L’esprit de la terre

L’esprit de la terre

Par Alfred Polgar

Publié dans Simplicissimus N° 29, 8e année, du 13 octobre 1903,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Cinq messieurs étaient tombés amoureux de la même jeune dame. Ils se prénommaient Arthur, Bertram, Celestin, Daniel et Ernst. Leur nom de famille n’ajouterait rien à notre propos. La jeune dame s’appelait Lilian Kingshott. C’est tout du moins ce qu’elle prétendait. Elle était belle, à tel point qu’ils rêvaient tous à la manière dont elle feuilletait un livre, dont elle inclinait la tête, dont elle disait « oui » ou « non », dont elle souriait ou encore dont elle baissait tout simplement le regard. Tous les cinq ne pensaient qu’à de tels magnifiques détails mineurs, tous croyaient fermement en leur droit de caresser ces rêves jusqu’aux limites de la béatitude terrestre.
… « Arthur », assura la jeune dame en gratifiant son ami d’un regard miséricordieux, « vous êtes réellement un gentil garçon adorable. Lorsque vous vous mettez à rire, cependant, voyez-vous, alors là vous ne me plaisez plus du tout. Êtes-vous anémique ? Ou alors avez-vous consommé une trop grande quantité de sucre étant enfant ? Vos dents vous défigurent, mon ami. »
Arthur était ce qu’on appelle un lâche. Pendant deux nuits sans sommeil suivies de deux journées entières tout aussi bancales, il souffrait de douleurs anticipées faisant claquer ses dents cariées. Le troisième jour, il avala cinq grammes de bromure, deux amis robustes le traînèrent alors chez le dentiste, on lui retira deux dents, certes sous cocaïne ce qui ne servait en l’occurrence à pas grand-chose. Sur quoi, trois ou quatre de ses nerfs furent dévitalisés à l’aide de l’aiguille électrique, on fit voler en éclats son âme en l’extrayant par petits bouts moyennant cette horrible fraise, puis il fut encore maltraité pendant quelques jours à l’aide d’instruments les plus extravagants ; pour couronner le tout, son salaire fut saisi au terme de quelques mois étant donné qu’il n’était pas en mesure de régler la note du dentiste.

… Bertram au contraire aimait la vie de famille, c’était quelqu’un qu’on qualifie communément de fils, respectivement de frère ou de beau-frère fidèle. Chez lui, le souper était servi chaque soir à huit heures précises. Les plats n’étaient jamais réchauffés, celui qui se présentait en retard aux repas devait se contenter de déguster quelques restes froids. A cette occasion, la grand-mère avait pour habitude de répéter inlassablement : « Qui n’est pas là à l’heure qu’il faut, doit s’en tenir aux restes froids », encore sur son lit de mort, elle prétendait que cette phrase rimait. Après le souper, la sœur célibataire s’installait au piano afin de jouer la fantaisie en ut majeur Wanderer de Franz Schubert. Au début de la partie vocale du premier mouvement, elle penchait invariablement la tête en arrière, tournait ses globes oculaires autant que possible en direction du ciel, regardait le plafond sale et jouait une fausse note. En appuyant sur la pédale. La cuisinière estimait : « Lorsque Mademoiselle joue, cela donne tout de suite envie de pleurer. » C’est pour cette raison qu’elle était qualifiée de « bonne âme » au sein de la famille et que même les membres de la famille les plus distants lui offraient à Noël un « tissu pour fabriquer une robe ». La sœur mariée était vêtue d’une robe de chambre respirant la convivialité. Elle portait des traces de transpiration sous les aisselles, les souvenirs des menus des trois dernières années lui procuraient un aspect à la fois jovial et décati. Le beau-frère lisait son journal en fumant du tabac portoricain. Après avoir soupé pendant un quart d’heure, il avait pour habitude de triturer ensuite bruyamment sa bouche au moyen de sa langue deux heures durant. Au terme du dernier de ces bruits de mastication à vide, il déclarait : « J’ai bien apprécié le souper de ce soir ». Cette phrase était pour ainsi dire le signal de l’aboutissement de son acte de digestion. Terminé ! Aucun membre de la famille n’était d’ailleurs à même de citer une soirée où il n’aurait pas apprécié son souper.
« Famille », soupira mademoiselle Lilian Kingshott en y apposant quatre points d’interrogation, « Famille ???? »
Sur ce, Bertram arracha de son âme la fantaisie Wanderer, la robe de chambre de sa sœur ainsi que le tabac portoricain de son beau-frère et se transforma en fripouille se contentant des quelques restes refroidis du souper en rentrant tard dans la nuit. « Qui n’est pas là à l’heure qu’il faut… »

