L’eau dense

L’eau dense

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 14, 8e année, du 30 juin 1903
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Une jubilation sans borne régnait au club nautique « Clia ». Rudi, surnommé ‘Poisson en gelée’, le deuxième homme de proue, s’était laissé convaincre et promit finalement de participer. L’aviron à huit était donc au complet. Dieu merci !
Pepi Staudacher, le célèbre barreur, prononça un discours fougueux sur les secrets du peuple anglais et improvisa un toast en l’honneur des bords du beau Danube bleu ainsi que de la vieille tour de la cathédrale Saint Étienne (doudeliou, doudeliou). Il passa ensuite solennellement d’un rameur à l’autre tout en demandant à chacun individuellement de donner sa parole d’honneur d’entraînement, la petite promesse dans un premier temps.
Le nombre de choses interdites était incroyable ! Staudacher, que tout cela ne concernait pas en sa qualité de barreur, les connaissait par cœur : premièrement, ne pas fumer, deuxièmement, ne pas boire, troisièmement, pas de café, quatrièmement, pas de poivre, cinquièmement, pas de sel, sixièmement…, septièmement…, huitièmement…, et puis surtout pas d’amour,… m’entendez-vous bien,… pas d’amour !… pas plus de manière pratique que théorique !… Les demoiselles du club présentes rapetissèrent d’une tête dans la mesure où elles furent obligées d’allonger leurs jambes sous la table afin de donner un petit coup de pied significatif à leurs amies assises en face.
Le beau Rudi gonfla sa poitrine héroïque tout en lâchant trois profonds soupirs tandis que, en prévision des horribles journées à venir, les autres réclamèrent à grands cris de la bière.
« Une heure encore, Messieurs, je vous accorde cette exception pour aujourd’hui, ensuite au lit et à partir de demain, l’équipe entière dormira dans le bâtiment du club. »
« Hum, hum, » acquiesça le huit en finissant son verre, après quoi il se retira. « Oui, oui, il prend la chose au sérieux », constatèrent ses coéquipiers avec admiration…. Tard dans la nuit cependant, en rentrant, l’équipe le rencontra dans la Bretzelgasse, bras dessus, bras dessous avec une dame habillée avec ostentation, mais il se pouvait aussi bien que ce fût sa sœur…. Qui donc parvient à distinguer une dame honorable d’une qui l’est un peu moins !…
L’aviron à huit s’approcha du pont à toute vitesse, les sièges à coulisse ronflaient, les lourds coups de rame vrombissaient au-dessus de l’eau claire et verte.
« Voilà le sprint final, regardez, regardez donc ! »
« Un, deux, trois, quatre, cinq…… ah… quarante-quatre ! »
Le hurlement de commandement de Pepi Staudacher se fit entendre : « Attention, stop. Le huit, le six, pelles à rebours, la nage et le trois dégagez…Sto-op ! »
L’équipage sortit, haletant, couvert de sueur….
« Regardez-moi ce numéro trois, il a des paluches comme des petits sacs de voyage, pas vrai ? D’ailleurs le côté tribord est très en forme… Le meilleur homme du bateau est tout de même le sept… Oui, oui, notre sept. Pas vrai, Wastl, ha, ha… Non, mais les gambettes du huit ne valent pas grand-chose, n’est-ce pas ? »
« Savez-vous combien nous avons fait aujourd’hui, Monsieur von Borgenheld ? » demanda Sebastian Kurzweil, le sept, au vice-président qui observait sans rien y comprendre les manœuvres de sortie de l’embarcation à huit de quatorze mètres de long dont la forme  ressemblait à celle d’un requin.
« Trois fois, » osa le vice-président.
« Combien, ai-je dit, » hurla Kurzweil.
« Cinq fois », balbutia monsieur von Borgenheld, effaré.
« Sacré nom du ciel ! » le rameur secoua le bras de ce dernier. « Il veut dire… le temps pour la distance, » glissa timidement un junior qui se tenait debout à côté, un chiffon sale à la main.
« Ah, c’est donc ça !…Mettons, cinq kilomètres ! »… L’équipage fit mine de se jeter sur monsieur von Borgenheld, il l’aurait véritablement déchiqueté si une série de commandements mystérieux ne les avait pas rappelée près de l’embarcation : « « Hommes au gréement, soulevez, retournez vers moi (splatch, l’eau s’écoula du bateau retourné), demi-tour, partez ! »
Huit silhouettes, légèrement vêtues de rouge et de blanc, sans chaussettes et portant des chaussures rocambolesques s’affairèrent autour du bateau, puis le portèrent avec une profonde gravité dans le hangar….
