Le rendez-vous

Le rendez-vous

De Paul Busson

Publié dans Simplicissimus N° 38, 8e année, du 15 décembre 1903,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Dès son réveil, la jeune femme ressentit une frayeur sourde, son cœur se mit à battre avec véhémence. C’est alors qu’elle se souvint avoir promis à Gilbert de lui rendre visite à la maison des artistes.
Sur sa table de nuit à côté du lit de laiton repose une carte postale de Southampton, revêtue d’une brève salutation hâtive de la main de son époux. Il avait rédigé cette carte au moment de la signature de son contrat avec Ellington Brothers & Cie.
Les rideaux de soie écrue laissent passer une chaude lumière tandis que le bruit des rues désormais en éveil lui parvient comme un murmure. Qui pouvait bien être ce vieux monsieur au visage rasé de près qui l’avait observée avec autant d’insistance lors de sa conversation décisive avec Gilbert ? En tout état de cause, il lui avait été présenté, mais comment parvenir à retenir tous les noms ?
Tandis que la voix tendre et tremblante de Gilbert lui susurrait des paroles douces à l’oreille qui semblaient toutes provenir des tréfonds de son cœur, elle avait ressenti peser sur elle le regard scrutateur du vieil homme de manière quasiment physique. Plus tard, elle l’avait soudain aperçu à côté d’elle, l’espace d’un instant, elle avait même craint qu’il puisse avoir surpris certaines de leurs paroles. Ce n’est qu’après qu’il se fut détourné afin de disparaître lentement dans la cohue des robes et des habits que la fascination de la séduction pécheresse avait progressivement pris possession d’elle, son organisme fut alors parcouru de frémissements dès que la chaude respiration de celui qui l’implorait frôlait son cou. Une valse l’attirait alors de ses notes enjôleuses, un doux parfum pervers de fleurs mourantes engourdissait ses pensées, la femme sans protection prononça donc bien trop vite ce « oui » qu’il serait bien difficile d’obtenir ouvertement avec autant de facilité en temps normal. Gilbert dissimula un sourire, rentra chez lui dans un état d’attente agréable non sans avoir embrassé au préalable la main tremblante d’Eveline. Elle était encore demeurée assise un petit instant dans le petit renfoncement sous les palmiers, avait refusé quelques danses d’un regard las, puis avait fait venir son coupé. Gris-bleue, la journée d’hiver commençait à se lever au-dessus des toitures noires.
Tout cela lui paraissait aujourd’hui désagréablement précis, en s’habillant, le remords la fit hésiter. À douze heures à la maison des artistes ! Si elle ne s’y rendait pas ? Si elle ne tenait pas sa promesse ? Quelle ne serait pas son impatience en l’attendant, en scrutant d’un regard terne et désintéressé aussi bien les toiles que les individus, fixant toujours distraitement les portes d’entrée. Non, elle s’y rendrait. Seulement cette unique fois. Aller regarder quelques peintures en compagnie d’une connaissance ne constituait tout de même pas un tort.
Elle soupçonnait, certes, la vérité…
À présent, sa servante en a terminé. Les boutons des gants sont fermés, la voilette épaisse est fixée, attachée sous le menton. Elle s’en va, pour la première fois…
Enfin, elle ne fait que se rendre à la maison des artistes.

