La valise

La valise

De Kurt Aram

Publié dans Simplicissimus N° 2, 9e année, du 5 avril 1904,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Lorsque nous entrâmes chez Emil, il était assis sur une grande valise jaune, au centre. À sa gauche, encore sur cette même valise, trônait un minuscule canon, tandis qu’à sa droite un morceau de papier rectangulaire était posé, la face recto tournée vers le bas. Il ne semblait absolument pas s’apercevoir de notre présence et regardait fixement devant lui. Je m’apprêtai à lui adresser la parole, mais mon accompagnateur, tout en prenant place près de la fenêtre, me fit signe de me taire et d’attendre.
La pièce était totalement silencieuse. Seule une grosse mouche tournait de temps à autre là-haut sous le plafond blanc. Avec une attention particulière, Emil dirigeait à chaque fois son regard vers le plafond, se saisit du petit canon, mais le baissa aussitôt lorsque la mouche se calmait ce qui se produisait toujours très rapidement car elle était de toute évidence trop grosse et trop fatiguée pour mener à bien ses tentatives de s’échapper de la pièce avec suffisamment d’énergie et de persévérance.
Soudain, Emil dirigea son regard sur moi. Avec une expression extrêmement fâchée et sardonique, il s’adressa à moi en ces termes : « Tu en as mis du temps avant de trouver le chemin qui mène chez moi, mon cher ami inoubliable. »
« Je te prie de bien vouloir m’excuser, » balbutiai-je, « mais lorsque je suis revenu des États-Unis, je n’ai pas immédiatement pensé à toi. Par la suite, je n’ai découvert ta nouvelle résidence qu’après de longues recherches. »
De sa chaise près de la fenêtre, mon accompagnateur esquissa de nouveau un geste dissuasif m’intimant de me taire, ce que je fis.
Emil sourit sarcastiquement. « Oui, oui, ça, je le connais, nous savons tous mentir à merveille. »
La mouche se remit à voler. Emil souleva son canon et visa. Visiblement, il m’avait déjà oublié. « Quel Satan ! » siffla-t-il. « La voilà de nouveau posée tout là-haut au lieu de s’approcher de moi. »
« C’est que mon canon ne porte pas si haut, » affirma-t-il en s’adressant à moi.
« Racontez donc, Monsieur Emil, » demanda mon accompagnateur lorsque mon ami s’était remis à regarder droit devant lui. « Votre ami aimerait savoir par vous-même ce qui s’est passé. »
Emil éclata de rire tout en frappant vigoureusement ses maigres cuisses. « Haha, c’est ça que tu veux ? Ça, je peux l’imaginer. Mais c’est vraiment une drôle d’histoire. Tiens, lis d’abord ça ! »
Il retourna le bout de papier posé à sa droite, me le tendit. C’était une note d’hôtel en provenance de Nuremberg. Daté du 16 mai 1902. D’un montant de soixante-trois marks.
Afin de dire quelque chose, je prononçai : « Tu n’y es pas allé de main morte autrefois, le 15 mai, tous mes respects ! Trois bouteilles de Pommery, toutes sortes d’eau-de-vie ainsi que du caviar. Félicitations ! »
Emil frappa de nouveau bruyamment sur ses cuisses et se mit à rire.
Soudain devenu extrêmement sérieux, il affirma : « Mais, n’est-ce pas, la chambre, ce n’était pas bien, c’était tout simplement mesquin, n’est-ce pas ? » Il me considéra d’un air menaçant.
« Elle est facturée cinq marks, » répondis-je, « en effet, ce n’est pas vraiment beaucoup. »
« Beaucoup ? » aboya-t-il violemment.
« Peu, très peu ! » rétorquai-je, effaré.
« C’est bien ce que je pense, » répliqua-t-il, satisfait. « À présent, lis le texte qui est écrit sous la facture, là ! »
Je déchiffrai : « Cher Monsieur, par la présente, nous nous permettons de vous adresser la facture du 14 de ce mois en sollicitant respectueusement votre règlement dans les meilleurs délais. Parallèlement, nous vous demandons humblement de bien vouloir nous indiquer où il convient de faire livrer votre valise. »
« Alors, qu’en penses-tu ? » demanda Emil avec impatience.
