Une mort comique

Une mort comique

De Kurt Aram

Publié dans Simplicissimus N° 8, 9e année, du 17 mai 1904,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

C’était la première véritable journée du printemps. La jeune et fraîche verdure jaillissait de toutes parts, la première floraison des jeunes arbres fruitiers venait d’éclore, un orage avait même éclaté très tôt dans la matinée avec force tonnerre et grand fracas de foudre, il n’avait cependant apporté que très peu de pluie, s’étant contenté d’asperger doucement tout ce jeune vert et blanc des arbres et des arbustes à la manière d’un arrosoir de serre qui s’y connaissait en plantes.
Les deux amis avaient passé la matinée dans la forêt de Vienne et s’apprêtaient à présent à rejoindre tranquillement la ville, il faut bien dire qu’on était dimanche. L’un d’eux était gros et blond, l’autre brun et maigre car il était originaire d’une région peu nourricière et n’habitait que depuis deux ans la ville de Vienne.
Étant tous deux littéraires, ils évoquaient fréquemment Hermann Bahr. De même qu’étant allemands tous les deux, leur discussion en cette première journée de printemps ne manquait pas d’évoquer la mort et l’immortalité de l’âme. Pour conclure, étant tous deux encore assez jeunes, le sujet des jeunes filles était également abordé de temps à autre.
Le maigre aux cheveux bruns qui était le plus intelligent des deux possédait un naturel critique. Le gros blond était naïf et bête. Il ne produisait que romans, drames et nouvelles. En revanche, il se divertissait bien davantage que son ami à propos toutes sortes de sujets. Même en ce qui concernait ses propres idées et extravagances. Le maigre était  chaque fois tellement agacé par cette capacité d’amusement du gros qu’il s’efforçait quotidiennement de lui compromettre ce plaisir de lui-même, de l’art ainsi que de la vie.
« Il faudrait dégoûter le public de l’art une bonne fois pour toutes. Quelle stupidité de se rendre au théâtre ! Il n’y a rien d’authentique ni de vrai dans toutes ces histoires. »
« Haha, » rigola le gros.
« Quelle convention idiote que de prendre au sérieux ce qui se déroule sur scène. Comme si cela représentait quelque chose alors qu’il n’en est rien ! »
« Je vois que tu es encore très en forme aujourd’hui, » apprécia le gros.
« Il faudrait écrire une pièce… »
« Eh bien, écrivons-la ! » Le gros était enthousiaste.
« Il faudrait écrire une pièce, » répéta le maigre avec sérieux, « dans laquelle toute cette stupidité est mise en évidence. Le public devrait perdre son latin de toutes les niaiseries pour lesquelles il dépense soir après soir entre deux et quatre gulden. »
« Mettons-nous donc à écrire cette pièce. »
« Premier acte, à titre d’exemple, » suggéra le maigre. « Voilà un type qui joue du piano. Tout autour de lui, une assemblée est réunie pour l’écouter. C’est alors que le lustre tombe du plafond et tue toute l’assemblée à l’exception du pianiste qui continue imperturbablement de jouer comme si de rien n’était. »
« Comment ça ? » demanda le gros.
« D’ailleurs, il ne s’est rien passé, ce n’est que du théâtre. »
« Ah bon. » Le blond se calma de nouveau.
« C’est alors que deux personnages arrivent et se secouent mutuellement les bras à se les désarticuler, puis les accrochent tout simplement aux porte-manteaux avec les paletots. »
« Mais enfin ! »
« Tout simplement avec leurs chapeaux. Et ils continuent de discuter. »
« C’est du cirque, » lança le blond.
Le brun se mit à rire avec dédain. « N’offense pas le cirque ! »
« Qu’en est-il du public ? »…
« Le public se rendra alors compte à quel point il est stupide de prendre les pièces de théâtre au sérieux. »
Tous deux se turent. Soudain, le maigre se mit à rire en silence en affirmant : « Je connais un truc encore plus efficace. Pourquoi ces pauvres personnages de théâtre sont-ils toujours obligés d’agir en fonction des volontés de leur auteur ? L’un d’entre eux ne pourrait-il pas s’y opposer pour une fois, pas vrai ? »
