Blamol

Blamol

Un conte de Noël

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 39, 8e année, du 22 décembre 1903, 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

« Il est vrai, sans mensonge, certain & très véritable :

   Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut. »

La Table d’émeraude

Le vieux calmar était assis sur un gros livre bleu récupéré dans une épave et en suçait lentement l’encre d’imprimerie. Les habitants de la terre ferme n’ont aucune idée des tâches que peut accomplir un tel calmar tout au long de sa journée. Celui-ci s’était consacré à la médecine, du matin jusqu’au soir les deux pauvres petites étoiles de mer étaient obligées de l’aider à tourner les pages du livre tout simplement parce qu’elles lui devaient tant et tant d’argent.
À l’endroit où d’autres individus possèdent une taille, il portait un binocle sur son corps, également provenant d’un butin. Ses verres étaient tellement largement éloignés les uns des autres à gauche et à droite que toute personne regardant par hasard à travers eux était immédiatement saisie d’un épouvantable vertige. Tout était plongé dans une paix profonde. D’un seul coup, un poulpe fit son apparition, avançant son bec en forme de sac, traînant ses longs tentacules derrière lui comme un faisceau de verges et se posa à côté du livre ; après avoir attendu que le vieux veuille bien lever la tête, il le salua bien bas tout en développant de ses tentacules une boîte en étain sur laquelle quelques lettres étaient gravées.
« Vous êtes certainement le poulpe violet de la ruelle des turbots, » le salua magnanimement le vieux en hochant la tête, « oui, c’est bien cela, d’ailleurs j’ai bien connu madame votre mère, née ‘d’Octopus’. (Vous, la perche, apportez-moi donc l’almanach des polypes de Gotha !) Eh bien, mon cher poulpe, que puis-je donc pour vous ? » « L’inscription, hum, hum, lire l’inscription », toussota celui-ci, embarrassé car il articulait en bavant terriblement, tout en désignant la boîte de fer-blanc.
Le calmar fixa intensément la boîte à en faire sortir ses globes oculaires comme le ferait un procureur. « Que vois-je là, Blamol ? Mais il s’agit d’une trouvaille extraordinaire, provenant très certainement de ce navire de Noël échoué récemment ! Blamol, le nouveau remède, plus vous en consommez meilleure sera votre santé ! Faisons donc ouvrir immédiatement cette chose. Vous, la perche, foncez sur-le-champ chez les deux homards là-bas, vous savez bien, banc de corail, branche onze, les frères Scissor, allez, dépêchez-vous. »
Dès que l’anémone de mer verte assise à proximité eut entendu prononcer l’expression nouveau remède, elle se glissa aussitôt discrètement à côté du poulpe. Oh oui, elle aimait en prendre ; oh oui, elle adorait vraiment cela ! Grâce à ses centaines de tentacules elle se mit alors à onduler si harmonieusement que tous tombèrent sous son charme au point de ne pas parvenir à en détourner leurs yeux.
Requin ! Qu’elle était belle ! Certes sa bouche était un peu trop grande, mais c’est justement ce minuscule défaut qui rend les dames si excitantes.
Grâce à ses attraits, elle les avait tous séduits à un tel point que personne n’avait remarqué que les deux homards étaient à présent arrivés et s’occupaient activement à découper cette boîte de fer-blanc de leurs pinces tout en discutant dans leur plus beau dialecte à couper au couteau.
Un dernier à-coup et la boîte se scinda en deux.
Comme une averse de grêle les pilules blanches en jaillirent aussitôt, plus légères que le liège, elles disparurent aussitôt dans les hauteurs.
Excités, tous se précipitèrent dans tous les sens en criant « retenez-les ; retenez-les ! »
Mais personne n’avait réussi à s’en saisir suffisamment vite, seule l’anémone de mer était parvenue à attraper une pilule qu’elle fit rapidement disparaître dans sa bouche.
Un mécontentement général se fit jour ; tous éprouvèrent immédiatement le désir de gifler les frères Scissor. « Vous, la perche, vous n’auriez pas pu faire un peu plus attention ? À quoi ça sert d’avoir un assistant comme vous ?! » Tout n’était qu’insulte et glapissement. Empli de rage et de désespoir, seul le poulpe ne parvenait à articuler la moindre parole, se contentant de frapper avec ses tentacules serrés en poings sur une moule jusqu’à en faire craquer le nacre.
Soudain, un silence de mort se fit. L’anémone de mer ! Elle devait avoir eu une attaque car elle était désormais incapable de bouger ne serait-ce qu’un seul de ses membres. Tout doucement, elle gémissait à voix basse, ses tentacules largement étendus.
