Dr. Lederer

Dr. Lederer

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 24, 8e année, du 8 septembre 1903,
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

« Avez-vous vu cette foudre? – Il a dû se passer quelque chose à la centrale électrique. – Voyez là-bas, juste au-dessus des immeubles. »
En effet, plusieurs personnes s’étaient arrêtées pour regarder dans la même direction…. … Une épaisse couche nuageuse s’était immobilisée au-dessus de la ville, coiffant la vallée de son couvercle noir… … la vapeur s’élevant des toits voulait éviter que les étoiles ne se moquassent de cette sotte humanité.
À nouveau, quelque chose étincela, partant du monticule en direction du ciel, puis disparut aussitôt.
« Dieu seul sait ce que ça peut être, tout à l’heure, la foudre était venue par la gauche, et à présent elle arrive de l’autre côté ?! Peut-être même sont-ce les Prussiens, » jugea quelqu’un.
« D’où voulez-vous qu’ils surgissent, je vous prie ?! D’ailleurs, il n’y a pas plus que dix minutes de cela, j’ai encore vu ces messieurs les généraux attablés à l’hôtel de Saxe. »
« Eh bien, voyez-vous, ça ne constituerait pas vraiment un argument… mais les Prussiens… ? ! Il ne s’agit pourtant pas d’une plaisanterie, même chez nous, une telle chose ne peut…
Soudain, un disque ovoïde d’une clarté aveuglante apparut dans le ciel… d’une taille gigantesque… bouche bée, la foule le fixa intensément.
« Un compas, un compas, » s’écria madame Schmiedt en se précipitant sur son balcon.
« Premièrement, ça s’appelle une comète, et deuxio, dans ce cas elle possèderait une queue, » la corrigea sa noble fille.
Un cri jaillit dans la ville, parcourant rues et ruelles, les portes cochères, traversa de sombres couloirs, des escaliers de guingois jusqu’à atteindre enfin les petites chambres les plus misérables.
Tous écartèrent les rideaux d’un geste violent, ouvrirent les volets, en un rien de temps, toutes les fenêtres furent emplies de têtes s’exclamant : Ah !
Tout là-haut dans le ciel, un disque brillant était apparu dans la vapeur nocturne, à l’intérieur de celui-ci on aperçut la silhouette d’un monstre, d’une créature semblable à un dragon.
Un monstre aussi grand que la Josefsplatz, d’un noir de poix, affichant une gueule d’une laideur indescriptible.
Un caméléon, un caméléon !… Épouvantable.
Avant que la foule ne parvienne à reprendre ses esprits, le fantôme avait disparu, le ciel ayant retrouvé son obscurité originelle.
Des heures durant, les gens continuaient encore à observer le ciel jusqu’à en contracter des saignements de nez… aucun autre phénomène ne se produisit cependant.
Ils avaient l’impression que le diable s’était permis une plaisanterie.
« L’animal apocalyptique, » jugèrent les catholiques en répétant inlassablement leurs signes de croix.
« Non, non, un caméléon, » rassurèrent les protestants.
Pin-pon, pin-pon, pin-pon, une voiture de premiers secours fendit la foule qui se sépara en hurlant, puis s’immobilisa devant une porte cochère basse.
« Quelqu’un a-t-il eu un problème ? » demanda monsieur le médecin municipal en traversant la foule humaine dense. Un brancard couvert d’un tissu venait justement d’être sorti de la maison.
« Oh, Docteur, Madame vient d’accoucher de terreur, » pleura la femme de chambre, « il doit être âgé de huit mois tout au plus, Monsieur le sait très exactement, dit-il. »
Madame Cinibulk se serait laissé impressionner par ce monstre… telle fut la rumeur qui courut de bouche en bouche.
Un grand tumulte gagna la foule.
« Nom de Dieu, laissez-moi passer… il faut que je rentre chez moi, » murmurèrent des voix isolées.
« Rentrons dans nos foyers, nos femmes surveiller, » se mirent à chanter quelques gosses des rues, la populace hurla.
« Silence, les polissons, » cria le médecin municipal, puis il rentra également chez lui aussi vite que possible.
Si la pluie ne s’était pas mise à tomber, qui sait jusqu’à quelle heure les gens seraient encore restés dans la rue. Les places et les ruelles se vidèrent donc progressivement, le silence nocturne couvrit les pierres humides luisant faiblement dans le halo des lanternes.

