La reine des Bregen

La reine des Bregen

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 51, 7e année, du 17 mars 1903 
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Voilà le docteur Jorre, c’est le monsieur assis là-bas.
Il est propriétaire d’un bureau technique, mais en dehors de cela, il n’entretient de relations avec personne.
Tous les jours sans exception, précisément à une heure, il prend son déjeuner au restaurant de la gare ; dès son entrée, le serveur lui apporte aussitôt le journal « La Politique ».
Docteur Jorre s’assied toujours dessus, non par mépris, mais afin de l’avoir sous la main à tout moment, car il le lit par intermittence au cours de son repas.
D’une manière générale, c’est un homme singulier, jamais pressé, il se comporte comme un automate, ne saluant jamais personne, il ne fait que ce que bon lui semble.
Personne n’a jamais remarqué la moindre expression d’émotion chez cet homme.

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« Je voudrais construire une usine de portemonnaies, n’importe-où, mais en Autriche, » lui indiqua un jour un monsieur, « je peux mettre telle somme, êtes-vous en mesure de me procurer tout cela, y compris les machines, les ouvriers, les fournisseurs de matières premières, les débouchés commerciaux etc. etc., bref, je voudrais tout cela clefs en main ? »
Quatre semaines plus tard, docteur Jorre informa ce monsieur par courrier que les bâtiments de son usine, situés près de la frontière hongroise, étaient fin prêts. L’usine était enregistrée auprès des autorités autrichiennes, vingt-cinq ouvriers ainsi que deux contremaîtres embauchés à compter du premier du mois, idem pour le personnel commercial ; le cuir en provenance de Budapest, les peaux d’alligators en provenance de l’Ohio, en cours de livraison ; les commandes d’acheteurs viennois à des prix avantageux déjà enregistrées dans les livres comptables. Relations bancaires nouées avec la plupart des grandes capitales.
Après déduction de ses honoraires, la somme de cinq guldens et soixante-trois kreuzer restait des fonds avancés, elle était soigneusement rangée dans le tiroir de gauche du bureau patronal sous forme de timbres-poste.
Voilà le genre d’affaires dont s’occupait docteur Jorre. Cela faisait à présent dix années qu’il travaillait de la sorte, il avait probablement déjà gagné énormément d’argent. À présent, il était de nouveau en pourparlers avec un holding anglais dont les négociations devaient aboutir le lendemain matin dès huit heures. Selon l’avis de ses concurrents, cette affaire était censée rapporter un demi-million à docteur Jorre.
Il était peu probable que qui que ce soit parvînt encore à l’évincer, croyaient-ils.
Les Anglais ne le pensaient pas non plus.
Le docteur Jorre encore moins.
« Soyez à l’heure demain matin à l’hôtel », lui conseilla l’un des Anglais.
Docteur Jorre ne lui répondit pas et rentra chez lui. Le serveur qui avait entendu cette remarque se contenta d’en rire.

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La chambre à coucher du docteur Jorre n’est meublée que d’un lit, d’une chaise ainsi que du meuble de toilette.
Silence de mort dans toute la maison.
L’homme est allongé de tout son long, il dort.
Demain matin, il aura atteint les objectifs de ses ambitions, il possèdera davantage qu’il ne pourra dépenser. Quel sera alors son but ? Quels désirs agitent ce cœur qui bat si tristement ?
Il n’a certainement jamais donné à personne la réponse à cette question ; il est tout seul au monde.
Est-ce la nature qui l’émeut, la musique ou bien encore un autre art ? Personne ne le sait. C’est comme si cet homme était mort, aucun souffle n’est perceptible.
La chambre dépouillée dort avec lui, il n’y a aucun crissement, pas le moindre bruit, rien du tout. Une telle pièce ne n’est plus curieuse de rien.
C’est ainsi que passe la nuit, lentement, heure après heure.
N’y avait-il pas là un sanglot, comme émis par quelqu’un qui dort profondément ? Bien sûr que non, le docteur Jorre ne sanglote jamais, même pas en rêve.
Puis, un léger bruissement. Quelque chose vient de tomber, un objet très léger. Une rose desséchée qui était accrochée au mur à côté du lit est à présent posée par terre. Le fil auquel elle était rattachée s’est rompu, il était très vieux et usé. Durant un bref instant, un rai de lumière éclaire le plafond de la chambre, c’était certainement la lanterne d’une voiture passant dans la ruelle.

