La malédiction du crapaud – malédiction du crapaud

La malédiction du crapaud – malédiction du crapaud

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 47, 7e année, du 17 février 1903
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Largo moderato

Le soleil ardent de l’Inde brillait au-dessus de la route menant à la pagode bleue – à la pagode bleue.
Dans le temple, les humains faisaient des offrandes de fleurs blanches au bouddha en chantant. Les prêtres priaient solennellement : Om mani padme hum ; om mani padme hum.
Les rues étaient désertes et abandonnées ; c’était un jour de fête.
Les longues herbes kusha avaient formé une haie d’honneur au bord des prés le long de la route menant à la pagode bleue – à la pagode bleue. Toutes les fleurs attendaient l’arrivée du mille-pattes qui logeait là-bas dans l’écorce du vénérable figuier.
Le figuier correspondait au quartier le plus cossu.
Je suis le vénérable, avait-il affirmé à propos lui-même, il est même possible de fabriquer des culottes de bain à partir de mes feuilles – bain à partir de mes feuilles.
Constamment assis sur sa pierre, le gros crapaud le méprisait parce qu’il était immobile, mais également parce qu’il n’appréciait pas non plus les culottes de bain. Le mille-pattes en revanche, il le haïssait carrément. D’abord, il ne lui était pas possible de le consommer parce qu’il était trop dur et, de surcroît, son suc était vénéneux – était vénéneux.
C’est donc pour cette raison qu’il le haïssait – qu’il le haïssait. Il voulait le faire courir à sa perte, le rendre malheureux, ainsi, durant toute la nuit, il avait tenu un conciliabule avec les esprits des crapauds morts.
Depuis le lever du soleil, le gros crapaud était assis sur sa pierre et attendait, de temps à autre sa patte arrière se mit à trembler – se mit à trembler.
De-ci, de-là, il crachait sur l’herbe kusha. Tout était calme, le feuillage, les insectes, les fleurs ainsi que les herbes. Tout comme le vaste, le très vaste ciel. Car c’était jour de fête.
Seuls les oiseaux de mauvais augure, ces impies, chantaient des chansons blasphématoires : Je me moque des fleurs de lotus, je me fous de ma vie – me fous de ma vie – me fous de ma vie.
Soudain, quelque chose se mit à briller au niveau de l’écorce du figuier puis se laissait glisser en bas tout en étincelant comme un collier de perles noires. Se retournait avec coquetterie tout en jouant et en dansant dans les rayons du soleil resplendissant.
C’était le mille-pattes – le mille-pattes.
Empli d’allégresse, le figuier battit de ses feuilles tandis que l’herbe kusha bruissait de ravissement. Le mille-pattes courut en direction de la grande pierre, c’était là que se trouvait sa piste de danse, un endroit lumineux et sablonneux – mineux et sablonneux. Il s’y agitait en décrivant des cercles et des huit de sorte à ce que tous étaient obligés de fermer les yeux tant ils étaient éblouis – étaient éblouis.
À un signal du crapaud, son fils ainé surgit de derrière la pierre en tendant une missive de sa mère au mille-pattes tout en exécutant une profonde révérence. Ce dernier l’attrapa à l’aide de sa patte numéro 37 en se renseignant auprès de l’herbe kusha afin de s’assurer que la lettre fût bien revêtue du cachet réglementaire.
« Tout en étant, certes, l’herbe la plus ancienne existant sur terre, nous l’ignorons nonobstant puisque les lois changent chaque année, Indra seul est à même de connaître cette réponse – connaître cette réponse. »
Sur ce, on fit venir le cobra à lunettes afin qu’il déchiffrât la missive :
« À votre Altesse, Monsieur le mille-pattes,
Je ne suis qu’une créature humide, gluante, méprisée sur cette terre, mon frai même étant peu apprécié par les plantes et les animaux. Ne brillant ni ne resplendissant pas non plus, je ne possède que quatre pattes – que quatre pattes, et non pas mille comme toi – mille comme toi. Oh Vénérable ! Te nemeskar – Te nemeskar ! »
« Le nemeskar, le nemeskar, » enthousiastes, les roses sauvages de Chiraz joignirent leurs voix à ce salut perse – salut perse.
« Pourtant, la sagesse, ainsi qu’un profond savoir résident en mon crâne. Je sais tous les noms des innombrables herbes. Je connais le nombre exact des étoiles du ciel nocturne ainsi que des feuilles du figuier, l’immobile. Ma mémoire n’a pas sa pareille parmi tous les crapauds de l’Inde entière. Vois-tu, et pourtant, je ne suis capable de compter les choses que lorsqu’elles sont immobiles et non pas lorsqu’elles bougent – non pas lorsqu’elles bougent.
Donc, explique-moi, oh Vénérable, comment se peut-il alors que tu sais toujours avec quelle patte il convient de commencer lorsque tu te mets à marcher, laquelle sera la deuxième, puis la troisième, laquelle vient ensuite en tant que quatrième, cinquième, sixième, si c’est la dixième qui suit ou bien la centième, ce que fait la deuxième pendant ce temps, si elle reste immobile ou si elle continue de marcher , lorsque tu en es arrivé à la neuf-cent-dix-septième, dois-tu lever la sept-centième et poser la trente-neuvième, plier la millième ou étendre la quatrième.
Je t’en prie, renseigne-moi, la pauvre créature humide, gluante, ne possédant que quatre pattes et non pas mille comme toi – mille comme toi, pour que je sache enfin comment tu y parviens, oh Vénérable !

Je te prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués
Le crapaud. »

« Nemeskar, » chuchota alors une petite rose qui s’était endormie. Les herbes kusha, les fleurs, les insectes ainsi que le figuier et le cobra à lunettes observaient attentivement le mille-pattes.
Même les oiseaux de mauvais augure se taisaient – oiseaux de mauvais augure se taisaient.
Le mille-pattes en revanche, demeurait immobile, cloué par terre, comme pétrifié, incapable désormais de remuer ne serait-ce qu’un seul de ses membres.
Il avait oublié laquelle de ses pattes il convenait de lever dans un premier temps, et plus il réfléchissait à la question, moins il était capable de s’en souvenir – capable de s’en souvenir.

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Le soleil ardent de l’Inde brillait au-dessus de la route menant à la pagode bleue – à la pagode bleue.

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