Le gros afficha une expression idiote.
« L’auteur a par exemple décidé que Marie tombe amoureuse de Friedrich. Mais Marie n’en a cure, elle a envie d’agir à sa guise. Quels que soient les efforts de l’auteur, elle refuse catégoriquement. Qu’en penses-tu ? »
« Il ne devrait pas être si facile de mettre cela en évidence. »
« En tout état de cause, ce serait plus difficile que de rédiger une pièce médiocre et idiote telle qu’on la voit habituellement, » répondit le maigre sarcastiquement. « L’auteur se bat contre Marie qui refuse d’obéir. Finalement, Marie en a assez et s’enfuit tout simplement de la pièce… Et après ? »
Le blond afficha une expression de plus en plus idiote.
« La pièce continue telle qu’elle a été prévue par l’auteur. Marie aime Friedrich, voilà le point décisif ; en revanche, Marie n’est plus là, elle s’est tout simplement enfuie, hé ? »
« Je crois que le public se mettrait en rage et réclamerait le remboursement du droit d’entrée, » indiqua le gros, soudain préoccupé.
« Qu’il le fasse, qu’il le fasse ! » s’exclama le maigre. « Ce serait déjà un bon début…Ou alors, prenons une pièce extrêmement connue, Les journalistes, par exemple, ôtons les deux personnages principaux, mais continuons en revanche à jouer la pièce comme s’ils étaient présents… »
« Oui, mais ? »
« Ou j’ai encore une meilleure idée : Allons chercher tout simplement les deux personnages qui ne font désormais plus partie de la pièce dans deux autres et collons-les à l’intérieur. Par exemple, Gregers Werle et Julien l’Apostat… Que cela pourrait-il donc donner ? »
« Le public deviendrait fou. »
« Ça vaut toujours mieux que de devenir bête, » estima calmement le maigre. « Ou alors choisissons la solution la plus facile : rendons-nous ce soir à la Burg, je connais bien le directeur, je me cherche une chaise dans les coulisses, dès le début de Maria Theresia je prends cette chaise et m’assieds en plein milieu de la scène. Fermement, impossible à déloger ! »
« Haha, » rigola le gros.
« L’histoire tout entière s’effondrerait. Il suffit qu’un personnage réel fasse irruption au milieu de cette supercherie. Il n’a même pas besoin de faire quoi que ce soit, absolument rien, simplement rester tranquillement assis sur une chaise… Si le public ne se rend alors pas compte pourquoi il dépense quatre gulden… »
« Écoute, pourquoi n’écririons-nous pas une telle pièce ! » répéta le gros.
Le maigre sourit finement. « Il y a un hic. Aucun directeur de théâtre ne sera suffisamment idiot pour l’accepter. »
« Nom du ciel, et pourquoi pas ? »
« Parce que tout le monde découvrirait le pot-aux-roses. Plus personne ne se rendrait dans son institution. »
Le gros soupira. Il y avait en effet un hic, ce ne serait pas chose facile que de placer une telle pièce. Mais il était toujours possible de fonder une association littéraire ou quelque chose de ce genre.
Deux jeunes filles en train de se promener devant eux attirèrent aussitôt l’attention du gros.
« Tiens ! Regarde ! »
« Mon Dieu, » déclara le maigre car il était également critique de ce point de vue.
« Du genre de celles de la Mariahilferstrasse. Je les trouve adorables ! »
« Il faudrait également en finir avec la solennité de la mort, » recommença le maigre. « En voilà encore une stupidité. Lorsque la mort approche, tout le monde est ébranlé. »
« Mais il y a aussi les comédies… »
« La mort n’y est cependant pas présente ! C’est bien ce qui pose problème. Comme si le fait de mourir pouvait ne pas être amusant. Je trouve la mort tout simplement comique ! »
« Ça alors, sauf respect ! »
« Il faudrait écrire un drame dans lequel la mort du héros fait couler les larmes de rire sur les joues des spectateurs. »
« Cela risquerait… »
« Nonobstant, cela représenterait quelque chose d’inédit. »
Les deux jeunes filles s’arrêtèrent à l’arrêt du tram. Les deux amis firent de même.
« Si elles montent, nous en ferons autant, » affirma le gros à voix basse.
« Si tu y tiens. »