Aujourd’hui, le bruit de la rue lui semble particulièrement affreux. Les voitures aux roues qui crépitent passent bruyamment, les véhicules lourds cliquettent et cahotent, les signaux des cloches stridentes du tramway agressent ses tympans.
Les boulevards sont chargés de nombreux passants. Étincelants, les cylindres scintillent dans les rayons du soleil tandis que les robes froufroutent. Une jeune fille laide en haillons traîne dans la rue en offrant quelques bouquets de violettes à la vente. Elle en achète un ; mi-effrontée et mi-pitoyable, l’enfant de la rue scrute la jolie femme et part en courant. Eveline attache les fleurs sombres sur sa poitrine, exactement comme Gilbert le lui avait demandé, en tant que signe visible de son bonheur espéré. Encore un coin de rue à passer et elle arrive à l’exposition. Voilà déjà les affiches à l’entrée.
« Bonjour, chère Madame ! »
Nom du ciel ! Le vieux monsieur d’hier !
« J’ai eu le privilège de vous avoir été présenté hier soir, chère Madame. Puis-je savoir comment vous vous portez ? »
« Je, je vous remercie ! »
« Je ne vous dérange pas, au moins ? Chère Madame, auriez-vous un objectif précis ? »
« Oui, je veux dire, non. Je me promène. »
« Puis-je vous accompagner quelques pas ? »
« Je vous en prie. »
Quel malheur ! Cet homme horrible ! Eveline se sent à présent obligée de passer devant la maison des artistes. Pourquoi ne pas lui avoir menti, prétexté une visite quelconque dans la première maison venue. À présent, il est trop tard.
« Il fait si magnifiquement beau aujourd’hui. Ne trouvez-vous pas, chère Madame ? Ce serait dommage de rester chez soi, le soleil nous baigne encore de tout son or, n’est-ce pas ? »
« Oui, il fait très beau, Monsieur… »
« Grote, Consul Grote, ma Chère. J’ai souvent eu l’honneur de travailler avec Monsieur votre époux. C’est un homme d’une énergie et d’une fidélité au devoir rares. Et d’un cœur, d’un si bon cœur… Je peux me vanter du fait que nous soyons amis. »
« Ah, vous connaissez mon époux ? » demanda Eveline pour dire quelque chose.
Elle n’arrivera pas si facilement à se débarrasser de ce vieil homme bavard. Gilbert doit attendre, au pire des cas, elle pourra lui écrire pour fixer un autre rendez-vous. En fin de compte, elle n’y est pour rien.
« Oui certainement, certainement que je connais très bien Monsieur votre époux. Je me réjouis extraordinairement d’avoir enfin pu faire votre connaissance, chère Madame ; je me devais de profiter de cette occasion afin de me rappeler à votre bon souvenir d’une manière certes peu modeste. Les vieux hommes sont si vite oubliés, n’est-ce pas ? »
« Oh ! »
D’un rapide coup d’œil de côté, Eveline juge le consul. Il est habillé élégamment et avec goût, ses cheveux blancs comme neige sont soigneusement entretenus. Un bel homme âgé. Mais le pauvre Gilbert ! « Croyez-vous vraiment que je parvienne à dormir cette nuit ? » avait-il chuchoté avec le regard implorant de ses yeux sombres, à présent il était donc contraint d’attendre, d’attendre, et l’attente était si terrible. Eveline ne le sait que trop bien, son propre époux n’est-il pas déjà parti depuis quatre bonnes semaines.
« Oui, oui, chère Madame. C’est ainsi. On ne nous oublie que trop vite, nous les pauvres petits vieux. Toi, le petit canaillou, veux-tu enfin laisser ta sœur tranquille ?! » apostrophe soudain le consul Grote un petit garçon en train de bousculer une écolière affichant un indéniable air de famille. Terrifié, ce dernier s’arrête immédiatement. Ce vieux monsieur n’a pas l’air commode.
« Quelle galanterie envers les petites demoiselles, » constate la jeune femme sur le ton de la plaisanterie tout en consultant très discrètement la petite montre insérée dans son bracelet. Déjà midi et demi !
