Acide de bouc

Acide de bouc

De Gustav Meyrinck

Publié dans Simplicissimus N° 32, 7e année, du 4 novembre 1902
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

Málaga est un endroit magnifique, il y fait néanmoins très chaud. Le soleil darde tout au long de la journée sur ses collines abruptes, faisant mûrir la vigne qui prospère sur les terrasses naturelles.

Sur la mer bleue et calme, les voiliers blancs se déplacent au loin, avançant comme autant de mouettes. Les gros moines là-haut dans l’abbaye d’Alcazaba sont devenus fiers et riches à cause du Guindre que désormais seuls les ducs consomment. Qui ignore encore le Guindre de l’abbaye d’Alcazaba ? Si corsé, si doux, si capiteux ; on ne parle que de lui à travers toute l’Espagne. Seules les personnalités distinguées du pays peuvent se permettre de le savourer dans leurs verres étincelants tant il est devenu précieux à l’instar d’un or liquide.

Surplombant la ville, l’abbaye blanche, illuminée par les rayons aveuglants, se découpe nettement dans l’ombre bleu nuit.

Il y a bien des années, les frères étaient pauvres au point d’être obligés d’aller mendier et de bénir les habitants de Málaga qui leur offraient en échange de maigres aumônes de lait, de légumes et d’œufs ? Jusqu’au moment où le nouvel abbé Padre Cesáreo Ocáriz, le clément, arriva, apportant avec lui le bonheur terrestre. Rond et content comme une sphère, il propageait la bonne humeur autour de lui où qu’il aille. Les jeunes filles sveltes des villages alentour accouraient vers lui lorsqu’il venait pour les confesser. Elles l’aimaient tant ! Il faut bien dire qu’il avait l’habitude de dispenser des pénitences si insignifiantes même pour le plus ardent des baisers.

Balsa, le vigneron, était décédé, non sans avoir légué son petit domaine jouxtant le jardin de l’abbaye aux frères puisque le réconfort du bon abbé avait tant facilité ses dernières heures.

Padre Ocáriz bénit le testament du défunt. Il ouvrit ensuite la bible afin d’indiquer la parabole des vignerons aux moines. Les frères se mirent alors à creuser, ils labouraient à faire briller les mottes de terre noires à la lumière brûlante du soleil, provoquant de ce fait l’arrêt des âniers, étonnés de tant de zèle, sur les sentiers poussiéreux longeant le domaine.

Bien sûr, à cette époque ce fut encore possible puisque les frères étaient jeunes et maigres, leurs mains assidues ne prirent point garde aux callosités douloureuses. Dans son vieux fauteuil, l’abbé restait assis à l’ombre, jetant parfois des morceaux de pain aux colombes claires qui arrivaient en volant dans la cour de l’abbaye. Sa figure ronde et rouge brillait de contentement, il adressait un hochement de tête encourageant à chacun de ses frères assidus à chaque fois que l’un d’entre eux s’arrêta afin d’essuyer la sueur de son front. Parfois, il frappait également dans ses mains charnues en guise de menace lorsqu’un quelconque polisson espagnol s’approchait par trop près de la haie du jardin.

Longtemps après que le son de la cloche des vêpres se soit estompé, au moment où la brise du soir apportait sa bénédiction douce et fraîche en provenance de la mer, il demeurait bien souvent encore longuement assis sous le mûrier en observant les vagues qui batifolaient en bas dans la baie. Lorsque les rayons du soleil couchant se blottissent contre les crêtes des vagues, se mêlant à elles pour former une mousse scintillante, tout devient si paisible, les vallées qui s’assombrissent attendent en silence.

C’est certainement à un de ces moments qu’il fit également venir le vieux Manuel, le jardinier du commerçant Otero qui connaissait tous les secrets des vignobles et de l’élaboration du vin comme personne d’autre dans le pays, afin de l’écouter ; préoccupées, les feuilles du mûrier se mirent alors à bruisser comme si elles voulaient couvrir les paroles prononcées à voix basse afin que nulle oreille non autorisée ne les entendisse.

Incrédule, le bon abbé apprit alors qu’il convenait d’ajouter des morceaux de cuir patiné les plus sales possibles dans le moût en train de fermenter afin d’en améliorer l’arôme, il se mit alors à scruter attentivement le visage ridé du vieil homme pour s’assurer que celui-ci lui dise bien la vérité.

L’obscurité installée et le soleil couché derrière les collines vertes, il lui indiqua tout simplement : « Il est temps de rentrer chez toi, mon fils, je te remercie. Regarde, à présent les hirondelles du diable sont déjà en train de voler. » Il avait l’habitude de qualifier de ce terme les chauves-souris qu’il détestait. « Que la bénédiction de la Vierge t’accompagne sur ton chemin. »

C’est alors que la nuit bleue silencieuse accompagnée de ses milliers d’yeux affables tombât, que les étincelles se mirent à briller dans le port endormi.

Année après année, les lourdes grappes prospéraient sur les pieds des vignes. Que le jeune vin déchaîné s’agitait dans la cave comme pour fuir l’obscurité, comme pour mieux atteindre l’air libre où il est né.

Il n’y avait que très peu de fûts, les moines maugréèrent quant à la rareté des fruits de leur dur labeur.

Padre Cesáreo Ocáriz cependant ne disait rien, se contentant d’un sourire rusé au moment où la préposée au courrier venait apporter les lettres des commerçants, des bleues, des rouges, des vertes, décorées de blasons, couvertes d’écritures tortueuses en provenance de toutes les régions d’Espagne. Mais lorsqu’un beau jour une missive de la Cour arriva, revêtue du sceau royal, le fait que le vin de l’abbaye d’Alcazaba était devenu la perle de Málaga n’était plus un secret pour personne. Précieux comme le pourpre dans l’Antiquité, il valait à présent son pesant d’or, tous les refrains à la ronde célébraient son arôme.

