La feuille-soleil

La feuille-soleil

Par Otto Erich Hartleben

Publié dans Simplicissimus N° 30, 8e année, du 20 octobre 1903, 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

La ville qui me vit naître est située tout en haut d’une montagne ténébreuse. Librement balayée par les vents, elle est entourée de vastes prairies sur lesquelles prolifère le trèfle.
Ces prairies descendent de toutes parts, quelle que soit la direction empruntée, tous les sentiers conduisent bientôt dans une forêt silencieuse. Ses sapins argentés sont noirs et graves. Le hallier est à la fois énigmatique et effrayant. Sans cesse, les invisibles sources de la montagne y bruissent et murmurent. Leur bruissement s’accentue encore durant la nuit.
J’étais encore un enfant n’ayant fait l’expérience que des prairies et de la ville. C’était une petite ville dont tous les habitants me connaissaient. Ils étaient gentils avec moi car mes parents étaient très appréciés et également aimables vis-à-vis tout un chacun. Ainsi, j’avais le droit de jouer librement partout, sur la place du marché, dans les rues, sur les prairies, seule la forêt m’était interdite, on m’avait formellement défendu d’y pénétrer.
« Il fait froid dans cette forêt, » prétendaient mes parents.
Tandis que le foin était baigné et séché par le soleil, un magnifique parfum s’en dégageait, à la fois fort et doux. Allongé sur le dos, je croyais pour ainsi dire apercevoir ce parfum s’élever dans les airs par vagues successives blanches et délicates. Je tentais de l’attraper de mes doigts, une chaude sensation de bonheur s’empara alors de moi.
Un beau jour, j’étais ainsi béatement allongé sous les rayons calmes du soleil. C’est alors que quelques nuages s’élevèrent lentement de la forêt, se mirent à s’accumuler devant cette lumière située là-haut dans le ciel, le foin cessa aussitôt d’exhaler son parfum.
Une douleur que je n’avais encore jamais ressentie s’empara soudain de moi. Jusqu’à présent, lorsque quelque chose m’avait blessé, j’avais pleuré en pensant à ma mère, la seule personne en mesure de sécher mes larmes. Mais à présent, alors que le soleil disparaissait et que tout devenait si terne autour de moi, je ne parvenais point à pleurer, ne songeant même plus à ma mère. Mais je me sentais en revanche envahi par une lourdeur bien plus intense que je n’en avais jamais ressentie, je me sentais à la fois oppressé et torturé par une douleur inconnue dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence.
Je me levai afin de regarder autour de moi. J’avais alors l’impression qu’en cet instant une nouvelle vie avait commencé pour moi, une vie froide et grise, plus du tout aussi colorée que la prairie sur laquelle le trèfle proliférait.
Mes yeux se fixèrent alors sur la forêt sombre. Les nuages qui s’étaient accumulés étaient venus de sa direction. Sans me rendre compte de ce que je faisais, j’avançais lentement sur le sentier conduisant en bas dans la forêt. Je me devais à présent de m’y diriger, derrière moi tout était fini. « Même sur la place du marché il n’y a dorénavant plus guère de soleil, » pensai-je en poursuivant ma route.
Je marchais sur un chemin creux. Il était tout droit comme tiré au cordeau. Plus loin au milieu de la forêt, là où il devenait quasiment imperceptible, il s’arrêtait soudain. Selon toute vraisemblance, un abîme y était situé.
Le chemin creux s’enfonçait de plus en plus profondément dans le paysage. Déjà, je ne parvenais plus à apercevoir les prairies, leur lisière était désormais située à droite et à gauche au-dessus de ma tête. C’est à cet endroit que commençait l’éboulis de débris rocheux qui se dressait comme un mur.
C’est à partir de là que je ne détachais plus mes yeux du sentier. Je dirigeais fixement mon regard droit devant moi sur le sol. « Je ne veux pas me rendre compte de l’orée de la forêt, » décidai-je.
Tout s’assombrissait progressivement autour de moi, j’entendis un froissement, un souffle d’air froid pénétra dans le chemin creux. « Étais-je déjà dans la forêt ? »
C’est alors que je vis devant moi une feuille couchée sur le sentier, sur une pierre sale et jaunâtre, une feuille comme je n’en avais jamais rencontrée. Elle était très longue, élancée, pointue, elle ressemblait presque à une plume, mais elle était absolument droite, d’une beauté svelte. Elle brillait et étincelait comme de l’or liquide.
Je la ramassai en l’attrapant prudemment par son extrémité la plus large. Elle était incroyablement légère, possédant la fraîcheur d’un brin d’herbe dans la rosée. Je lui souris en la faisant délicatement balancer. Qu’était-ce ? S’agissait-il également du soleil ?
Instinctivement, je la levai contre le ciel, comme pour la faire traverser par les rayons du soleil. « Mais c’est une feuille-soleil, » m’écriai-je en souriant. C’est alors que je vis les nuages se diviser, le soleil se dressa tout à coup devant moi entre deux immenses cimes de sapin sur le chemin creux. D’un rouge sang, il me paraissait si effroyablement grand, si terriblement proche que je sursautai, en proie à une profonde épouvante. La feuille tomba de mes mains, je perdis connaissance. En défaillant, il me semblait bien que les deux sapins gigantesques extrêmement noirs situés à ma droite et à ma gauche s’effondraient sur moi, je cessai aussitôt de voir le soleil.
Le soir, quelques mineurs parcourant cette route pour rentrer en ville me trouvèrent inconscient, allongé sur ce chemin creux. Ils me ramenèrent immédiatement à la maison parentale.
Je fus alors victime d’une sérieuse fièvre dont mon cerveau ne récupérait que très lentement. Mais je n’ai jamais véritablement recouvré toutes mes facultés, restant à jamais incapable de quoi que ce soit de convenable, j’ai finalement dû me résigner à devenir poète.

 

 

 

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