« Alors, devinez à présent, » le barreur fit balancer sa montre de poche fixée à une cordelette rouge. Le vice-président n’avait plus le cœur à répondre. Staudacher alluma une cigarette de Virginie, car un véritable barreur doit consciencieusement faire tout ce qui est nuisible à sa santé afin de devenir toujours plus léger :
« Allez-y donc vous, Monsieur le Docteur Hecht, allez-y, devinez ! »
« Raisonnablement, hum, raisonnablement, raisonnablement, ne conviendrait-il pas plutôt de garder le secret concernant le temps ? » jugea ce dernier en clignant nerveusement des paupières.
« Eh bien, regardez par vous-mêmes, » proposa Staudacher. Tous se penchèrent alors.
« Cinq minutes et trente-deux secondes, » hurla le junior en agitant le torchon sale au-dessus de sa tête.
« Exactement, 5’32’’ !…Savez-vous ce que cela signifie, Messieurs, deux mille mètres en 5’32’’… en eau stagnante, je vous prie ! »
« Cinq trente-deux, cinq trente-deux, » hurla Kurzweil comme un taureau en direction de la terrasse du club nautique sur laquelle il se trouvait à présent, nu comme un ver.
Un enthousiasme sauvage se saisit alors de tous les membres du club, 5’32’’ !! Même le président Schön gonfla son cou en indiquant que même jadis au club du lac à Zurich, personne n’avait atteint un meilleur chrono.
« Parfaitement 5’32’’ ! Connaissez-vous également le record de Hambourg à l’entraînement ? » continua Staudacher : « six minutes et deux secondes par calme plat,… un ami vient de me le télégraphier… 6’2’’ !… et savez-vous également à quoi correspondent trente secondes de différence ? Onze longueurs,… longueurs nettes,…parfaitement ! »
« Cher Monsieur, votre chronométrage ne peut absolument pas correspondre à la réalité, » indiqua un rameur berlinois, présent en tant qu’hôte, à Staudacher, « voyons, le record professionnel anglais est de 5’55’’, vous seriez alors meilleur qu’eux de vingt-trois secondes. Ce serait tout de même extravagant !… Oui, ces « temps » viennois sont sacrément suspects, peut-être vos chronomètres fonctionnent-ils mal ! »
« Passez donc votre chemin, vous, cinqcinquantecinq, vous, pariez-le donc au loto, votre cinqcinquantecinq, avez-vous seulement idée, vous, de notre énergie à nous, les Viennois, » se gaussa Kurzweil de la terrasse…, sur quoi il leva les bras, puis, à la manière d’Arès pendant la Guerre de Troie, il hurla en faisant résonner sa voix à travers les petits bois d’aulnes situés sur les bords du Danube.
« Cessez donc de vous époumoner à la fin, vous là-haut, à moins que vous n’ayez l’intention d’éditer un opuscule en trois volumes sur les différentes manières de hurler sans raison ! » répliqua le Berlinois agacé.
« Chut, chut, pas de dispute, » calma Staudacher, « d’ailleurs, Messieurs, j’accepte d’ores et déjà vos félicitations concernant notre future grande victoire à Hambourg… Messieurs, trinquons à présent à cette victoire… hip… hip…. »
La musique harmonieuse d’un orgue de barbarie lui coupa la parole, ah, un instant de silence, puis le piétinement rythmique de l’équipage se fit entendre en direction des vestiaires, ils se mirent à entonner la chanson :
« Voilà ce qu’il faut au Viennois,
Au sang viennois
Voilà ce que déclenche une valse viennoise
Dans l’âme viennoise…. »

En proie à une immense excitation, le comité du club s’était rassemblé à la gare en attendant l’équipage qui rentrait de Hambourg, les journaux du matin ayant publié le texte d’un épouvantable télégramme :
« Hambourg, aviron à huit, prix national.
Résultats : le favori, Hammonia, Hambourg, premier : six minutes, deux secondes.
Club Clia, Vienne, dernier avec six minutes et trente-deux secondes.