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Docteur Jorre se leva de bonne heure, fit sa toilette et se rendit dans la pièce d’à côté. Il s’assit à son bureau, le regard perdu dans le vide.
Comme il a l’air vieux et usé aujourd’hui.
Dehors, les lourds camions passent en cahotant sur le pavé. Une matinée morne et austère, la pénombre règne encore, c’est comme si cette matinée avait décidé de ne jamais se transformer en une joyeuse journée.
Dans ces conditions, où les hommes peuvent-ils bien trouver le courage de continuer à vivre ?
À quoi bon tout cela, ce travail maussade au milieu de ce brouillard opaque ?
Docteur Jorre joue avec un crayon à papier. Sur son bureau, tous les objets sont rangés à des distances bien ordonnées. Distraitement, il frappe sur le presse-papier posé devant lui. Il s’agit d’un fragment de basalte renfermant deux cristaux d’olivine jaune-vert, ces pierres l’observent comme le feraient deux yeux. Pourquoi donc est-il tourmenté à ce point ? Il repousse le bloc.
Malgré lui, il se sent constamment obligé d’y diriger ses yeux. Qui donc l’a regardé ainsi récemment, de ces yeux si jaune-vert ? Il n’y a pas si longtemps de cela ?
Bregen, Bregen, d’où lui vient donc ce terme ? Bregen ? Il pose la main sur son front et réfléchit.
Un visage de rêve émerge au fond de son esprit. Cette nuit même il a rêvé de ce mot ; oui c’est cela, exactement, il y a quelques heures à peine.
Il était entré dans l’automne, dans un paysage froid et hostile. Il y avait des saules dont les branches pendaient. Le feuillage de tous les buissons est desséché. La couche de toutes les feuilles mortes tombées sur le sol est épaisse, couverte d’une brume abondante, comme si elles pleuraient les journées ensoleillées durant lesquelles elles jubilaient et tremblaient encore là-haut, dans le vent, ces enfants vert-argentés des saules.
Il entend à présent le bruissement désolé de ses propres pieds traverser ces feuilles mortes.
Un sentier de couleur brunâtre s’étire entre les buissons épars dont les branchages tentent d’attraper l’air humide à l’aide de leurs griffes sclérosées. Il se voit emprunter ce sentier. Devant lui, une vieille femme en haillons avance en boitant, profondément courbée, elle a un visage de sorcière. Il entend le bruit de sa canne qui martèle le sol. À présent, elle s’arrête. Un marais s’étale devant eux dans l’obscurité, un brouillard verdâtre couvrant sa surface traîtresse.
Lorsque la sorcière brandit sa canne, cette couverture opaque se déchire aussitôt et le docteur Jorre observe la profondeur insondable.
Les eaux s’éclaircissent, deviennent translucides comme du cristal, faisant apparaître un monde étrange tout en bas qui émerge progressivement. Des femmes nues s’y meuvent, enlacées comme des serpents ; des corps lumineux nagent dans une ronde échevelée. L’une d’entre elles, aux grands yeux verts, une couronne dans les cheveux, l’observe tout en brandissant un sceptre au-dessus des autres. C’est alors que son cœur se met à crier de douleur sous ce regard ; il sent que son sang absorbe ces yeux à présent, que leur lueur verte commence à circuler dans ses veines.
En baissant sa canne, la sorcière indique :
« Celle qui autrefois était la reine de ton cœur, est à présent ici la reine des Bregen ! »
Dès que ses paroles s’éteignent, le brouillard épais se referme au-dessus du marais.
Celle qui était autrefois la reine de ton cœur…

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Docteur Jorre est assis à son bureau, la tête posée sur ses bras, il pleure.
Huit heures sonnent ; il entend, il sait qu’il doit partir. Et pourtant il ne part pas, à quoi bon tout cet argent ! Toute volonté l’a quitté.
« Celle qui était autrefois la reine de ton cœur, est à présent ici la reine des Bregen ! »
Il n’arrête plus d’y penser. Cette image automnale, fantomatique, reste fixée, immobile, devant son esprit, les yeux verts continuant de circuler à l’intérieur de ses veines.
Que peut bien vouloir signifier ce terme de Bregen ? Jamais de sa vie, il ne l’avait entendu auparavant, d’ailleurs il en ignore le sens. Mais il sait à présent qu’il est synonyme de quelque chose d’effroyable, de misérable, d’une tristesse innommable ; c’est tout au moins ce qu’il ressent. Tel un sel mordant, le cahotement sans joie des camions qui passent dans la rue pénètre son cœur malade.

 

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