Professeur Voilà-voilà

Professeur Voilà-voilà

De Franz Adam Beyerlein

Publié dans Simplicissimus N° 37, 7e année, du 9 décembre 1902
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Nous avions fait sa connaissance pendant un bref séjour estival dans la Forêt Noire. En vérité, il ne s’appelait pas Voilà-voilà, mais Starke, il était professeur associé de philologie classique à l’université de Fribourg, sa spécialité étant Lysias. À cette époque, c’est ma femme qui lui avait donné le surnom de Voilà-voilà puisqu’au début de chaque conversation, il avait l’habitude de commencer ses répliques en concédant à voix douce « voilà-voilà ». Grâce à ce « voilà-voilà » il finissait par acquiescer à tout ce que les autres affirmaient, c’est uniquement lorsque la conversation tournait autour de la philologie classique qu’il osait exprimer sa propre opinion. Mais, dans ce cas, il la défendait vraiment becs et ongles, exactement comme le fait un véritable professeur allemand.

En dépit des vacances de l’académie, il se consacrait à sa science avec beaucoup de zèle, il faut dire qu’il était en train de travailler sur une édition critique des discours de Lysias. Ce qui fait que nous ne nous rencontrions que très peu souvent, en gros, il s’était agi d’une relation somme toute assez superficielle. Cependant Voilà-voilà ne semblait pas nous avoir oubliés aussi rapidement que nous le fîmes. L’année suivante, à peu près à l’époque du carnaval, nous reçûmes l’annonce de ses fiançailles, il s’était fiancé avec Anna Kornelia Meisel, la fille du professeur de philologie classique de l’université de Fribourg. Au mois de mai, il nous fit part de son mariage.

Ce message fit renaître en nous le souvenir de cet automne en Forêt Noire, nous nous rappelions alors en riant le manque d’indépendance hallucinant de Voilà-voilà.

Puis, l’été finissant étant revenu pour la deuxième fois, nous étions de nouveau en train de considérer ce petit village de la Forêt Noire, que nous avions appris à aimer il y a deux ans, du point culminant situé juste au-dessus.

Ma femme me demanda pensivement : « Crois-tu que Voilà-voilà sera de nouveau ici, avec son Anna Kornelia ? »

« Nous le saurons aussitôt descendus, » lui répondis-je.

En effet, il était là.

Il nous reconnut aussitôt. Dans la cage d’escalier, il ne nous salua que très furtivement. En s’excusant aussitôt, il nous expliqua qu’il avait encore un petit travail à terminer, espérant cependant avoir le plaisir de nous rencontrer au moment du dîner.

Tandis que nous avalions notre potage, je chuchotai : « Eh bien, tu pourras également bientôt faire la connaissance d’Anna Kornelia ! » C’est à cet instant que Voilà-voilà entra, seul.

Bien évidemment, une des premières paroles de ma femme fut : « En fait, nous nous réjouissions, Monsieur le professeur, de faire enfin la connaissance de votre épouse. »

Cette phrase polie fit un effet insoupçonné. Voilà-voilà devint rouge comme une pivoine, balbutia quelque chose, avala de travers un morceau de rôti de veau, toussa, devint rouge carmin, virant finalement sur le bleu, il faillit réellement s’étouffer. Ce n’est qu’après un long raclement de gorge qu’il pût enfin nous répondre qu’il regrettait profondément, mais que son épouse était restée chez ses parents à Fribourg, ne l’ayant point accompagné.

Dès lors, nous évitions le sujet. Il était évident que dans le jeune ménage de Voilà-voilà tout ne tournait pas comme on aurait pu le souhaiter.

Naturellement, il avait de nouveau apporté une grande quantité de travail à terminer pendant ses vacances d’été. Les commentaires critiques des textes des discours de Lysias avaient entretemps progressé, hormis toutefois l’édition des fragments, il nous fallait déployer des efforts surhumains afin d’attirer Voilà-voilà à l’extérieur de sa chambre, au soleil.

Je fus donc d’autant plus étonné qu’un beau jour il me héla de sa fenêtre et s’enquit s’il pouvait m’accompagner. Par hasard, je marchais seul étant donné que mon épouse ne se sentait pas bien ce jour-là. Bien évidemment, je le priai de m’accompagner. Dès le premier instant, je sentais qu’il avait quelque chose sur le cœur, il se mit effectivement à me faire des confidences après avoir laissé passer un bref silence.