Depuis cette fameuse nuit, le bonheur conjugal des Cinibulk était arrivé à son terme.
Il fallait que cela arrive précisément dans un tel ménage modèle ! Si au moins l’enfant était mort, habituellement, les prématurés de huit mois décèdent.
L’époux, le conseiller municipal Tarquinius Cinibulk écumait de rage, les enfants le poursuivaient dans la rue en hurlant, la nourrice morave fut prise de convulsions en apercevant le petit, il était obligé de mettre des annonces grandes comme la paume d’une main dans le journal afin de pouvoir dénicher une nourrice aveugle.
Dès le lendemain de cet effroyable événement, toute son énergie fut absorbée par la nécessité de chasser de sa maison les agents du musée de cire Castan de Berlin, avides de voir l’enfant et de se le procurer pour l’exposition universelle prévue l’année suivante.
Peut-être était-ce même l’un de ces individus qui, afin d’atténuer encore davantage ses joies de père, lui avait inculqué l’idée funeste d’avoir été trompé par sa femme, car peu après, il se rendit chez monsieur le commissaire de police qui non seulement acceptait volontiers de l’argenterie comme cadeau de Noël, mais qui avait également fait carrière en accusant avec beaucoup de zèle les individus impopulaires. À peine huit semaines plus tard, en effet, on sut que le conseiller Cinibulk avait porté plainte contre un certain Dr. Max Lederer pour cause d’adultère. Grâce au soutien du commissaire de police, le parquet s’était bien évidemment saisi de l’affaire bien que l’accusé n’ait pas été surpris en flagrant délit.

