Herba cannabis Indicae

Herba cannabis Indicae

De Paul Busson

Publié dans Simplicissimus N° 33, 8e année, du 10 novembre 1903,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

 

Le sentier est escarpé et rocailleux. Au-dessus de la forêt, les nuages de pluie s’accumulent, les maigres buissons d’épine-vinette frémissent sous les rafales d’un vent glacial.
Le docteur Preinthaller s’arrête quelques instants afin d’essuyer de ses grosses mains les manches de sa veste de loden dégouttant de pluie. La route est longue jusqu’à la ferme des Bachleitner et à l’auberge du Cerf Doré un nouveau fût venait d’être mis en perce. De quel mal pouvait donc être atteint cet Anglais fou ayant acquis le domaine dans le courant de l’été et qui y séjourne à présent en compagnie de son serviteur ? Un rhume peut-être !
À l’aide de son mouchoir, le médecin essuie son visage échauffé, fait résonner avec courage la pointe de fer de son bâton de berger en la plantant à nouveau entre les pierres. Les mélèzes bruissent, les aiguilles et les feuilles rougies tombent en tourbillonnant. L’automne est arrivé, apportant dans son sillon les journées fraîches, les voiles de brouillard ainsi que le déclin de la luminosité. Plus aucun étranger ne réside à l’auberge, les notables à la table des habitués peuvent désormais ponctuer les jeux de mots de leurs récits de chasse d’un coup de poing tonitruant. Il y a comme une sensation si oppressante lorsque les dames sont présentes dans la salle. Certes, madame le Juge du district ainsi que madame le Contrôleur des impôts sont également des dames, elles ne sont néanmoins pas trop regardantes. D’ailleurs le mot « dames », en voilà une drôle d’expression. Elle lui évoque toujours quelqu’un de mince qui froufroute dans la soie, un léger parfum, de petites mains blanches aux ongles brillants. Un bon strudel à la crème comme celui que sait préparer à merveille madame le Réviseur vaut pourtant mille fois mieux. À quoi bon toute cette élégance, les romans français ne contiennent que des mensonges. Dans sa petite ville universitaire cependant, il ne se passait certes pas grand-chose. Il devait pourtant en être de même à peu près partout. On y vit tant bien que mal, chassant bon an mal an quelques lièvres, le commerçant rapporte les dernières blagues de la grande ville, en fin de compte, on boit suffisamment d’alcool pour se sentir fatigué le soir venu, sur quoi on va se coucher. Ou alors, on se marie, on fait des enfants, on observe comment la même vie recommence à nouveau. Quelques amusements extraconjugaux, une serveuse ou bien une ouvrière agricole en bonne santé, voire un voyage secret en ville où derrière les rideaux rouge vif scintille la lumière du péché ; tout cela remplit tant bien que mal une vie. La profession ! Tisanes et mixtures, guérir de vieilles blessures mal cicatrisées, quelques crânes de paysans fracassés, un coup de couteau.
Deux gélinettes des bois surgissent d’un sorbier en s’affolant. Le docteur sursaute. Le voilà déjà parvenu à l’ancienne ferme des Bachleitner. Évidemment, celui-là se doit de posséder une sonnette électrique ! Faisons-lui donc ce plaisir et sonnons bien lentement et longuement.
Une allée de gravillons parcourt les pelouses tondues à ras. Des pas résonnent. Un serviteur rasé de près affichant un air de diplomate fait entrer le docteur en silence. Sapristi, à quel point tout cela a été rénové ! Le médecin de campagne vérifie instinctivement ses manchettes. Elles sont tout au plus acceptables. La porte de la maison s’ouvre, docteur Preinthaller entre dans une sorte de hall. Tandis qu’il observe avec intérêt les précieux tapis ainsi que les sculptures, le serviteur se dirige vers la gauche. Nom d’un chien, cet Anglais doit être richissime ! Rien que cette grande coupe d’argent destinée aux cartes de visite vaut à elle seule… Quel accueillant crépitement de bûches de hêtre se consumant derrière les grands chenets de laiton de la cheminée. Une délicate odeur de thé et de cigarettes, un arôme de résine indéfini, sucré, ainsi que le noble carillon sourd d’une gigantesque horloge. « Il faut bien dire que les riches possèdent de beaux objets ! » pense le médecin, il soupire instinctivement en songeant à sa propre chambre à coucher humide, exhalant l’odeur d’iodoforme, avec son lit en bois de pin qui grince.