« Voilà-voilà, » commença-t-il, « voyez-vous, je suis vraiment désolé que Madame votre épouse ne puisse pas être de la partie, il faut bien dire que j’apprécie beaucoup l’entendre rire de bon cœur comme elle aime à le faire, mais pour être franc, j’ai aussi attendu cette occasion pour pouvoir vous parler seul à seul. Car, vous n’allez peut-être pas me croire, mais il en va ainsi : Vous, cher Monsieur, vous êtes bien le seul avec qui j’ose m’entretenir également de ce qui me concerne sur le plan strictement humain. Bien évidemment, je discute des questions professionnelles de ma spécialité avec mes collègues, mais personne d’entre eux ne montre le moindre intérêt pour ce qui m’affecte personnellement. Et puis, il se trouve vous vous intéressez justement aux problèmes psychologiques, comme vous me l’aviez déjà dit autrefois. Voilà-voilà, l’histoire de mon mariage en fait partie. Il se trouve que je ne suis plus vraiment marié ; depuis environ huit semaines déjà, c’était juste avant la fin du semestre d’été, je suis divorcé de ma femme. »

Affichant une mine navrée, je lui indiquai : « Oh, je suis vraiment désolé ! »

Mais le professeur continua allègrement : « Voilà-voilà. Je ne suis même pas certain qu’il faille être désolé. Donc, si vous le permettez, je vais vous relater toute cette histoire. Il faudra cependant que vous ayez un peu de patience, car voyez-vous, mes fiançailles ainsi que cette période jusqu’au mariage en font également partie. Cela se passa comme suit. Vous pouvez bien imaginer que je collaborais de temps en temps avec mon collègue le professeur titulaire. Benno Meisel est un chercheur méritoire, un grand spécialiste de Virgile, bien qu’un peu désuet, il se trouve qu’il est donc également le père de mon épouse, de cette fameuse Anna Kornelia. Pouvez-vous vous imaginer que j’éprouvais dans les premier temps une sorte de réticence face à Anna Kornelia ? Elle était certes de mon âge, mais il y avait cependant quelque chose d’abrupt et d’impétueux dans son comportement qui me repoussait, un jeune collègue de la faculté de médecine la traitait ‘d’hystérique au plus haut point’. Elle n’était pas très belle non plus, voilà-voilà, cependant, en bonne fille de son père, elle était parfaite en Grec et en Latin. Nous avions pris l’habitude de lire Lysias ensemble, lorsque je lui exposais mes conjectures, elle était toujours extrêmement compréhensive, puis, je m’en souviens encore comme si c’était hier, j’avais été invité à un punch accompagné de beignets de carnaval, comme d’habitude, j’avais soudain très chaud après avoir consommé ce punch, tout à coup, je me suis donc retrouvé fiancé avec elle. Voilà-voilà, elle insistait pour que nous nous mariions rapidement. Moi de mon côté, je n’y étais pas non plus opposé car Anna Kornelia en tant que fiancée montrait une tendance prononcée aux tendresses incroyablement frénétiques, elle tenait à ce que, voyez-vous, nous nous serrions, pressions l’un contre l’autre, que nous nous embrassions, ce qui me mettait dans un grand embarras, je me disais donc qu’elle allait finir par arrêter tout ce manège une fois que nous serions mariés. D’ailleurs, lorsque nous lisions Lysias ensemble, elle devenait très raisonnable, je finissais alors progressivement par considérer mon auteur de prédilection comme une sorte de remède contre ses débordements. Voilà-voilà, le jour des noces vint. Oh, vous savez, c’est vraiment affreux. Mais, vous savez ce que c’est pour l’avoir également vécu, donc, j’étais déjà totalement épuisé lorsque nous nous levâmes finalement de la table des noces. Nous nous rendîmes directement dans notre appartement car c’est tout de même inconvenant de partir en voyage de noces en plein milieu du semestre et là, probablement Anna Kornelia avait bu trop de vin durant le repas de noces, elle est devenue totalement insupportable. Je commençais à avoir mal à toutes mes côtes et si je ne me trompe pas, elle avait même essayé de me mordre. Voilà-voilà, je suis donc allé chercher mon Lysias. Nous venions juste de nous arrêter après le très beau discours au sujet du ‘caractère caduc de la poursuite de l’aide publique’ qui comporte une dose d’humour incomparablement espiègle. Voilà-voilà, elle se remet soudain à sourire, mais c’est tout de même moi qui ai raison. Je suis donc allé rechercher le Lysias, mais un événement étrange se produisit alors, Anna Kornelia semblait avoir perdu tout intérêt pour l’orateur, elle n’était plus