Je le considérai, ainsi que mon accompagnateur et me tus.
Emil versa des larmes de rire en précisant : « J’avais l’air exactement aussi idiot que toi en ce matin du 17 mai à 10 heures lorsque ma cuisinière m’apporta cette lettre en compagnie d’autres courriers, j’étais encore au lit où je me sentais extrêmement bien car je n’avais rien de spécial à faire ce jour-là. Même mon épouse était encore en voyage et ne me dérangeait donc pas… Lorsque cinq, six lettres arrivent de la sorte en même temps, je ne m’attarde pas aux enveloppes, en revanche je les ouvre tout de suite et les lis. On ne sait jamais si elles ne contiennent pas quelque chose de particulièrement important, n’est-ce pas ? »
J’opinai du chef.
« Je lis donc cette facture et je pense qu’un bon ami s’est permis une mauvaise blague en utilisant mon nom, car je n’ai absolument pas séjourné à Nuremberg, ni le 14, ni le 15. En la scrutant de plus près, je me fâche, car trois bouteilles de Pommery, c’était idiot. Je ne bois jamais autant, en aucun cas. Mon cœur ne le supporte plus et j’ai déjà eu des problèmes de diabète. Je me fâche donc, car même si un bon ami a le droit de se permettre une mauvaise blague, dans ce cas, il est tout de même allé trop loin ! Je relis la missive et me rends alors compte qu’elle est adressée non pas à Emil Ganth, mais à Emil Ganter. Je songe donc qu’en fin de compte il ne s’agit pas d’une mauvaise blague, mais plutôt d’une erreur. Je cherche alors l’enveloppe qui avait déjà atterri par terre et lorsque je mets enfin la main dessus, je me rends compte que la facture n’est pas adressée à moi, Emil Ganth, mais à mon bon ami d’à côté, Emil Ganter. Même le numéro de la voie est exact. Le facteur s’est tout simplement trompé. C’est pardonnable, penses-tu, puisque nos noms se ressemblent, n’est-ce pas ? »
J’acquiesce de nouveau.
« Ce sont des choses qui arrivent, pensai-je autrefois en riant… Je fis donc parvenir l’argent à Nuremberg en demandant la livraison de la valise. Qui sait ce que mon cher Emil à fabriqué ce jour-là à Nuremberg. Les trois bouteilles de Pommery en disent long et nous autres de Munich nous y rendons bien quelquefois. »
Les yeux d’Emil brillaient joyeusement.
« L’épouse de mon ami est effroyablement jalouse, pensé-je, l’affaire est susceptible de mal se terminer pour lui. Dans un premier temps, je garderai sa valise chez moi, pensé-je, en me moquant un bon coup de ce cher Emil, puis je lui restituerai secrètement la valise, à un moment propice, lorsque sa femme sera absente. C’est donnant, donnant. Nous sommes tout de même mariés tous les deux ! »
Emil éclata de nouveau d’un rire tonitruant. Puis il se mit à fixer le mur.
« Continuez donc votre récit, Monsieur Emil, » l’incita mon accompagnateur.
Emil se leva, puis se rassit immédiatement sur la valise.
« Figure-toi, le lendemain la valise arrive, cette valise, ma valise ! »
Énervé, il tambourina des deux mains sur son siège.
« Car il s’agit de ma valise, non pas de celle de mon ami à côté, mais de ma valise ! » s’écria-t-il en s’acharnant rageusement sur la valise jusqu’au moment où, épuisé, il se mit de nouveau à fixer le mur.