« Monsieur le Docteur Preinthaller ? »
« À votre service. »
« Je vous suis très reconnaissant d’être venu. Prenez place je vous prie. »
Docteur Preinthaller s’adosse dans le large fauteuil de cuir en dévisageant avec étonnement cet Anglais qui parle si bien l’allemand. Le cigare qu’il lui offre est excellent. Mr. Stevenson est grand, possède un léger embonpoint, il ne porte pas de barbe, d’ailleurs il tourne le dos à la fenêtre.
« Eh bien, que vous arrive-t-il ? » demande le médecin sur ce ton encourageant qu’il a pris l’habitude d’employer dans l’exercice de son art.
« J’ai une demande importante à vous faire, Monsieur le Docteur. »
« Mais allez-y donc ! D’ailleurs, c’est absolument extraordinaire ce que vous avez fait de cette ferme, Monsieur Stevenson. »
Admiratif, le regard du docteur s’attarde sur les armes étranges et les tapis de soie multicolores brillant si délicatement dans la lumière tamisée.
« Monsieur le Docteur, je vous prie de bien vouloir rédiger une ordonnance pour moi. »
Le médecin lève légèrement les sourcils.
« Oui, qu’est-ce à dire ? Qu’entendez-vous par là ? »
« Je n’ai besoin que d’une ordonnance, pour un certain remède. »
« Avant tout, je dois savoir de quel mal vous êtes atteint, Monsieur Stevenson. »
« Oh, ce n’est qu’un détail. Il s’agit d’un remède particulier auquel je suis habitué. Le pharmacien de la ville ne veut pas me le délivrer sans ordonnance, c’est pourquoi je voulais vous demander… »
« Auriez-vous l’amabilité de bien vouloir m’expliquer… »
« Vous pouvez la rédiger sans difficulté. Après tout, il s’agit de mon problème n’est-ce pas ? »
« Hoho ! Pardon ! Ce n’est pas tout à fait correct. En tant que médecin, je suis responsable. Au fait, de quoi s’agit-il ? »
« C’est une plante dont j’ai besoin, herba cannabis Indicae… »
« Du chanvre indien ? Mais, que voulez-vous en faire ? »
« J’en ai besoin, Monsieur le Docteur. »
Le médecin observe son client avec davantage d’insistance. Les traits de l’Anglais tressaillent comme s’il allait se mettre à pleurer, ses joues blafardes et molles vibrent, ses mains tâtonnent fébrilement. « Nervosité extrême, » diagnostique le médecin, mais pourquoi ce souhait, pourquoi du chanvre indien ?
Indécis, le docteur Preinthaller observe un coin de la pièce dans lequel un bouddha en bronze étincelant est accroupi, c’est alors que l’illumination surgit comme une foudre dans son cerveau, voilà le mot, il s’agit de haschisch ! Ce narcotique préparé à base de pointes des feuilles du chanvre indien. Un mangeur ou fumeur de haschisch, comme c’est étrange, justement ici, à Bachleiten… »
« Je vous en prie, Monsieur le Docteur. »
« Je suis désolé, mais je n’en ai pas le droit, sous aucun prétexte. »
« Mais je vous en prie ! J’ai besoin de cette herbe, comprenez-moi donc, il me la faut  absolument !! »
« Calmez-vous donc, Monsieur Stevenson, je vais vous prescrire autre chose, quelque chose de mieux.. »
« Hélas, c’est ce que disent tous les médecins. Il n’y a rien de mieux, croyez-moi, pour moi, il n’y a que ce seul remède, je vous en conjure ! »
« Cher Monsieur Stevenson, je n’en ai pas le droit. Ce n’est pas possible ; pour un tel usage, je ne peux pas rédiger une ordonnance pour vous ; bien au contraire, il est même de mon devoir de tout faire afin de vous priver de ce poison. Ne vous énervez pas, nous allons entamer une cure, une cure de désintoxication, comprenez-vous, et vous redeviendrez joyeux… »
L’Anglais pousse un rire tellement étourdissant et discordant que le docteur Preinthaller est fortement effrayé, comment réagir s’il était pris d’une crise de rage ?
Monsieur Stevenson joint cependant les mains en regardant le médecin de campagne avec des yeux si tristes et implorants que celui-ci est pris d’une profonde compassion.
« Monsieur le Docteur, prenez mon état en considération, je vous en supplie, vous êtes la seule personne en mesure de me venir en aide, je n’ai personne d’autre. D’ailleurs, j’ai voulu commander la plante à l’étranger, mais on ne m’a pas remis l’envoi ; hier, j’ai utilisé les restes ultimes contenus dans cette boîte en pierre, quelques misérables miettes, un peu de poussière, aujourd’hui, j’ai de la fièvre, ma tête résonne comme frappée de coups de marteau, c’est à devenir fou, Monsieur le Docteur, Monsieur le Docteur… »
« Monsieur Stevenson, ça passera. Voyez-vous, c’est la même histoire avec les morphinomanes. Je vous le promets, dans quelques jours, vous vous sentirez mieux. Il faut juste tenir le coup. Je vais vous donner un médicament pour vous calmer, n’est-ce pas ? Le début est toujours ce qu’il y a de plus difficile, mais il faut sérieusement s’attaquer au problème à la racine, une bonne fois pour toutes… Autrement, vous allez vous ruiner avec ce produit désastreux. Dans quelle région avez-vous pris l’habitude d’en consommer ? »
« En Orient, en Égypte… »
« Il faut impérativement cesser. Ce n’est pas pour vous, cher Monsieur Stevenson, vous pouvez me croire que je ferai de mon mieux, mais ce désir qui est le vôtre est et restera irréalisable. Je serais pour ainsi dire sans scrupules… »
Le regard du malade se fige. Puis il affirme :
« Sans scrupules, c’est ce que vous croyez ? Je vous rapporterai donc ce que je n’ai jusqu’à présent raconté à personne, si vous m’opposez encore votre refus, alors Monsieur le Docteur… »
« Racontez-moi, Monsieur Stevenson, si ça peut vous calmer. Il ne faut surtout pas vous énerver dans l’état où vous êtes. Je vous écoute. »
Une allumette s’enflamme. D’une main incertaine, l’Anglais allume une cigarette exhalant un fort parfum et qui s’éteint aussitôt. Dehors, la pluie tombe, émettant bruissement et clapotis, quelque part, une cloche bourdonne, le jour devient gris.
« Jadis, j’ai aimé une femme, une femme mariée. Je l’aimais à un tel point que je ne pouvais vivre une journée sans l’avoir vue et sans lui avoir parlé. Plus rien d’autre sur terre n’existait que cet amour. C’était une époque durant laquelle j’étais aussi heureux qu’un homme puisse l’être. L’époux de cette femme était bien plus sage que la plupart des hommes, il comprenait qu’il ne pouvait en être autrement. Il restait aimable et bon. Personne ne dérangeait notre amour. Il dura cinq années, demeurant toujours aussi fort que ce premier jour où elle devint mon amante. Je ne désirais rien, absolument rien d’autre. J’étais heureux. Me comprenez-vous ?
C’est alors qu’un membre proche de ma famille possédant d’importants biens en Égypte décéda. Aussitôt, je dus me rendre au Caire afin de régler la succession. Elle me revenait pour la majeure partie. Je pris donc congé de mon amante. C’était un jour de pluie, comme aujourd’hui, l’eau giclait d’en-dessous les roues de la voiture dans laquelle j’étais assis en sa compagnie. Elle pleurait sans cesse. Nos deux cœurs saignaient dans la mesure où c’était la première fois que nous nous séparions pour une si longue période.
Le voyage se passa pour le mieux. Dans mon hôtel au Caire, je revis quelques jeunes messieurs dont j’avais fait la connaissance au College, nous nous réjouîmes de notre rencontre, nous étions très joyeux. Tous les soirs, j’écrivis cependant une longue lettre affectueuse à celle qui était restée et elle de son côté m’écrivit également tous les jours.
Finalement, j’en eus terminé, je devais donc rentrer le surlendemain. Mes amis et moi-même donnions une grande fête d’adieu à l’hôtel au cours de laquelle nous bûmes bien plus que de coutume. »
Monsieur Stevenson ferme un instant les yeux, devient extrêmement pâle.
« Que vous arrive-t-il ? »
« Rien, ce n’est que le souvenir, vous savez. C’est horrible, mais vous verrez. Nous bûmes donc. Ensuite, nous nous promenions. Une chaleur étouffante régnait, la ville était comme morte. C’est alors qu’un de ces messieurs suggéra de nous rendre chez la vieille Arménienne du nom de Remzie disposant de jeunes filles, de très jeunes filles ; c’est fort apprécié dans ces contrées. Songeant à la femme qui m’attendait, je refusai. Bien évidemment, tous les autres se moquèrent de moi. C’est alors que je quittai mes amis. »
Une grosse larme lourde scintille sur la joue de l’Anglais. Le docteur reste calmement assis sans bouger.
« Ne m’étant jamais encore promené seul, je m’égarai donc bientôt dans ces ruelles étroites. Je m’en voulais en pensant que cela n’aurait pas constitué un crime que de me rendre chez Remzie. Car j’étais jeune, je souffrais de l’abstinence…
C’est alors que je pénétrai dans une ruelle encore plus étroite qui exhalait un fort parfum d’épices. Soudain, j’entendis quelques mots chuchotés par une fenêtre, un objet tomba doucement à mes pieds. C’était une fleur dont la signification symbolique orientale m’était bien connue. Je m’arrêtai donc. Peu de temps après, une vieille femme apparut, farouche et prudente, m’attirant par la main dans cette maison. Nous parcourûmes quelques couloirs ainsi que des escaliers raides, je n’étais cependant point effrayé. Enfin, nous parvînmes dans une petite chambre dans laquelle une lampe de verre était allumée. La vieille appela à voix basse « Irfane ! », puis se glissa en-dehors de la pièce. Un rideau se souleva et Irfane apparut, une Georgienne d’une quinzaine d’années, si belle que j’en oubliais la femme qui m’attendait. Je l’oubliais pour une créature sans âme qui s’ennuyait un soir au Selamlik et qui avait appelé au hasard auprès d’elle le premier passant venu. Elle était pourtant jeune et belle, cette nuit chaude fut si douce ; sous les étreintes de ce corps d’enfant svelte et souple, je ne pensais à plus rien d’autre, je passai une nuit enchantée. Je péchais contre l’amour… …. Attendez, je vais prendre une gorgée de whisky, je ne me sens pas bien… »
Préoccupé, le médecin observe le grand homme voûté avaler cet alcool pourtant fort comme s’il s’agissait d’une gorgée d’eau. Les yeux marron ternes de l’étranger s’éclaircissent alors un peu, sa voix retrouve son calme. Seules ses mains tremblent incroyablement, surtout sa main droite dont les doigts triturent nerveusement la cigarette éteinte !
« J’aurai bientôt terminé. J’ignore ce que c’était et comment ça s’est passé. Toujours est-il que je reçus soudain un horrible coup me fracassant l’arrière du crâne à tel point que je perdis immédiatement conscience. Lorsque je m’éveillai, j’étais allongé sous un figuier desséché, à l’extérieur de la ville, les rayons du soleil transperçaient mon cerveau… et…et… … »
« Et ?! »
« C’était le propriétaire de cette fille, il s’est vengé avec une impitoyable cruauté… »
« Nom du ciel ! Expliquez-moi… »
« Je, je… n’étais… plus… un homme,… lorsque… je… m’éveillai… »