Course intéressante entre le favori, Hammonia, Hambourg, et le club d’aviron de Berlin. Vienne, huitième des huit bateaux, n’est jamais vraiment entrée dans la course. Le travail des Autrichiens est sans énergie, sans enthousiasme, il ressemble d’une manière frappante à celui qu’exécuteraient des marionnettes. »
« Vous voyez bien à présent, ne vous l’avais-je pas prédit, » ricana le Berlinois qui patientait déjà depuis une heure sur le quai, « exactement une minute de retard par rapport au temps prétendument chronométré durant l’entraînement ici. »
« Oui, c’est une catastrophe, », toussota le président, « de surcroît, hier nous avons déjà envoyé les invitations pour fêter la victoire, hissé les drapeaux sur le bâtiment du club et décoré le hangar de branchages. »
« Quelque chose a dû se passer, » affirma un monsieur d’un certain âge en hésitant,… puis soudain, tous se mirent à hurler de conserve :
« C’est la faute au deux…, ce ‘Poisson en gelée’ n’est même pas capable de faire avancer le poids de sa propre casquette, le type tout entier est gélatineux comme une surface destinée à l’hectographie. »
« Comment ça, le numéro deux ! Tout le côté bâbord dans son ensemble ne vaut pas un clou. D’ailleurs, c’est tout l’investissement qui fait défaut. Catch the water !… me comprenez-vous,…comprenez-vous l’anglais ? Catch the water. Regardez bien, il faut faire comme ça ! catch, catch, catch ! »
« Messieurs, messieurs, à quoi bon tout ce catch, catch, catch, si vous ne disposez que de simples bosses de nage, comment voulez-vous pouvoir vous investir. N’ai-je pas toujours dit : il faut des dames de nage, n’est-ce pas ? Monsieur von Schwamm ?… oui, des dames de nage avec des crans dignes de ce nom, héhé, de mon temps, c’était : vroum… boum… vroum… boum… »
« Tout cela n’aurait évidemment pas nui, mais le véritable problème réside dans le fait de traîner avec les femmes toute la nuit juste avant l’entraînement, voilà la vraie cause. Avez-vous vu notre huit l’autre jour, dans la Bretzelgasse ? Savez-vous qui était la femme en question ? C’était Gretl Tewanger, je vous le dis ! »…
Un sifflement strident. Le train entre en gare. Les membres du club « Clia » descendent de divers compartiments. Visages contrariés, mines fatiguées, exténuées…. « Porteur ! Porteur !… nom de Dieu, n’y a-t-il donc pas de porteurs ici ! »…
« Racontez donc, mais qu’a-t-il bien pu se passer ? Vous avez été les derniers, constamment les derniers ? « C’est la faute au ‘Poisson en gelée’, » murmure Kurzweil, empli de hargne. Le beau Rudi l’entend, s’approche, la poitrine héroïquement gonflée : « Monsieur, je suis lieutenant de réserve 23, me comprenez-vous ? » Il cligne de ses paupières enflammées, son visage est tout collant et noir de suie comme s’il avait dormi sur un tampon encreur… « Silence, Messieurs, silence ! » Voilà Staudacher tenant un flacon à la main…
« Racontez, Staudacher, racontez ! »… Tous l’entourent alors. Le petit barreur lève son flacon : « Voici la clef du mystère, savez-vous ce que contient ce flacon ?…De l’eau de l’Alster, l’eau de l’Alster de Hambourg !… Et nous sommes obligés de ramer là-dedans, alors que nous sommes habitués à notre eau impériale, claire et fluide,… pas vrai, Kurzweil ? Savez-vous que cette eau de l’Alster est d’un cinquième plus dense que la nôtre ?… (ah oui, vraiment, ça se voit)… Je l’ai mesurée personnellement grâce à mon hydromètre, alors que notre temps n’est inférieur que d’un sixième !… D’un sixième seulement, Messieurs !… Qu’en dites-vous ? Avez-vous seulement idée à quel point nous aurions pu gagner ici !… Ceux de Hambourg n’auraient même pas été en mesure de nous suivre. »
Tous étaient béats d’admiration : « Non, mais il a bel et bien raison, notre Staudacher, c’est une tête ingénieuse, des hommes comme ça, il n’y en a pas chez nos frères allemands du Reich… »
« Oui, oui !… Il n’y a qu’une seule ville impériale, il n’y a qu’une seule Vienne ! »

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