Par la fenêtre

Par la fenêtre

Publié dans Simplicissimus N° 17, 8e année, du 21 juillet 1903 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

De Kurt Aram

À présent, cela fait dix ans déjà. À cette époque, j’étais encore très jeune ; périodiquement, j’allais très mal du point de vue pécuniaire pendant quelques jours par mois, vois-tu, ainsi devais-je rester trois, voire quatre, parfois même jusqu’à cinq jours d’affilée chez moi à la maison. Cet ennui m’arrivait généralement douze fois par an. Il n’y avait strictement rien à faire. Cela se répétait à la manière d’un événement naturel. Lorsque je m’absentais de la sorte pendant deux jours d’affilée, mes bons amis prospères se disaient : Eh bien, le voilà encore dans son mauvais pas. De leur point de vue, la chose était alors réglée. Ils ne me rendaient d’ailleurs pas non plus visite dans de tels moments puisqu’ils me trouvaient alors trop pessimiste à leur goût. Comme le sont certains jeunes gens lorsqu’ils de disposent plus d’argent.
Ce que je rapporte ici se produisit donc pendant une telle période. Dix heures du soir. Je regardai par la fenêtre de mon appartement situé au deuxième étage par laquelle j’avais une vue superbe sur un grand jardin où verdissaient les marronniers. Il faut dire que je choisissais toujours un appartement donnant sur la verdure, car quand on n’a pas d’argent, il reste toujours la nature, vois-tu.
Du côté droit, quelques résidences locatives montraient leurs murs arrière. Il n’y a rien de plus morne. Côté gauche, une rue étroite affichait les façades principales de ses maisons. Elles avaient l’air à peu près acceptable, ces façades. Les maîtres d’ouvrages y accordaient de l’importance. Colonnes, statues de plâtre, encorbellements, etc. Les locataires également exposaient leurs plus beaux objets de ce côté-ci de la façade, comme c’est la coutume en Allemagne. Les murs arrière en demeuraient d’autant plus nus. Les salons et salles de séjours sont situés côté façade, les chambres à coucher bien évidemment à l’arrière, tout comme les cuisines ainsi que les toilettes. Un ancien cimetière juif inutilisé depuis des siècles était situé au-delà du jardin, il abritait de très vieux saules et hêtres. La face arrière d’une résidence locative le jouxtait à l’autre extrémité.
Côté gauche, les lumières des façades principales des immeubles étincelaient. À travers les voilages, il m’était possible de regarder dans les pièces. Je ne me divertissais pas trop mal. Au moins aussi bien que pendant une pièce d’Ibsen ou d’un écrivain similaire. Il faut bien dire que la pénurie d’argent rend modeste. Ce qui m’amusait le plus était de voir les gens parler sans pouvoir les entendre. C’était même encore plus réjouissant qu’au théâtre. Parfois j’éclatais de rire à force d’observer leurs visages. De toute manière, personne ne pouvait me voir puisque, par mesure d’économie, je n’allumais jamais la lumière. Ce n’est que lorsqu’on est à court d’argent qu’on se rend compte de la quantité de choses sur laquelle on peut faire des économies, vois-tu.
C’est alors que mon œil fut attiré par un rai de lumière provenant de la droite, d’une de ces résidences locatives me tournant leur mur arrière. Ah bon, me dis-je alors, tu peux à présent observer la suite et la fin du drame bourgeois dont tu as pu suivre les premiers actes dans les pièces de la façade principale de gauche. De toute manière, ces immeubles étaient habités par le même genre de personnes, par de solides membres de la société, nourrissant ou enseignant la population, par d’honnêtes citoyens et contribuables allemands ordinaires. J’approchai une chaise de la fenêtre et attendis, car pour l’instant, il me fut encore impossible de déceler quoi que ce soit. Il faut bien dire que le rai de lumière provenant de la droite ne traversait alors que très faiblement une haute vitre étroite de verre dépoli du premier étage. Puis, ces mêmes vitres de verre dépoli s’éclairèrent également au deuxième et troisième