Silence prolongé. Le médecin a honte de lui-même car il aurait fallu de peu qu’il ne se fut mis à éclater de rire. Quelle drôle d’aventure, et en même temps quelle horreur ! La table des habitués à l’auberge éclaterait de rire… … Que diantre ! Mon Dieu, ce pauvre homme, ce pauvre homme.
« Tandis que j’étais allongé dans mon lit, car quelques fellahs se rendant au marché m’avaient trouvé, en suppliant tantôt mes amis, tantôt mon serviteur de me procurer un revolver afin que je puisse me délivrer, tandis que j’écumais de rage en hurlant comme une bête suppliciée, la femme qui m’attendait m’écrivait quotidiennement sa lettre. Je n’en lus aucune. J’ignore la quantité de larmes que les dernières feuilles pouvaient avoir absorbée. Je me tus. Les lettres cessèrent. S’ensuivit un temps durant lequel je chantais et je riais en alternance comme un fou. Oui, Monsieur le Docteur ! J’étais devenu fou. C’est alors que sur le conseil d’un vieux hekim grec, l’on me fit absorber du haschisch, on m’apprit également à le préparer moi-même.
Je consommais du haschisch et je continue d’en consommer tous les jours, parce qu’alors elle se présente, durant la nuit, lorsque tout est calme, lorsque les étoiles disparaissent, tout redevient alors comme avant. Le jour n’est plus qu’un mauvais rêve, un cauchemar, la nuit c’est la vie, elle est vraie et discrète, la nuit… »