L’audience se révéla extrêmement intéressante. L’accusation du parquet était fondée sur la ressemblance frappante entre le Dr. Max Lederer et le petit être difforme, couché tout nu, hurlant dans son panier rose.
« Haute cour, veuillez considérer la mâchoire inférieure ainsi que les jambes tordues, sans parler du front bas, si tant est qu’il soit possible de qualifier cette chose de front. Observez la protubérance oculaire, s’il vous plaît, ainsi que l’expression bornée pour ainsi dire animalière de l’enfant et comparez maintenant tout cela avec les traits de l’accusé, » demanda le procureur, « si vous doutez encore de sa culpabilité… … ! »
« Il ne viendra évidemment en tête à personne de nier une certaine ressemblance, » enchaîna l’avocat de la défense, « je dois cependant insister tout particulièrement sur le fait que cette ressemblance ne résulte pas d’une relation entre un père et un enfant mais uniquement de la circonstance d’une ressemblance commune avec un caméléon. Si quelqu’un porte une responsabilité ici, c’est bien le caméléon et non pas l’accusé ! Jambes comme des sabres, haute cour, yeux protubérants, haute cour, même une telle mâchoire inférieure… …. »
« Venez-en aux faits, Monsieur l’avocat de la défense ! »
L’avocat s’incline : « Bien, je demande donc l’audition d’un expert en zoologie. »
Après un bref délibéré, la cour de justice refusa la demande au motif que, dernièrement et par principe, elle n’acceptait plus que des experts de la chose écrite, déjà, le procureur s’était levé afin d’entamer un nouveau discours, lorsque l’avocat de la défense, jusqu’alors plongé dans une discussion animée avec son client, s’avança énergiquement en désignant les pieds de l’enfant tout en indiquant : « Haute cour de justice, je viens de m’apercevoir à l’instant que cet enfant porte sur les plantes des pieds des grains de beauté, prétendument et habituellement transmis par la mère, tout particulièrement frappants. Haute cour, ne pourrait-il pas en l’occurrence s’agir de marques transmises par le père ? Procédez à des investigations, je vous en conjure les mains levées ; faites enlever aussi bien à Monsieur Cinibulk qu’à Monsieur Lederer leurs chaussures ainsi que leurs chaussettes, peut-être pourrions-nous alors résoudre l’énigme de la paternité de l’enfant en quelques instants seulement. »
Le conseiller municipal Cinibulk se mit immédiatement à rougir et déclara préférer retirer son accusation plutôt que d’obéir à cette demande, il ne se calma que lorsqu’on l’autorisa à se laver les pieds au préalable à l’extérieur. C’est l’accusé Max Lederer qui ôta ses chaussettes le premier.
Dès que ses pieds furent visibles, un hurlement de rire retentit dans la salle d’audience ; il faut bien dire qu’il possédait des griffes, oui des griffes séparées en deux comme un caméléon.
Eh ben, ça alors, ce ne sont même pas des pieds, » grommela le procureur agacé tout en lançant son crayon par terre.
L’avocat de la défense attira l’attention du président sur le fait qu’il était probablement exclu qu’une dame aussi belle que madame Cinibulk ait jamais pu avoir de relations intimes avec un être humain aussi laid, mais la cour était d’avis que l’accusé n’était pas obligé d’ôter ses bottes pendant l’accomplissement du délit en question…
« Dites-moi, Monsieur le Docteur, » tandis que le tumulte continuait, l’avocat de la défense s’adressa à voix basse au médecin du tribunal qui faisait partie de ses bons amis, « dites-moi, ne pouvez-vous pas tirer des conclusions concernant d’éventuels troubles mentaux à partir de la malformation des pieds de l’accusé ? »
« Bien évidemment je suis capable de faire cela, je sais tout faire, puisque j’ai été médecin de régiment autrefois, attendons cependant le retour de Monsieur le conseiller municipal. »
Nonobstant le conseiller municipal Cinibulk tardait à revenir, tardait à revenir.
On pourrait attendre encore longtemps, remarqua-t-on finalement dans la salle, l’audience faillit être ajournée si l’opticien Cervenka ne s’était pas avancé de l’auditoire afin de donner un nouveau tournant à l’affaire : « Je ne puis tolérer plus longtemps qu’un innocent souffre ainsi, » indiqua-t-il, « je préfère donc me soumettre délibérément à une peine disciplinaire pour cause de tapage nocturne. C’était moi qui autrefois avais provoqué cette apparition dans le ciel. À l’aide de deux microscopes solaires ou projecteurs qui constituent une nouvelle et magnifique invention de ma part, j’avais alors projeté des rayons lumineux décomposés, donc invisibles dans le ciel. À l’endroit précis de leur rencontre dans le ciel, ils devenaient visibles, formant ce disque clair. Le supposé caméléon par contre était une petite diapositive du Docteur Lederer que j’avais confondu dans le noir avec la mienne et que j’avais eu l’intention de refléter sur les nuages. Il faut dire qu’autrefois j’avais pris une photographie du Docteur Lederer aux bains vapeur pour des raisons de curiosité. Il est donc tout à fait compréhensible que cet enfant ressemble à l’accusé, dans la mesure où Madame Cinibulk, qui était enceinte et dont la grossesse était arrivée presqu’à terme à cette époque, s’est laissée « impressionner » par cette image. »
Un des huissiers de l’audience rentra dans la salle afin d’annoncer qu’en effet des taches ressemblant à des grains de beauté commençaient à devenir visibles sur les plantes des pieds de Monsieur le conseiller municipal, mais que, pour l’instant, il fallait continuer les investigations afin d’être certain qu’elles fussent indélébiles.
Le tribunal décida cependant de ne pas attendre le résultat et acquitta l’accusé pour cause de manque de preuves.

Publicités