étage. Certaines pièces sont toujours pourvues de telles vitres, pour des raisons de pudeur, vois-tu. Enfin, une des chambres à coucher s’éclaira. Un gros monsieur en costume noir et une petite femme rondelette en grande toilette entrèrent. En pénétrant dans la pièce, ils affichaient encore leur visage de société, d’une amabilité forcée. Suite à quoi, ils bâillèrent profondément, c’est alors que leurs visages normaux apparurent. Ils commencèrent à se déshabiller mécaniquement, chacun de son côté du lit. Ce faisant, ils esquissèrent des mouvements de va et vient incessants, chacun de son côté, sans prononcer une seule parole comme le feraient deux lignes parallèles ne s’approchant jamais de toute éternité. Au fur et à mesure qu’ils se déshabillaient ils devenaient laids. Un gros petit-bourgeois en sous-vêtements ! Non merci. Elle de son côté, s’échinait pendant tout ce temps sur son corset. Lorsqu’il glissa finalement le long de son corps, comme s’il était délivré, elle portait une chemise de chasse. Noble, n’est-ce pas ? En levant ses bras afin d’arranger un peu ses cheveux pour la nuit, elle montrait ses bras courts, informes, qui ressemblaient à ces grosses petites saucisses dégouttant de graisse dès que tu les touches. Ce faisant, elle continuait à esquisser des mouvements de va et vient le long du lit tout en avançant son ventre afin que sa jupette ne glissât point sur ses hanches. Dès que tous les deux furent en chemise, la lumière s’éteignit. C’est alors que la chambre à coucher de l’étage en-dessous s’alluma. Un couple vieillissant, elle affreusement maigre, les bras comme deux os rongés, chacun assis sur sa chaise respective, comme collé dessus, tandis que chacun se déshabillait ; et puis paf, dès qu’ils furent en chemise, la lumière s’éteignit aussi ici. En fin de compte, c’était pareil dans toutes les chambres à coucher. Toutes ces personnes sont en définitive bien honorables, pensai-je, ils ne connaissent rien d’autre que l’amour conjugal et même ce dernier uniquement toutes lumières éteintes. Il n’y a qu’une seule fois que cela me parut différent, dans un des appartements du troisième, mais je ne peux pas l’affirmer avec certitude étant donné qu’ils baissèrent les volets roulants dès le moment crucial. En tout état de cause, c’est derrière les vitres de verre dépoli que la lumière restait le plus longtemps allumée, mais dès avant minuit, même ici tout devenait sombre.
Plus aucune lumière nulle part, ni à droite, ni à gauche. Que faire alors ? Je restai à la fenêtre, c’est toujours ce que j’avais de moins cher à faire, car aller me coucher avant les trois heures du matin, j’en étais réellement incapable à l’époque. Je continuai donc de fixer le noir en attendant que les idées me viennent. Lorsqu’on est à court d’argent, elles arrivent parfois, vois-tu. Je les couche alors sur papier, puis je les propose à un journal, ce qui me rapporte un peu d’argent, je peux alors cesser de me creuser les méninges. Tout à coup, un nouveau un rai de lumière apparut, formant pour ainsi dire une petite chaussée claire et tremblante dans l’obscurité. Côté gauche, sur le mur le plus proche, une ombre se lève soudain, grandit, vacille un peu, monte. Bientôt, j’aperçois sur ce mur un énorme nez tiré en longueur, une paire d’épaules très étroites, sur quoi l’ombre redevient grosse et difforme comme une quenelle. Elle a l’air tout à fait fantomatique, à la Maeterlinck. Ombre au mur, Maeterlinck, j’arriverais peut-être à en fignoler un article. Cette pensée me soulageant beaucoup, je scrute mon for intérieur afin de creuser s’il n’y a pas un peu davantage de matière. Mais rien de plus ne vient. Tu t’ennuies ? Attends encore un petit instant. Tu t’attendais à quelques jolies petites cochonneries suite à ces inspections par la fenêtre ? Pour être tout à fait honnête, mois aussi à l’époque. Mais nous n’habitons tout de même pas la France. Chez nous, il faut se contenter d’une vraie bonne gaudriole toutes les années bissextiles seulement.