Le visage grave, le calmar s’approcha à la nage afin de débuter une mystérieuse inspection. À l’aide d’un galet, il frappa contre l’un ou l’autre de ses tentacules ou encore il les piqua (hum, hum signe de Babinski, perturbation du faisceau pyramidal). Après être finalement passé plusieurs fois de long en large sur le ventre de l’anémone de mer avec le côté acéré du bord de sa nageoire, ce faisant ses yeux avaient adopté un regard pénétrant, il se redressa avec dignité en annonçant : « Sclérose latérale. La dame est paralysée. »
« Y a-t-il encore de l’espoir ? Qu’en pensez-vous ? Au secours, au secours, je fonce vite à la pharmacie, » s’écria le bon hippocampe.
« Secours ?! Monsieur, êtes-vous fou ? Croyez-vous peut-être que j’ai étudié la médecine en ayant pour objectif de guérir les maladies ? » s’emporta le calmar, « il me semble bien que vous me preniez pour un barbier, ou alors tenez-vous absolument à vous moquer de moi ? »
« Vous la perche, apportez-moi mon chapeau et ma canne, oui ! »
Les uns après les autres partirent à la nage : « C’est terrible tout ce qui est susceptible de vous arriver dans une vie ici, n’est-ce pas ? »
Bientôt la place était totalement déserte, seule la perche, de mauvaise humeur, revenait de temps autre afin de chercher quelque objet perdu ou oublié.
Sur le fond marin, la nuit était tombée.
Quelques rayons dont personne ne sait d’où ils proviennent ni où ils disparaissent ondoyaient comme des voiles dans l’eau verte en scintillant si faiblement qu’ils donnaient l’impression de ne plus jamais vouloir revenir.
Immobile, la pauvre anémone de mer les observait monter lentement, imperceptiblement tandis qu’elle restait allongée en se languissant amèrement.
Hier à la même heure, elle dormait depuis longtemps recroquevillée en boule, dans un abri sûr, mais à présent ! Être condamnée à périr en pleine rue, comme un… animal !… bon nombre de perles d’air se formèrent alors sur son front… Et de surcroît c’est demain Noël !!
Elle se mit à songer à son époux lointain qui traînait quelque part, Requin sait où. Cela faisait à présent déjà trois mois qu’il l’avait laissée provisoirement célibataire au milieu des algues ; il n’aurait vraiment pas été étonnant qu’elle l’eût trompé.
Oh, si seulement l’hippocampe était resté auprès d’elle !
Elle avait tellement peur !
Tout s’assombrissait progressivement au point qu’elle ne parvenait même plus à distinguer ses propres tentacules. Une obscurité aux larges épaules surgissait de derrière les pierres et les algues, avalant petit à petit les ombres floues des bancs de corail. Quelques masses noires glissaient à côté d’elle comme des fantômes aux yeux de braise et aux nageoires étincelant de couleur violette. Des poissons de nuit ! D’abominables raies et baudroies qui sévissent dans l’obscurité guettent derrière les épaves des bateaux en préméditant des assasinats.
Timides et silencieuses comme des voleurs, les moules ouvrent à présent leurs coquilles attirant le promeneur tardif vers d’effroyables vices sur leur couche douillette…. À une distance lointaine, un poisson-chien aboie…. Soudain, une brillance éclatante traverse les ulves. Une méduse scintillante ramène quelques buveurs ivres, des minets d’anguilles tenant des catins de murènes malpropres par les nageoires…
Deux jeunes saumons abondamment argentés se sont arrêtés et jettent des regards méprisants sur la foule enivrée… Un chant tumultueux résonne : « Au milieu des algues vertes, je lui ai demandé, si elle se languissait de moi, oui m’a-t-elle rétorquée. C’est alors qu’elle s’est baissée et moi je l’ai pincée, oui dans les algues vertes… »
« Allons, allons, poussez-vous de là, vous, vous le saumon effronté, vous, » hurle soudain une anguille avec un accent viennois prononcé. L’argenté s’emporte : « Taisez-vous ! Avez-vous vraiment besoin de parler avec cet accent viennois ? Vous ne croyez tout de même pas être les seules bestioles présentes dans la région du Danube. » « Chut, chut, » calme la méduse, « n’avez-vous donc pas honte, regardez là-bas ! » Tous se taisent en observant craintivement quelques silhouettes minces, discrètes, qui passent modestement leur chemin.
« Des branchiostomas, des lancelets, » chuchote quelqu’un.