du tout concentrée. Moi au contraire, je m’intéressais d’autant plus à un passage sur lequel je venais de tomber. Dans ce passage, les textes sont très mal consignés, mal insérés et corrigés, bref ils offrent un champ assez libre à la conjecture. Il se trouve qu’il en existe deux interprétations contradictoires, celle de Gotthold Sauppe et l’autre de Rauchenstein, mais il m’était impossible de n’en accepter aucune d’entre elles la conscience tranquille. J’avais l’impression qu’une troisième interprétation, la bonne enfin, était en quelque sorte en train de flotter dans l’air comme si elle représentait quelque chose d’infiniment simple et évident qu’il suffisait de saisir. Je fermai malgré tout le livre lorsqu’Anna Kornelia prétendit être fatiguée et aspira à aller au lit. Voyez-vous, même chez nous, nous avions cédé à cette horrible coutume qui veut que les lits des époux soient placés dans une seule et même chambre. Mais vous pouvez me croire, en y mettant un peu du sien et avec un peu d’adresse, il est tout à fait possible de se déshabiller d’une manière assez discrète. Voilà-voilà, au moment où j’étais justement en train de le faire, Anna Kornelia m’agressa de nouveau et, ne croyez surtout pas que je tiens à me répandre en obscénités, mais elle était déjà considérablement dénudée et si je n’avais pas immédiatement songé à ce passage de Lysias… Voilà-voilà, elle m’avait donc un peu contrarié car c’est juste au moment où elle me sauta au cou que je crus avoir découvert la bonne interprétation. Et elle venait de m’échapper. C’était tout de même ennuyeux. Lorsque nous étions enfin couchés, je remis de nouveau de l’ordre dans mes idées et demandai même l’avis d’Anna Kornelia. Mais elle ne me répondit pas. Peut-être qu’elle s’est déjà endormie, me dis-je alors en me tournant vers elle. Voilà-voilà, voyez-vous, visiblement en train de dormir, elle s’était certainement découverte fortuitement dans son sommeil, c’était une image dont j’avais honte, je me retournai donc aussitôt de l’autre côté. Je me remis alors à réfléchir de nouveau à mon passage de Lysias, mais ce qui me paraissait si évident il y a peu de temps encore, semblait à présent s’être totalement évaporé. Nonobstant, je ne pouvais donner raison ni aux conjectures de Gotthold Sauppe, ni à celles de Rauchenstein. Voilà-voilà, j’ai dû m’endormir sur ces considérations et c’est alors qu’arriva cette chose étrange. Je devais avoir eu trop chaud sous la couverture, car, eh oui, mon cher Monsieur, vous n’allez pas me croire, bref, il faut que je vous le dise, tout à coup, je ressentis un coup incroyablement violent, oui, il faut bien que je le confesse, sur mon derrière dénudé par le plus grand des hasards. Donc, imaginez-vous à quel point cela a pu me toucher. Seule Anna Kornelia pouvait en être l’auteur. Elle fit pourtant semblant de dormir, mais je n’hésitai pas à lui dire : ‘Chère Kornelia, tu dépasses de loin le cadre de la simple plaisanterie, ressentant cela plutôt comme une agression, j’installerai provisoirement ma couche dans la chambre d’amis.’ C’est ce que je fis ; Anna Kornelia décida néanmoins dès ce jour, bien évidemment après avoir laissé passer un certain délai de courtoisie, de demander le divorce pour cause d’incompatibilité d’humeur. Voilà-voilà, comme je n’y étais pas tout à fait opposé non plus, notre mariage a été dissout il y a peu de temps.

Il se tut un petit instant tout en m’observant attentivement. Je restai cependant également silencieux.

« Eh bien, très cher Monsieur, » continua-t-il, « je voulais vous demander si vous connaissiez une explication quelque peu plausible à cette, impolitesse est un mot bien trop faible, disons-le carrément, à cette insolence donc de la part d’une jeune femme par ailleurs véritablement bien élevée ? »

« Non, » répondis-je, « le comportement de Madame votre Épouse reste également énigmatique pour moi, un véritable mystère psychologique. »

« Pour moi aussi, » m’indiqua-t-il, « et ce qu’il y a de pire, cette conjecture de Lysias que je tenais pour ainsi dire entre les mains à l’époque est désormais comme totalement ensorcelée. Je suis absolument incapable de la retrouver, j’ai même dû finir par adopter l’interprétation de Gotthold Sauppe dans mon texte. Mais la mauvaise conscience me taraude vraiment, mon cher Monsieur. Assurément, j’aurais mieux fait de surveiller correctement mes pensées à cette époque.

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