Je suis donc toujours accoudé sur l’appui de ma fenêtre tout en pensant : dans la mesure où tu ne parviens pas à réfléchir, rédige alors dans un premier temps un article dépourvu de pensées. Je pousse un soupir de soulagement car ce sont justement ceux-là qui sont les mieux payés, puisque ce sont les plus populaires, vois-tu ! Dans le fond, ils ont également été toujours mes préférés, même si à l’époque je ne me l’avouais pas encore. Tout à coup, en face, au-delà du cimetière, toute la cage d’escalier s’éclaire comme en plein jour. Lumière électrique ! Nonobstant, la distance est grande. Je vais chercher mes jumelles de théâtre et m’installe. Pourvu qu’ils n’habitent pas au rez-de-chaussée ou au premier étage, dans ce cas, je verrais trop peu à cause des saules et des hêtres du cimetière. Ils habitaient le troisième, un peu au-dessus de moi, mais pas trop. Dès qu’ils allumèrent, je constatai que la lumière était à nouveau électrique, ce qui ne pouvait que m’arranger. Eux également, laissèrent les rideaux pour ainsi dire totalement ouverts, puisqu’il n’y avait personne en face, car du fait de la distance, mon immeuble n’entrait pas en ligne de compte de leur point de vue. La femme aux cheveux noirs était jeune, grande et mince. Une de celles qui ont l’air maigre. Dès qu’elles sont déshabillées cependant, on se rend compte que c’est une erreur. Lui était blond, de taille moyenne et réellement maigre. Il faut bien dire que les hommes maigres sont préférables à tous les autres. La cage d’escalier s’assombrit de nouveau. Il s’approcha immédiatement d’elle afin de l’embrasser, passionnément, durablement, pas du tout comme un époux qui serait certain de la possession de ses biens. Elle affichait au contraire un comportement totalement passif. Elle reculait même un tout petit peu devant lui de manière à ce que les deux, puisqu’il ne la lâchait point, se déplaçassent à un endroit différent, particulièrement propice à mes observations. Apparemment, un grand miroir était accroché au mur à proximité, bien qu’il fût invisible pour moi, mais dont le verre reflétait la lumière d’une manière particulièrement intense. C’est là qu’ils se tenaient à présent debout lorsqu’il enfonçait ses lèvres dans son cou, tandis qu’elle pressa soudain ses deux mains sur sa tête de sorte qu’il lui fut impossible de bouger ne serait-ce que d’un iota et que son regard fixa le lointain en affichant une expression étonnante ! Eh bien, s’il ne s’était pas accroché comme une sangsue à son cou il aurait été surpris de son expression ! Elle sauta soudain de côté de sorte à ce qu’il se trouvât tout seul, debout, les lèvres avancées ce qui lui donnait un air si idiot qu’il me fit rire. Il se fâcha, gesticula avec véhémence. Elle ne se laissa pas impressionner, se fâcha de même et gesticula avec d’autant plus de véhémence. C’est alors qu’il changea de stratégie, tentant de l’implorer. Cela ne lui servit à rien. Elle tendit la main en désignant la chambre d’à côté, d’un geste pour ainsi dire autoritaire, vois-tu. Il se tordit les mains de désespoir, toujours implorant. Toujours sans un mot, les doigts de sa main immobile, légèrement écartés avec malice, désignèrent avec insistance la porte de la chambre adjacente à travers laquelle il finit par disparaître, le dos courbé, lamentablement. Pendant un instant, elle tendit l’oreille, puis se mit à se déshabiller. De manière foncièrement différente des autres femmes, des bourgeoises, des rangées. Avec des mouvements lents et souples, elle fit glisser un vêtement après l’autre. Sur quoi, elle se redressa intensément, comme libérée de ses lourdes entraves, leva les bras au-dessus de sa tête et s’étira, se redressa. Ça lui allait très bien. Malheureusement, elle fit ensuite quelque chose qui était nettement moins beau à voir. Des paumes de ses mains, elle se frotta la région située au-dessus des hanches, là où le corset appuie. De toute évidence, elle se corsetait, cherchant à l’heure actuelle de se débarrasser de cette désagréable sensation sur sa peau. Puis paf, là aussi, l’obscurité régna.