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« Oh, ce sont de hauts personnages, des conseillers à la cour, des diplomates, des gens comme ça ; oui, oui, ils sont déjà prédestinés dès leur naissance. Il s’agit de vrais miracles de la nature, ils ne possèdent ni cerveau ni colonne vertébrale. »
S’ensuivent quelques minutes d’une admiration silencieuse, après quoi tous continuent de nager paisiblement.
Les bruits s’estompent lentement, un silence de mort s’installe.
L’heure avance. Minuit, l’heure des fantômes.
N’y a-t-il pas des voix ? Il n’est tout de même pas possible que ce soient des crevettes, maintenant, à une heure si tardive ?
La garde fait son tour, ce sont les crabes policiers ! Comme ils grattent avec leurs pattes cuirassées lorsqu’ils mettent leur proie en sécurité en la traînant sur le sable crissant. Gare à celui qui tombe entre leurs mains ; ils ne reculent devant aucun crime et leurs mensonges valent serment devant le tribunal. Même la raie électrique blêmit lorsqu’ils approchent.
De frayeur, le cœur de l’anémone de mer s’arrête un instant de battre ; elle, une dame, qui plus est sans aucune défense, sur la place publique ! S’ils l’apercevaient ! Ils la traîneraient alors devant le conseiller de la police, l’horrible crabe parjure, le plus grand criminel des mers profondes, et alors, et alors… Ils s’approchent d’elle,… maintenant !… un pas de plus et la honte et la perdition envelopperont son corps de leurs pinces… C’est alors que l’eau sombre se met à s’agiter, les arbres de corail grincent et tremblent comme le goémon, une lumière blafarde éclaire au loin. Crabes, raies, baudroies descendent et foncent dans une fuite éperdue juste au-dessus du sable ; quelques rochers se brisent et tourbillonnent en hauteur.
Un mur étincelant de couleur bleuâtre, aussi grand que le monde, traverse la mer.
Avec une rapidité folle, l’éclat de phosphore s’approche progressivement, la nageoire géante lumineuse du requin bleu, du démon de la destruction, balaie tout sur son passage en creusant d’ardents entonnoirs abyssaux dans l’écume de l’eau. Tout se met à tournoyer avec une rapidité fulgurante, l’anémone de mer vole à travers l’espace dans quelques étendues rugissantes, tantôt en haut tantôt en bas, au-dessus d’un paysage d’écumes couleur émeraude.
Disparus les crabes, la honte et la crainte ! Le destin funeste rugissant balaie le monde, le bacchanal de la mort, la danse jubilatoire de l’âme.
Tous les sens s’éteignent comme une faible lumière.
Soudain une épouvantable secousse se produit. Les tourbillons s’arrêtent, puis retombent en arrière, de plus en plus rapidement pour enfin fracasser violemment au sol tout ce qu’ils lui ont arraché.
Mainte carapace se rompit à ce régime.
Lorsque l’anémone de mer se réveilla finalement de son évanouissement profond, elle était allongée sur de tendres algues.
Le bon hippocampe qui ne s’était même pas rendu à son bureau dans l’administration était penché sur sa couche.
Une eau fraîche matinale caressait son visage, elle regardait autour d’elle.
Le cancanage des pouce-pied et le chevrotement joyeux d’un sar commun parvinrent à ses oreilles.
« Vous êtes dans ma maison de campagne, » répondit l’hippocampe à son regard interrogateur tout en plongeant profondément ses yeux dans les siens. « Ne voulez-vous pas continuer de dormir, chère Madame, cela vous ferait le plus grand bien ? » Mais en dépit de tous ses efforts, l’anémone de mer n’y parvint point. Une indescriptible sensation de nausée faisait abaisser les commissures de ses lèvres.
« Quelles intempéries, la nuit dernière, tout tourne encore autour de moi à cause de cette agitation, » continua l’hippocampe, « puis-je d’ailleurs me permettre de vous proposer un peu de lard, un vrai bon morceau de lard de matelot bien gras ? »
Rien que cette expression lard provoqua chez l’anémone de mer une telle nausée qu’elle fut aussitôt obligée de serrer ses lèvres. En vain. Un haut-le-cœur s’empara d’elle (l’hippocampe détourna discrètement son regard) et elle se mit à vomir. La pilule de Blamol fit son apparition, fut dégurgitée, monta en compagnie de quelques bulles d’air et disparut.
Dieu merci, l’hippocampe ne s’en était pas rendu compte.
La malade se sentit soudain renaître.
Confortablement, elle s’enroula sur elle-même.
Oh miracle, elle pouvait de nouveau s’enrouler sur elle-même, elle était capable de mouvoir ses membres comme autrefois.
Ce n’était que ravissement !
Quelques bulles d’air de joie montèrent dans les yeux de l’hippocampe. « Noël, aujourd’hui c’est Noël, » jubilait-elle sans cesse « il faut que j’annonce immédiatement la bonne nouvelle au calmar. Pendant ce temps, vous allez vous reposer et très, très bien dormir. »
« Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans le rétablissement soudain de l’anémone de mer, mon cher hippocampe ? » demanda le calmar avec un sourire clément. « Vous êtes trop enthousiaste, mon jeune ami !… Par habitude ainsi que par principe, je ne discute certes pas avec les amateurs de la science médicale (vous, la perche, apportez une chaise pour Monsieur), mais pour cette fois-ci je ferai exception, je tenterai même d’adapter ma manière de m’exprimer autant que faire se peut à vos facultés d’entendement… Vous êtes donc d’avis que le Blamol constitue un poison et vous imputez cette paralysie à son effet… Oh quelle erreur !… À propos, le Blamol c’est fini… c’est un remède d’hier, de nos jours, nous employons de préférence le chlorure d’idiotie [car il faut bien dire que la médecine avance inexorablement à grands pas]. C’était le pur fruit du hasard qui voulait que cette paralysie coïncidât avec l’absorption de cette pilule, et comme vous le savez, tout est hasard, car premièrement la paralysie latérale possède des causes tout autres que la discrétion m’interdit de vous révéler, deuxièmement le Blamol, tout comme d’ailleurs la totalité de ces remèdes n’agit pas au moment de son absorption mais bien uniquement lors de son rejet, et dans ce cas bien évidemment seulement de manière favorable.
En ce qui concerne la guérison ! Eh bien, nous sommes bel et bien devant un cas évident d’autosuggestion. En vérité (comprenez-vous ce que je veux dire, ‘la chose en soi’, d’après Kant), la dame est tout aussi malade qu’hier bien qu’elle ne s’en rende pas compte. C’est surtout chez les individus dotés d’un raisonnement de qualité inférieure que les autosuggestions surviennent fréquemment. Mais bien entendu, je ne veux rien insinuer, car vous savez bien à quel point j’estime les femmes : Honorez les femmes, car elles tressent et elles tissent… Eh bien, à présent, mon jeune ami, nous avons assez évoqué ce sujet, cela ne ferait que vous énerver inutilement…
À ce propos, ce soir, vous me ferez le plaisir d’être mon hôte, c’est Noël et je fête mon mariage ! »
« Co…mment ? Ma…riage », s’écria l’hippocampe, mais parvint cependant à se ressaisir à temps. « Oh ce sera un grand honneur pour moi, cher conseiller médical. »
« Avec qui se marie-t-il donc ? » demanda-t-il à la perche en sortant. « Vous m’en direz tant, avec la moule commune ?? Pourquoi pas après tout ! Encore un de ces mariages d’argent ! »
Lorsque dans la soirée, un peu tard, mais affichant un teint éblouissant, l’anémone de mer pénétra la salle à la nageoire de l’hippocampe la liesse ne semblait pas vouloir s’arrêter. Tous se mirent à l’embrasser, même les limaces de mer et les coques qui officiaient en tant que demoiselles d’honneur en perdaient leur crainte puérile.
Ce fut une fête resplendissante comme seuls les individus très riches sont en mesure d’en donner et il se trouve que les parents de la moule commune étaient tout simplement millionnaires, ils avaient même commandé une illumination phosphorescente des fonds marins.
Les couverts avaient été mis sur quatre longs bancs d’huitres. Cela faisait à présent plus d’une heure que les convives étaient attablés et toujours davantage de nouvelles friandises étaient proposées. En accompagnement, la perche servait sans cesse d’une coupe scintillante (bien évidemment l’ouverture tournée vers le bas) un air centenaire provenant de la cabine d’une épave.
Tout le monde était déjà un peu pompette. Les nombreux toasts à l’honneur de la moule commune et de son fiancé étaient totalement étouffés par le saut des bouchons des polypes et le cliquetis des couteaux de mer.
L’hippocampe et l’anémone de mer étaient assis au bord extrême de la tablée, totalement à l’ombre ; tout à leur bonheur, ils ne tenaient guère compte de leur entourage.
À la dérobée, le jeune hippocampe lui pressait de temps en temps l’une ou l’autre de ses antennes ce qu’elle récompensa à l’aide d’un regard de braise.
Lorsque vers la fin du repas, la fanfare jouait cette belle chanson
« Oui embrasser, plaisanter
avec de jeunes hommes
est même très à la mode chez les femmes »,
et que les voisins de table de ce jeune couple se lançaient des clins d’œil malicieux, personne ne pouvait s’empêcher de songer que l’attention générale avait déjà présupposé maintes tendres relations ici.

 

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