La sphère noire

La sphère noire

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 05, 8e année, du 28 avril 1903 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

C’est sous forme de rumeur en provenance d’Asie que la nouvelle parvint dans les sphères culturelles du monde occidental ; fabuleuse, incohérente à ses débuts, elle laissait entendre qu’une invention pour ainsi dire extraordinaire avait été faite par des pénitents, appelés Gosains, totalement incultes et à moitié barbares, dans l’état de Sikkim, au sud de l’Himalaya.
Certes, les journaux anglo-indiens relataient également cette légende, mais ils semblaient cependant nettement moins bien informés que les russes ; les fins connaisseurs de la situation géopolitique n’en furent pas étonnés outre mesure puisque, comme c’est bien connu, le Sikkim évite soigneusement toute relation avec l’Angleterre.
C’est certainement aussi la raison pour laquelle cette mystérieuse invention arriva finalement en Europe par le biais de Saint Petersburg et de Berlin.
Les cercles érudits de Berlin faillirent être atteints de la danse de Saint-Guy lorsque les phénomènes leur furent présentés. La grande salle, habituellement réservée aux conférences scientifiques, était pleine à craquer.
Les deux expérimentateurs indiens étaient debout sur une estrade, le Gosain Deb Shoumsher Dishoung, le visage aux joues creuses couvert des cendres blanches sacrées, et le Brahmane à la peau sombre, Radshendralalamitra, reconnaissable en tant que tel à sa fine corde de coton pendant sur le côté gauche de sa poitrine.
Des ampoules de verre comme celles utilisées en chimie descendaient à hauteur d’homme du plafond de la salle auquel elles étaient attachées au moyen de fils de fer. Elles contenaient les traces d’une poudre blanchâtre, une matière facilement explosive, probablement des iodures, expliqua l’interprète.
Dans le profond silence de l’auditoire, le Gosain s’approcha à présent d’une de ces ampoules, entoura le col du verre d’une fine chaîne en or tout en nouant les extrémités autour des tempes du Brahmane. Il se positionna ensuite derrière son dos, leva les bras en récitant à voix basse les mantras, les incantations de sa secte.
Les deux figures ascétiques restaient debout comme des statues, avec cette immobilité propre aux Asiatiques aryens lorsqu’ils s’adonnent à leurs méditations religieuses. Les yeux noirs du Brahmane fixaient intensément l’ampoule de verre. La foule était comme pétrifiée. Certains durent même fermer les paupières ou détourner le regard pour éviter de s’évanouir. Le spectacle de telles figures transies exerce un effet quasiment hypnotisant. À voix basse, quelques personnes s’enquirent auprès de leur voisin pour savoir si celui-ci n’avait pas également l’impression que le visage du Brahmane était par moments comme plongé dans une sorte de brouillard.
Cette impression n’était cependant suscitée que par la marque sacrée tilak tracée sur la peau sombre de l’Indien, un grand U blanc que porte chaque croyant sur le front, la poitrine et les bras, en tant que symbole de Vishnou, le conservateur.
Soudain, une étincelle brilla dans l’ampoule de verre, provoquant aussitôt l’explosion de la poudre. Après quelques instants de fumée, un paysage indien d’une indescriptible beauté apparut à l’intérieur du flacon. Le Brahmane avait projeté ses pensées ! C’était le Tāj Mahal d’Āgrā, ce château magique du moghol Aurangzeb dans lequel ce dernier avait fait enfermer son propre père il y a des siècles de cela. Flanqué de ses minces minarets, le dôme de la construction d’une blancheur bleuâtre, telle une neige de cristal, se reflétait sur la voie d’eau infinie et brillante entre les cyprès bercés de rêves, l’ensemble possédait cette splendeur qui fait s’agenouiller les humains.
Cette image éveilla une sombre nostalgie de ces contrées oubliées qui sont absorbées par le sommeil profond de la transmigration.