Docteur Preinthaller jette un regard furtif sur cet Anglais qui presse son visage contre les coussins de son fauteuil en sanglotant. Il arrache une feuille de son carnet et écrit : Ord…. Herb. Cannab. Indic…. un chiffre… le nom… Il pose la feuille sur la table.
Il se glisse à l’extérieur, traverse l’allée de gravillons, demeure un instant debout comme abasourdi sous le sorbier. Dans son sang cependant, un poison insidieux s’est mis à circuler, faisant naître des aspirations par milliers, le désir brûlant d’inconnu, d’amour de ces femmes qu’il n’a jamais connues, la belle, la belle dame noble qui attend….
En songeant à sa soirée au Cerf Doré, un frémissement d’horreur le saisit, en pensant aux mouches qui bourdonnent et aux cartes qui s’abattent avec fracas sur la table, à l’anse collante de sa chope de bière, au quotidien, à l’abrutissement, à tout cela qui constitue pourtant sa vie…
La voilà sa vie ! À l’image de celle de cet Anglais, sans espoir, à la seule différence près que lui, il est obligé de vivre la sienne sans avoir recours au haschisch. Cette herbe permettait-elle vraiment de faire des rêves si merveilleux ? Il devrait l’essayer pour une fois. Pourquoi s’en priver, après tout ? Oui, il a pris la ferme décision de l’essayer, ne serait-ce qu’une fois…

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