, ce jour-là, elle se rendit chez l’avocat.
De mon côté, j’écrivis à l’entreprise que je n’avais nullement besoin de leur eau dans la mesure où le jugement du divorce avait d’ores et déjà été prononcé ; pour cette même raison, je fis retourner l’envoi contre remboursement.
Je pensais enfin être tranquille. Je ne l’étais pas.
Dès le lendemain, une nouvelle lettre de l’entreprise me parvint dans laquelle celle-ci me priait d’accepter malgré tout leur envoi contre remboursement. L’eau d’Esculape bonifiait en vieillissant et constituait un véritable trésor pour les jeunes épouses. Très certainement, je la remercierais ultérieurement d’être en possession d’une telle eau dans la mesure où un nouveau mariage se profilait sans aucun doute assez rapidement à l’horizon… Ce jour-là, tandis que mon épouse emménagea chez sa mère j’adressai une carte recommandée à l’entreprise. Elle contenait peu de mots, néanmoins clairement compréhensibles. L’eau d’Esculape fut renvoyée séance tenante. Quand bien même tous ces flacons seraient arrivés cassés, ils se sont tout de même révélés être l’eau de notre séparation ! »

 

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