Celestin avait pour habitude de rédiger des romans entre trois heures de l’après-midi et neuf heures du soir. C’était son métier. Il écrivait des romans atrocement ennuyeux. « Pour gagner de l’argent, » affirmait-il avec un cynisme emprunté ; dans son for intérieur, il les considérait cependant comme considérables. Il s’acquittait d’au moins un kilomètre de roman par jour, aucune puissance au monde ne parvenait à l’éloigner de son bureau entre trois et neuf heures. Avec une force de volonté prodigieuse, il interrompait les activités les plus urgentes dès que l’heure sacro-sainte l’appelait à la littérature ou il les ajournait dès lors qu’il avait commencé à écrire.
« Attendez-moi à une heure de l’après-midi… »
Celestin attendit. À trois heures, un son aigu résonna dans son âme, quelque chose s’y était fendu en provoquant une déchirure douloureuse. À cinq heures, il gémit : « Saint Strindberg ! » À cinq heures et demie, Lilian arriva. « Mon pauvre, » s’exclama-t-elle, « cela doit faire près d’une demi-heure déjà que vous m’attendez, n’est-ce pas ? »
« Il n’y a vraiment pas de quoi. Je serais en mesure d’attendre une éternité rien que pour pouvoir frôler votre main. » (Dans l’intervalle situé entre trois et neuf heures, Celestin réfléchissait toujours en termes les plus recherchés.)
« Vous serez récompensé demain, je serai à l’heure. »
Le lendemain, elle se présenta à sept heures. Le surlendemain, elle ne vint pas du tout. Au terme de quelques mois, calculé en fonction du rendement minimal de la production littéraire de Celestin, elle s’était ainsi rendue responsable de trente-sept chapitres de romans non écrits, d’un volume avorté d’ébauches ainsi que de vingt-quatre essais de contenus divers, prématurément desséchés dans l’œuf. Celestin perdait progressivement l’habitude de rédiger quoi que ce soit, tombait de plus en plus bas, il finit par devenir fonctionnaire des chemins de fer. « Parce que le travail y est terminé à trois heures de l’après-midi et qu’il est encore possible d’entreprendre un tas de choses après, » se rassurait-il de la même manière dont les parents bienveillants tentent de convaincre leurs fils aspirant à une carrière artistique lorsqu’ils veulent leur recommander le choix d’un métier austère et bourgeois.

… Lilian réussit à dégoûter Daniel de la joie de jouer au tarot, à le dégoûter tout bonnement !!

… Ernst s’agrippait férocement à l’existence dans la mesure où il était irrémédiablement tuberculeux. Il crachait la vie par grammes en même temps que ses poumons et depuis qu’il aimait Lilian, l’ensemble de ce processus s’était encore un peu accéléré. Puisque tout le monde le traitait avec précaution, il se persuadait que c’était par sympathie naturelle et non par compassion. Lorsqu’il avoua son amour à Lilian, elle eut un sourire aimable ; mais dans sa ferveur, il s’était un peu trop approché de la femme aimée. Une brève grimace d’un brusque dégoût fit tressaillir son visage à la manière d’une foudre subite, révélant ainsi à Ernst l’espace d’un instant les abîmes de la répugnance à côté desquelles il avait promené son âme innocente sans le savoir. Suite à quoi, la nuit se referma sur lui d’un noir de poix, de charbon, de corneille, une nuit si sombre, impénétrable, obscure et insidieuse qu’Ernst se trompa dans la posologie de sa morphine, avalant une quantité bien plus importante que son organisme était en mesure de digérer…
Après avoir persécuté, exécuté ses cinq prétendants à ce point, Lilian Kingshott finit par se décider entièrement pour un seul, c’est-à-dire pour un sixième du nom de Frithjoff.
La tueuse !!!!
C’était de sa faute qu’Arthur avait dû faire réparer ses dents répugnantes ; c’est à cause d’elle que Bertram devait découvrir que sa vie familiale était immonde. Il était de sa responsabilité qu’un écrivain s’était mué en fonctionnaire des chemins de fer. Et qui donc avait réussi à dégoûter Daniel de la joie de jouer au tarot, à le dégoûter tout bonnement ?… C’était bien elle ! Et à qui la faute qu’Ernst fusse décédé rapidement d’une mort séduisante au lieu de crever de manière ignoble à petit feu ?… Encore à elle !!
Arthur, Bertram, Celestin, Daniel ainsi que le défunt Ernst étaient d’accord sur ce que représentait cette femme, elle était tout bonnement un monstre !… C’est avec une telle force, un tel volume sonore qu’ils criaient à la face du monde entier leur constat concernant la dangerosité satanique de cette femme que tout un chacun se réfugiait rapidement sous une porte cochère en apercevant mademoiselle Kingshott, ne serait-ce que de loin.
Elle-même représentait l’unique personne qui n’entendait rien de tout cela. Ce que Frithjoff lui chuchotait tendrement à l’oreille lui paraissait bien plus fort, infiniment plus fort que tout ce que ses accusateurs hurlaient d’une voix tonitruante.

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