À présent reposée, la mouche au plafond vola plus rapidement, plus bruyamment dans tous les sens. Emil leva son canon et dès que la mouche se posa très près de lui, il tira et épingla la mouche au mur. Il s’agissait d’un vrai canon, seulement c’était un exemplaire miniature. Sur le devant, il suffisait d’introduire un bouchon de caoutchouc muni d’une épingle, lorsqu’on tirait, le bouchon muni de l’épingle s’envolait comme un vrai projectile. Pas très loin, bien évidemment. Emil battit des mains de joie. « Toi Satan ! » apostropha-t-il la mouche, « je t’ai enfin attrapé ! »
« Qu’y avait-il donc dans la valise, Monsieur Emil ? » demanda mon accompagnateur.
Mon ami mit un certain temps avant de répondre à la question tant il était préoccupé par la mouche épinglée. Il finit par répondre : « Dans la valise ? C’étaient les vêtements de ma femme qui étaient dans la valise. »
Je le dévisageai d’un air terrifié.
« Elle était partie avec ma valise puisqu’elle est plus grande que la sienne et qu’elle emportait beaucoup de linge et d’affaires dans la mesure où elle avait décidé de rester quatre semaines dans la ville thermale, tu comprends ? »
J’opinai du chef.
« Donc ! Elle avait passé une nuit joyeuse à Nuremberg en compagnie de mon ami. Lorsqu’elle est rentrée, j’ai tout simplement tiré sur elle et je l’ai tuée sans crier gare. Ça va de soi, n’est-ce pas ? »
Je me tus.
Mon ami scruta attentivement le plafond afin de vérifier s’il n’y décelait pas une autre mouche. Mais pour l’instant, il n’y en avait plus dans la pièce.
« Et alors, Monsieur Emil ? demanda mon accompagnateur.
« Ce n’est pas encore tout ? » m’enquis-je, effaré.
D’un regard inquiet, Emil scruta le plafond tout en écoutant attentivement s’il ne percevait pas un nouveau bruissement, puis il se mit soudain à pleurer abondamment.
« Qu’y a-t-il ? » demandai-je, préoccupé, à l’homme installé sur le siège près de la fenêtre.
« Attendez un peu, » me calma-t-il, « il va bientôt se remettre à parler. »
Emil leva la tête en disant : « Et puis ? Oui, bientôt il se révéla que tout n’avait été qu’un quiproquo. »
« Comment ça ?! »
« Oui, un quiproquo. »
Dans un premier temps, Emil prépara un canon pour le prochain tir, puis il poursuivit : « Une très simple erreur même… Ma femme avait décidé de rentrer quelques jours plus tôt. En passant par Nuremberg. Le chemin le plus court pour venir ici… À Nuremberg, elle est descendue là où j’ai l’habitude de le faire car elle ne voulait pas rentrer tard dans la nuit. C’était le 14. Le 15 au matin, au moment où elle veut se rendre à Munich, elle rencontre par hasard une ancienne amie de jeunesse qu’elle n’a pas vue depuis longtemps… »
Je secouai la tête ce dont Emil s’aperçut.
« Tu crois que ce n’est pas possible ? » demanda-t-il avec véhémence. « Cela n’existe que dans les romans ? Ce n’est pas vrai, cela existe également dans la vraie vie, je le sais précisément… L’amie en question s’est mariée et habite Nuremberg. Un conseiller gouvernemental, je crois. Elle insiste pour que ma femme reste encore quelques jours avec elle. Finalement, mon épouse céda, elle qui ne me cédait jamais en rien, elle s’est donc installée pour quelques jours chez elle… De toute façon, elle n’était censée rentrer que le 19 à la maison. »
« Et la valise ? »
« Elle a laissé la grande valise à l’hôtel et n’a pris que son bagage à main pour s’installer chez son amie. »
« Oui…mais ?… » l’interrompis-je.
« Elle a payé la note en demandant au concierge d’envoyer la valise par fret à mon adresse. »
La tête me tournait un peu. Emil semblait également quelque peu troublé car il se tut.
« Et ?…Et ? » poursuivis-je mes investigations.
« Contrarié par d’autres problèmes, le concierge oublia d’envoyer la valise, » répondit mon ami.
« Mais cette facture, là ! » dis-je la reprenant en main.