Le contrôleur du tram était assis sur un banc au bord du chemin en dégustant son petit déjeuner. D’un œil, il louchait constamment en direction de l’horloge de l’église afin de vérifier l’heure du départ. Le conducteur s’était largement vautré de tout son buste dans une des fenêtres de sa voiture afin de laisser chauffer son crâne au soleil printanier. Il bâillait de contentement. Voyant les deux jeunes filles s’approcher il se mit à sourire. Elles attendaient patiemment, tout comme les deux amis. Quelques regards scrutateurs furent alors échangés.
Bientôt, le maigre se détourna afin d’examiner attentivement la silhouette pesante, le visage rond et débonnaire du conducteur, puis les rails étincelant si étrangement au soleil, ils étaient tout seuls, dans la mesure où ils se trouvaient dans un faubourg, personne en dehors d’eux ne se trouvait dans la rue, les uns se promenant encore dans la forêt, les autres déjà attablés afin de pouvoir s’y rendre le plus tôt possible.
Soudain, le maigre eut une idée, il éloigna son ami des jeunes filles et l’attira en direction des rails. « Regarde, voilà l’argument d’une mort comique. Un individu se met debout entre les rails avec l’intention de faire marcher le conducteur au moment où celui-ci s’apprête à partir. Il s’amuse de sa plaisanterie. Le conducteur rit également. Par jeu, il fait mine de démarrer. Les passagers prêtent également attention et se mettent à rire. La bonne blague ! Finalement, le conducteur réfléchit, si je pars sérieusement, la personne debout devant moi sautera de côté à temps, il démarre donc en accélérant. La personne entre les rails reste où elle est car elle se dit que le conducteur freinera à temps s’il se rend compte que je demeure debout entre les rails. Alors là, je serais prêt à payer cinq couronnes pour une plaisanterie dont tout le monde s’amusera. »
« Et alors ? La suite ? » demanda le gros.
« C’est très simple. Le conducteur l’écrase en riant. Tous les autres continuent également de rire tandis que notre héros est écrasé depuis longtemps. »
« Haha, » rigola le gros.
« Tu vois, toi aussi, tu ries à présent. Ne serait-ce pas une mort comique ? »
Les jeunes filles montèrent dans le tram ; ayant terminé son petit déjeuner, le contrôleur se leva après avoir lorgné en direction de l’horloge car il était temps de repartir. Le conducteur s’affairait autour de ses freins.
« Allez viens, monte ! » proposa le maigre, le pied déjà sur le marchepied. Mais le gros blond se mit à rire, se précipita devant la voiture et s’installa debout entre les rails en écartant les jambes.
« Arrête tes bêtises ! » le tança le maigre en montant dans le wagon.
Le conducteur sonna vivement sans toutefois démarrer.
Qu’y a-t-il donc ? pensèrent les jeunes filles en regardant par la vitre. Ça alors ! Le gros blond refusa de quitter les rails, retardant ainsi le tram. Les jeunes filles riaient. Le contrôleur regardait également par la vitre en riant. Le maigre s’approcha du conducteur afin d’observer l’expression de son visage. Il riait aussi. « Quelle canaille ! » jugea-t-il. Le conducteur fit évacuer la vapeur du frein et démarra lentement, s’arrêtant néanmoins aussitôt. Les jeunes filles battaient des mains en s’amusant. Le gros blond affichait un large sourire parce que les deux jeunes filles l’applaudissaient tant et l’encourageaient. Le vilain garnement ! pensa le conducteur car le gros avait à présent largement ouvert ses deux bras comme s’il aspirait à en attraper le wagon. Il finira bien par sauter de côté si j’y vais sérieusement, pensa le conducteur en riant à gorge déployée, il démarra donc. Tous riaient à présent. Encore et toujours. Même la tête de l’homme écrasé alors qu’elle n’était plus que très légèrement attachée à son corps. La journée de printemps en fit de même.
Lorsque je racontai cette histoire pour la première fois, un pangermaniste scandalisé jugea : « Une telle aventure n’est susceptible de se produire que dans cette Autriche si indisciplinée ! »

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