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Le brouhaha de l’assistance emplit la salle, ainsi que l’ampleur de l’étonnement, du questionnement du public. Le flacon détaché passa de main en main. Une telle image concrète fixée par la seule mémoire se conservait pendant des mois, traduisit l’interprète, d’autant plus si elle est issue de l’immense pouvoir d’imagination incessant de Radshendralalamitra, les projections de cerveaux européens étant loin de posséder ni la même splendeur des couleurs ni une aussi longue durée.
Bon nombre d’autres expérimentations furent effectuées par la suite durant lesquelles en partie encore le Brahmane, mais en partie aussi d’autres savants occidentaux parmi les plus réputés, nouèrent la chaîne dorée autour de leurs tempes.
Dans le fond, il n’y avait guère que les représentations individuelles des mathématiciens qui étaient clairement interprétables ; les images issues des cerveaux des sommités de la jurisprudence produisant parfois des résultats plus qu’étranges, la projection soutenue des pensées du célèbre professeur de médecine interne, le conseiller Mauldrescher, suscita cependant l’étonnement général ainsi que des mouvements de tête d’incrédulité. Même les Asiatiques si cérémonieux en restèrent bouche bée : une incroyable masse de petits fragments de couleur indéfinissable ainsi qu’un conglomérat de grumeaux et de morceaux dentelés flous flottait dans l’ampoule de verre. « Comme une salade italienne » remarqua ironiquement un théologien qui, par prudence, n’avait pas participé aux expérimentations. La matière était totalement gélatineuse, surtout en son milieu, précisément là où les représentations de physique et de chimie se traduisent dans la pensée scientifique, comme le soulignait l’interprète.
Les Indiens refusaient de s’engager dans une explication concernant l’origine de ces phénomènes. « Plus tard, plus tard, » répétaient-ils dans leur allemand hésitant.
Deux jours après, une nouvelle présentation des instruments, cette fois-ci également accessible à un public plus populaire, eut lieu dans une autre métropole européenne. De nouveau, le public eut le souffle coupé de suspense, les mêmes acclamations admiratives se firent entendre, lorsque dans un premier temps l’image de l’étrange forteresse tibétaine de Taklakot fit son apparition sous l’action du Brahmane. Celle-ci fut, encore une fois, suivie des images mentales plus ou moins insignifiantes des sommités locales.
Les médecins se contentèrent d’un sourire empreint de supériorité, mais personne ne parvint à les persuader de projeter à leur tour leurs propres images mentales dans le flacon.
Lorsque plus tard, un groupe d’officiers s’approcha, tous reculèrent respectueusement. Eh voilà, bien évidemment ! « Gustl, qu’en penses-tu, pense donc un peu quelque chose, » insista un lieutenant à la raie gominée auprès d’un de ses camarades.
« Ah, non, pas moi, il y a bien trop de gens de la société civile ici présents à mon goût. » « Mais je vous en prie, je vous en prie, c’est la moindre des choses qu’un de ces messieurs…. » affirma le commandant d’un air quelque peu agacé. Un capitaine s’avança : « Monsieur l’interprète, est-il également possible de penser à quelque chose d’idéal ? Je voudrais penser à un idéal ! »
« Que ce sera donc, monsieur le Capitaine ? » (Je serais curieux de ce bonhomme, cria quelqu’un dans la foule).
« Eh ben, » rétorqua le capitaine, « je pensais au règlement de service ! »
« Hum, » répondit l’interprète en passant la main sur son menton, « hum, je, hum je pense, Monsieur le Capitaine, hum, que pour cela, hum, les flacons ne sont peut-être pas tout à fait suffisamment résistants. »
« Alors, laissez-moi y aller, camarades, » proclama un lieutenant en s’avançant. « Oui, oui, allez-y Katschmatschek, » s’écrièrent tous, « voilà un penseur perspicace. »
Le lieutenant entoura sa tête de la chaîne. « Sil vous plaît, » l’interrompit l’interprète embarrassé tout en lui tendant un chiffon, « s’il vous plaît, la gomina est isolante. »
Deb Shoumsher Dishoung, le Gosain, les hanches entourées de son tissu rouge, le visage blanchi, se positionna derrière l’officier. Il avait l’air encore plus effrayant qu’à Berlin.
Il leva les bras.
Cinq minutes, dix minutes, toujours rien.
Dans son effort, le Gosain serra tellement les dents que la sueur lui coulait dans les yeux.
Là, enfin ! Certes, la poudre n’avait pas explosé, mais une sphère noire comme du velours, de la taille d’une pomme, flottait librement dans le flacon.

« Le mécanisme ne marche plus, » constata le lieutenant avec un sourire embarrassé en descendant de l’estrade. La foule hurla de rire. Surpris, le Brahmane se saisit de l’ampoule. Et voilà ! Dès qu’elle se mit à bouger, la sphère flottante effleura la paroi de verre. Celle-ci éclata aussitôt en mille morceaux, les débris volèrent en direction de la sphère comme attirés par un aimant afin d’y disparaître sans laisser de trace.
Ce corps rond, noir comme du velours, était à présent librement suspendu dans la salle sans bouger. À vrai dire, l’objet ne ressemblait pas vraiment à une sphère, mais donnait plutôt l’impression d’être un trou béant. Il ne s’agissait véritablement que d’un trou. C’était un « néant » absolu mathématique !
Ce qui se passa ensuite, ne fut rien d’autre que la conséquence nécessaire d’un tel « néant ». Tout ce qui était limitrophe à ce « néant » y tombait par nécessité logique afin de s’y transformer sur-le-champ également en « néant », c’est-à-dire de disparaître sans laisser la moindre trace.
En réalité, un violent mugissement se produisit, qui enflait progressivement dans la mesure où l’air présent dans la salle était aspiré dans la sphère. De petits fragments de papier, les gants, les voilettes des dames, elle emportait tout. Oui, même lorsqu’un des officiers enfonça son sabre dans ce trou mystérieux, la lame en disparut aussitôt, comme si elle avait fondu.
« À présent, la chose va trop loin, » s’écria le commandant, « je ne puis le tolérer plus longtemps, allons-y, Messieurs, allons-y. S’il vous plaît, je vous en prie. »
« Mais au fait, à quoi as-tu donc pensé, cher Katschmatschek ? » demandèrent ces messieurs en quittant la salle.
« Moi ? Eh ben, ce à quoi on pense habituellement. »

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Prise de panique et incapable de s’expliquer cet étrange phénomène, la foule, continuant d’entendre ce mugissement épouvantable qui allait toujours crescendo, se bousculait à présent en direction des portes de sortie de la salle.
Les seules personnes qui demeurèrent sur place étaient les deux Indiens.
« L’univers tout entier, créé par Brahma, conservé par Vishnou et détruit par Shiva, sera progressivement aspiré par cette sphère, » affirma solennellement Radshendralalamitra, « voilà la malédiction qui s’abat parce que nous sommes partis à l’Ouest, mon frère ! »
« Qu’importe, » murmura le Gosain, « puisque, tôt au tard, nous entrerons tous dans l’empire négatif de l’existence. »

 

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