L’examen

L’examen

De Karl Pauli

Publié dans Simplicissimus N° 1, 9e année, du 29 mars 1904,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Un beau jour, je fus convoqué en tant que témoin devant la cour de justice. S’agissant d’une affaire très simple de tentative de faux en écriture concernant une lettre de change en lien avec une tentative de chantage, il me fut donc facile et agréable de témoigner. Dans la mesure où l’affaire s’était limitée aux tentatives, l’accusé fut acquitté ; mon Dieu, sachant qu’il est possible de tenter tout un tas de choses dans la vie, tout cela ne m’étonna donc guère ; en revanche, ce qui me surprit bien davantage était le fait d’apercevoir mon ami Wundtke assis à la table des juges. L’ami Wundtke assis à la table des juges ! Si jamais je m’étais attendu à le rencontrer dans une salle d’audience, je l’aurais tout au plus imaginé assis sur le banc des accusés, ou encore, dans le meilleurs des cas, parmi les témoins non assermentés, mais constater qu’il faisait partie de la haute cour de justice dépassait à mon avis les bornes. Il fallait que j’en eusse le cœur net. À l’issue de la séance, je le guettai donc, parvins à l’intercepter et l’entraînai dans un débit de boissons, bien évidemment chez un marchand de vin, car aucun bon juriste ne daigne fréquenter un autre genre d’établissement, afin de lui demander franchement comment il se faisait qu’il paradait à la table des juges vêtu de la toge et coiffé de la toque.
Soudain embarrassé, il se mit aussitôt à rire.
« Oui, tu sais, c’est une drôle d’histoire. En fait, j’avais autrefois entrepris des études de médecine ! »
« C’est tout au moins ce que tu prétendais ! » répondis-je.
« C’est bien cela ! » rétorqua-t-il. « Malgré tout, je m’étais, ne serait-ce qu’à contrecœur, inscrit à l’examen. Lorsque le jour J arriva, persuadé de rater l’examen, j’avais considérablement festoyé la veille au soir, en outre je m’étais donné force courage en buvant quelques chopes le matin même. Je ne me souviens d’ailleurs pas vraiment comment je suis parvenu à me rendre à l’université. Je me rappelle seulement que voyant m’arriver en titubant, le gardien m’ouvrit la porte d’une salle et m’y poussa en me disant, vite, dépêchez-vous, ils viennent déjà de commencer. Tu sais comment sont les salles d’examen, il me semble même que tu les avais autrefois comparées au pont de Bidassoa, ou plutôt au poème de Freiligrath concernant icelui :

Là où l’un ne voit que l’ombre,
L’autre aperçoit une belle lumière.
Là où les roses s’offrent à l’un,
L’autre ne voit que sable sec.

en voilà à peu près la teneur. Eh bien, je ne percevais ni ombre, ni lumière, ni roses, ni sable, seulement les professeurs et même ceux-ci, si je me souviens bien, je les voyais double. Cependant et afin de m’exprimer avec précision, tout m’était complètement égal. Persuadé d’échouer à l’examen et sans même prendre la peine de demander pardon de mon retard, je m’assis donc au dernier rang des chaises installées à l’attention des candidats ; outre moi-même il devait y en avoir encore une douzaine d’autres, puis je me mis à somnoler. Je me rendais cependant bien compte que je ne connaissais aucun des camarades présents, mais je n’y réfléchis pas davantage. En ce qui concerne les professeurs, je ne réalisais tout à fait ni leur nombre, ni leur apparence, je n’apercevais que quelques cercles blancs constamment allongés entourant deux petits points sombres, c’étaient les yeux. Et lorsque dans un de ces cercles blancs un grand point sombre supplémentaire devenait soudain visible, je comprenais alors que le professeur à qui appartenait ce cercle blanc venait de dire quelque chose. Au début c’était très drôle. Avec le temps en revanche, cela commençait à m’ennuyer et je m’apprêtais à m’assoupir quelque peu lorsque soudain mon voisin me donna un coup dans les côtes en me chuchotant :
« C’est votre tour ! »
Instinctivement, je me levai en fixant le cercle blanc situé le plus au centre dont la surface affichait le point noir caractéristique. J’entendis à peu près cela :
« Que feriez-vous si lors d’une échauffourée une dizaine de personnes était blessée sans que vous puissiez en déterminer l’auteur effectif ? »
« Faire venir des ambulances ! » répondis-je. Les cercles blancs se déplacèrent quelque peu. L’instant d’après, la tache noire apparut dans un autre des cercles et mes oreilles entendirent les paroles que voici : « Que feriez-vous si on trouvait nuitamment dans le local du trésorier un homme étranger totalement clochardisé ayant perdu connaissance mais avec des antécédents judiciaires de vol sans pour autant que les coffres ni les pupitres ne présentassent de traces d’effraction ? »
« Appliquer immédiatement une compresse froide, lui faire boire du vin et frictionner les tempes à l’aide de cognac ! » répondis-je.
Les cercles se déplacèrent de nouveau, cette fois-ci un peu plus longuement, bientôt j’entendis en provenance du point noir d’un troisième :
« Que feriez-vous si un homme ayant pénétré un terrain étranger sans pouvoir justifier d’une autorisation s’y faisait mordre par un chien et était assez gravement blessé à la jambe ? »
« Panser la jambe et attacher le chien ! » affirmai-je.
Les cercles se déplacèrent de nouveau, un autre candidat fut questionné. Je me remis à somnoler, tout cela durait un certain laps de temps. Enfin les cercles disparurent complètement ; peu de temps après, l’un d’entre eux revint en disant quelque chose que je ne compris point. Tous s’approchèrent de lui afin de lui serrer la main, moi aussi bien entendu, que pouvais-je faire d’autre, c’est alors que quelqu’un m’apprit que j’avais réussi le premier examen d’état avec la plus haute distinction ; de droit, je précise bien.

 

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