Je me couchai peu après, dormais tard dans la journée, commençai à rédiger mon article, puis me remis à dormir. Plus tard, je regardai par la fenêtre. Le jardinier répara la fontaine en bas et y introduisit un poisson rouge que j’observai un long moment. Lorsqu’on est limité au sommeil et à la rédaction d’articles, voilà un passe-temps bienvenu. Le bassin étant rond, il décrivait donc constamment des cercles, des heures durant. Ce n’est que lorsqu’un moineau approcha afin de baigner son plumage dans l’eau que le poisson rouge prit peur et nagea en zigzaguant. Par la suite, je sortis pendant quelques instants pour tourner autour du pâté de maisons, histoire d’aller visiter la nouvelle construction dans laquelle habitait la femme brune d’hier soir. Personne d’autre n’habitait encore cet immeuble. Plus tard, il y eut un orage, le ciel restait noir, la nuit était beaucoup plus sombre que la précédente. Cette fois-ci, la cage d’escalier de l’immeuble d’en face s’éclaira déjà à onze heures, d’un seul coup. Ce soir, elle sera certainement plus sage, pensai-je en attrapant mes jumelles de théâtre. Elle le fut effectivement. De manière étonnamment sage, pour ainsi dire méconnaissable, elle répondit à toutes ses caresses, les lui rendit, voire même les provoqua. De toute évidence, ils fêtaient leur réconciliation. Imagine-toi, la cage d’escalier étant bien évidemment à nouveau plongée dans l’obscurité, imagine-toi assis tout seul, loin, au fond d’un immense théâtre où tout est sombre, devant toi, il n’y a qu’une petite scène éclairée, pas plus large que deux fenêtres, loin devant, tu n’entends personne non plus, pas le moindre son, tu ne fais qu’observer. Mais que se passe-t-il donc ? Mes jumelles me tromperaient-elles ? Certes, l’homme là-bas était mince et blond, il était cependant bien plus grand que l’homme d’hier et, à présent je le distinguai très clairement, il avait un tout autre visage, il ne s’agissait pas du tout de son mari, c’était son amant. Sacrebleu ! Je trouvais cela très fort de la part de la femme brune. Soudain, d’un seul coup, la cage d’escalier s’éclaire à nouveau. Je baisse mes jumelles malgré moi. Et si c’était cet autre homme, son époux ? Je fus alors pris d’une grande excitation. Vite, mes jumelles ! Les deux protagonistes s’étaient arrêtés en tendant l’oreille sans s’apercevoir que sa chemise avait glissé de ses épaules. Ils s’observaient mutuellement en conversant à voix basse, l’amant disparut alors dans la chambre d’à côté, par la même porte que l’époux la veille. Elle resta debout, tendant l’oreille, tous ses muscles crispés. Elle me tournait le dos, mais la posture de son corps nu trahissait parfaitement ce qui se passait en elle. Une ombre parcourut le mur, apparemment une porte s’ouvrit sur la gauche, la cage d’escalier était à nouveau obscure. Elle avança d’un pas. L’époux était debout, abasourdi, considérant la femme nue, son épouse. Il ne bougeait pas non plus lorsqu’elle se mit à l’entourer de ses bras. Sa peau couleur ivoire s’accordait à merveille avec son costume sombre. Sa main droite pendait lourdement comme s’il portait un objet d’un certain poids. C’est alors qu’il la leva en projetant l’objet, c’était une petite valise jaune. Il était probablement rentré prématurément d’un voyage d’affaires. À quel point elle l’embrassa, le cajola à présent ! La belle femme n’avait pas dû se comporter ainsi avec lui depuis bien longtemps. Il voulut l’entraîner dans la chambre d’à côté mais elle l’attira dans le coin le plus éclairé de la pièce. Son visage à lui était légèrement rougi tandis que le sien était pâle, tendu, toutefois sans trahir son émotion. Apparemment, elle s’était assise sur ses genoux car je ne vis plus que la moitié de sa poitrine. Un tremblement parcourut son corps, il l’étreignit encore plus vigoureusement. Il devait y avoir une petite table à proximité. Il bondit à nouveau, voulant l’entraîner dans la chambre à côté. Mais elle se défendit. Elle lui offrit sa bouche, sa poitrine. Il enfonça sa tête dans son cou tandis qu’elle pressait les deux bras autour de lui, tout comme la veille. Elle tendit l’oreille. Calmement, son bras gauche se détacha de sa tête blonde, se mit à tâtonner prudemment derrière elle, en direction de la table. Un objet pointu étincela dans la lumière, pas très grand, mais mon sang se mit à circuler avec plus de vigueur lorsque ce bras serpentesque tenant l’objet pointu s’approcha de la tête blonde qui s’était légèrement détournée de manière à ce que je pus à présent clairement apercevoir une tempe blanche. C’est d’elle que s’approcha la main armée avec curiosité. Pendant un long moment, elle glissa au-dessus d’elle en effectuant des mouvements de va et vient, tandis que le visage de la femme était tourné en direction de la chambre d’à côté.
Soudain, elle repoussa l’instrument sur la table, je m’aperçus alors que la cage d’escalier était à nouveau éclairée. Enfin, l’amant avait trouvé l’issue, s’était sauvé. La femme se fit alors délibérément conduire dans la chambre à coucher.
Comment ? Excité ? Bien évidemment que j’étais excité. Je m’installai immédiatement à ma table afin de rédiger une nouvelle. Bien évidemment, étirant la matière un peu en longueur tout en lui donnant une belle pointe, j’en fis cent pages imprimées. Directement inspirées de la vie, vois-tu. Ce qui m’a tout de même rapporté trois cents marks.

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