« Galanterie chevaleresque, rivalisant avec un petit écolier ! » s’amuse le consul. « Regardez donc à quel point la population des moineaux est gaie aujourd’hui ! Autrefois, il m’est parfois arrivé de nourrir ces petits piaillards, mais à présent, j’oublie souvent d’apporter les graines. Ah, la vieillesse ! Si seulement j’étais encore aussi jeune que mon neveu… ! »
Les voilà déjà arrivés à proximité du parc municipal. Pour ce qui est de la maison des artistes, c’est raté pour aujourd’hui.
« Oui, mon neveu, » continue le consul Grote, « en voilà un drôle ! Pensez donc ! Il a du succès auprès des femmes. Sa carrière de Don Juan a commencé au moment où une pauvre petite modiste s’est jetée dans le canal du Danube à cause de lui, dans l’eau glacée du mois de janvier. »
« Mais c’est tout simplement épouvantable ! »
« Bien évidemment que c’est épouvantable ! Eh bien, sa fiancée, la fille d’un conseiller aulique, oui, comment puis-je d’ailleurs vous l’expliquer ?… Eh bien, il l’a bel et bien mis dans l’impossibilité de l’épouser… »
« Comment ça ?! Sa propre fiancée ? »
« Son ancienne fiancée, chère Madame. Bien entendu, il a rompu les fiançailles en repoussant la jeune fille désespérée comme un fardeau inutile. Dans la mesure où il avait obtenu ce qu’il désirait. »
« Et c’est votre neveu ? »
Les yeux d’Eveline scintillent.
« Oui, chère Madame, malheureusement. Je comprends ce que vous voulez dire. Mais qu’y puis-je ? Il est majeur et je n’ai pas d’ordres à lui donner. Si seulement je pouvais agir en le mettant en garde ! Voyez-vous, il a poussé le malheureux baron Uhlenow au suicide, cet homme était follement amoureux de son épouse, une si jolie femme, chère Madame ! Mon neveu l’enleva, l’emmena à Paris où il la laissa tomber, ce chien ! Pardon l’expression ![1] À présent, il sévit par ici. Il est beau comme un de ces archanges que Dieu répudia, c’est également le comédien le plus doué sachant dissimuler sa misérable vacuité derrière des milliers de reflets multicolores ; mais à quoi bon vous ennuyer avec mes plaintes amères concernant cet homme peu scrupuleux ! Mais il faut bien dire que Gilbert est si minable… Mais que vous arrive-t-il donc ? Oh…oh…, venez par là, appuyez-vous sur mon bras, voici un banc ! »
Eveline se contrôle avec grand-peine, affichant un sourire figé afin de ne pas éclater en sanglots. Elle doit s’asseoir ne serait-ce qu’un instant.
« Déjà tout à l’heure, une crise de migraine s’était annoncée… » bégaye-t-elle.
« Je connais cela. Ma défunte sœur qui était si bonne souffrait également d’états similaires. Oui, oui. Les jeunes femmes sont fragiles comme des fleurs, il faut écarter tout le mal de leur route. Oui, c’est bien nécessaire. Ah, voilà une voiture libre qui arrive, elle tombe à point nommé. Ohé ! Vous là-bas ! Non, vous ne devez en aucun cas continuer à pied. Voilà ! Vous sentez-vous mieux à présent ? Oui ? Vous m’avez fait passablement peur, chère Madame. Même vos violettes se sont mises à se faner de frayeur. Consentiriez-vous à me les offrir ? Oh, vous êtes bien trop aimable ! Je vous remercie beaucoup. Elles me tiendront compagnie dans ma chambre solitaire. Lorsque votre époux sera de retour, je pourrai vous rendre visite, n’est-ce pas ? Vous êtes bien trop aimable ! Désormais donc adieu, très chère Madame ! Serviteur ! Serviteur ![2] »
Tandis que la voiture roule sur les pavés de granite cahoteux Eveline éprouve une immense nostalgie de son chez elle, de son petit bureau de bois de rose, elle est prise d’une envie pressante de rédiger une longue lettre affectueuse à Southampton à l’adresse Ellington Brothers & Cie, à cet homme au bon cœur, l’ami du consul Grote.

 

[1] En français dans le texte.

[2] En français dans le texte.

 

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