Emil eut un sourire malicieux. « Même cela est très simple, étrangement simple. Mon cher Emil d’à côté passa la nuit du 14 en compagnie d’une jeune femme dans ce même hôtel que je lui avais tout particulièrement recommandé. Le lendemain, lorsqu’il s’apprête à descendre pour prendre son petit déjeuner, il remarque mon épouse, est pris d’une sainte frayeur parce qu’il est encore en compagnie de cette jeune femme, il ordonne donc qu’on lui fasse parvenir la facture et il disparaît au plus vite. »
« Mais cela n’explique pas… ? »
« Ça explique tout ! » s’écria Emil. « Le concierge confondit les valises. Le maître d’hôtel fit parvenir la facture à mon ami. Le facteur la délivra par erreur chez moi au lieu de la déposer dans la maison d’à côté. J’écris à cet hôtel dans lequel je suis connu. On me fait parvenir la valise… »
« Mais comment pouvais-tu aussi… ? »
« Qui peut donc penser que le facteur puisse être aussi idiot, n’est-ce pas ? »
« Et pourquoi donc connais-tu si exactement tous les détails de cette histoire ? »
« Crois-tu peut-être, cher ami, que je suis resté sourd et fou durant tous les débats du procès contre moi ? »
De nouveau, une mouche bourdonna. Instantanément, mon ami ne s’intéressa plus qu’à elle. Le canon en main, il attendit qu’elle veuille bien se rapprocher. Mais elle ne lui fit pas cette faveur et s’installa bientôt immobile au plafond.
« Emil ! »
Il leva les yeux. Je voulais encore lui poser une question, mais mon accompagnateur me fit de nouveau signe, j’obtempérai donc.
« Que veux-tu encore ? » demanda mon ami avec méfiance.
« Rien, rien du tout, absolument rien ! »
Soudain, Emil sursauta en s’écriant : « Ces satanés facteurs ! Tous des crapules ! »
Il vitupéra, serra les poings, l’écume sortit de ses lèvres. Mon accompagnateur avait rapidement appuyé sur une sonnette électrique. Avant même que je ne pusse me rendre compte de la situation, la porte s’ouvrit, un mannequin atteignant quasiment la taille humaine pénétra dans la pièce et se jeta comme une bête sur Emil. Ce dernier mordit aussitôt dans le cou du mannequin, l’étrangla, le frappa et le piétina en hurlant.
Effaré, je m’étais refugié auprès de mon accompagnateur qui observait calmement la scène.
« Oh, mon Dieu ! » chuchotai-je.
« Gardez votre sang-froid ! Ce n’est qu’un mannequin, déguisé en facteur, » disait-il d’une voix douce.
« Mais ce n’est pas possible, il est impossible que cela soit toléré… »
« Le mannequin porte un uniforme de facteur français, pas un uniforme allemand. Ce n’est vraiment rien, » affirma mon accompagnateur d’un air étonné.
Emil ouvrit le couvercle de la valise, y lança le mannequin en laissant seulement dépasser le cou de la paroi latérale de la valise, puis il referma la valise en riant, de sorte que le cou du mannequin fût coincé. Il sauta sur la valise, la piétina en hurlant à pleins poumons.
« Une fois par semaine, il se défoule de la sorte, » indiqua mon accompagnateur en me conduisant prudemment en direction de la porte. « Toutes les semaines, il a droit à une tel mannequin. Il est suffisamment riche pour que nous puissions nous permettre de lui procurer cette dernière joie, d’autant plus que cela le calme ensuite pour une huitaine de jours. »
Encore sur le seuil de la porte, mon accompagnateur me retint un instant.
« Regardez-le, il s’est à présent déjà calmé, il se raconte son histoire depuis le début en attendant les mouches, » affirma mon accompagnateur, un des gardiens de l’établissement, en souriant.
En effet, Emil était de nouveau assis en silence sur sa valise dans laquelle le mannequin avait à présent totalement disparu. Son regard était de nouveau dirigé droit devant lui, le canon était posé à sa gauche, la note d’hôtel du 16 mai 1902 à sa droite.

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