Les puissants de ce monde le buvaient ainsi que les dames de haut rang, ôtant d’un baiser les gouttes du bord de leur gobelets.

La richesse s’installait alors dans l’abbaye ; à mesure que la cave se vidait de son vin, l’abbaye se remplissait de trésors étincelants. Une magnifique chapelle remplaçait l’ancienne, une puissante cloche d’argent « du Saint Esprit » chantait désormais les louanges du Seigneur, faisant résonner l’ordre sacré au-dessus des vallées.

Les frères, vivant tranquillement, devenaient gras et gros à force de rester paisiblement assis sur leurs bancs de pierre. Ils n’avaient plus creusé depuis bien longtemps. Cependant les grappes continuaient à croître comme auparavant, comme d’elles-mêmes. Ce n’était pas pour déplaire aux moines qui continuaient de manger et de boire. Une fois l’an seulement, comme à l’occasion d’une fête, ils se rendaient dans la cave en compagnie de leur abbé au moment où le moût était en train de fermenter afin d’observer, en clignant des yeux, leur abbé qui introduisit la moitié d’une vieille botte dans chacun des fûts. Étant d’avis que tout le secret résidait là, ils se réjouissaient en compagnie de ce vieil homme pieux qui conservait toujours soigneusement ses vieilles chaussures, les découpant de ses propres mains en vue de cet instant solennel.

Le vieux Manuel n’avait pourtant pas manqué de leur expliquer qu’il s’agissait d’un miracle à proprement parler car le cuir à lui seul ne pourrait suffire à procurer à ce vin une telle qualité dans la mesure où quasiment un tiers des vignerons de Málaga ajoutait du cuir à son moût pendant la fermentation. Le secret résiderait donc plutôt dans le sol particulièrement fertile de l’héritage dont ils avaient bénéficié. Cependant, les frères ne s’en souciaient guère. Le soleil brillait, les raisins prospéraient, le fournisseur royal de Madrid arrivait bon an mal an afin de chercher les fûts en échange d’argent.

Un beau jour d’automne, Padre Cesáreo Ocáriz s’était endormi dans son fauteuil sous le mûrier pour ne plus se réveiller. Dans la vallée en contrebas, les cloches sonnaient. Maintenant, il repose en paix au cimetière. Dans un modeste lit de terre frais et vert ! Il dort désormais en compagnie des autres défunts. La ruine mauresque située sur le sommet de la colline jette son ombre calme et vénérable sur sa tombe couverte d’innombrables petites fleurs bleu foncé et d’une étroite dalle funéraire portant l’inscription « Requiescat in pace ».

Le cardinal de Saragosse avait envoyé un jeune abbé, Padre Ribas Sobri. C’était un homme très érudit, profondément savant, éduqué dans les écoles réputées des Frères du Cœur de Jésus. Doté d’un regard ferme, poignant, il était maigre et volontariste. Finie l’époque du doux farniente, les serviteurs étaient bientôt licenciés, les moines grassouillets obligés de se baisser de nouveau en gémissant au moment des vendanges. Jusque tard dans la nuit, ils devaient rester agenouillés afin de prier, prier sans relâche. Une stricte observance des règles était désormais de rigueur dans l’abbaye, accompagnée d’un silence de plomb. Tête baissée, le corps redressé, les mains jointes, les frères répétaient les ordres en murmurant : « Non est sanitas in carne mea a facie irae tuae : non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum. » Dans la cour, l’herbe poussait désormais entre les pierres, les colombes s’étaient envolées. La considération affligée des peines que voici provenait des cellules nues : « Unusquisque carnem brachii sui vorabit. »

Dès le lever du soleil glacial, les silhouettes sombres se dirigeaient vers la chapelle où les voix fredonnaient, priant le Salve Regina à la lueur des flammes vacillantes.

Les vendanges étaient à présent terminées. Don Pedro Ribas Sobri avait exécuté scrupuleusement les consignes de son prédécesseur défunt, jetant les morceaux de ses propres chaussures dans les fûts ouverts, exactement comme celui-ci.

La fermentation et le combat du jeune vin résonnaient dans les caves voûtées. Le roi ne pourra être que content de ce Guindre moelleux.

Les belles jeunes filles ne venaient plus pour se confesser. Elles avaient peur. La timidité leur pesait lourdement, aussi muette que l’hiver acariâtre qui pose ses mains glaciales sur la campagne morte. Puis arriva le printemps, ainsi que le jeune été dansant, appelant en vain.

De mauvaise humeur, les âniers chargèrent les fûts lourds sur leur charrette à ridelles contre un salaire réduit de moitié.

Don Pedro Ribas lut le courrier qui arrivait, puis, contrarié, il plissa son front : « le vénérable abbé se serait certainement trompé de vin. Il ne s’agissait en aucun cas du même Guindre qu’auparavant, ça ce n’était que du Dulce del Color ordinaire, de la même variété que n’importe quel autre vin de Málaga, » lui écrivit-on en provenance de la capitale. Jour après jour, les fûts lui furent réexpédiés. Les fûts pleins. En provenance de Lisbonne, de Madrid, de Saragosse.

L’abbé goûta, il goûta de nouveau et compara. Il n’y a aucun doute, ce parfum étrange, épicé lui faisait défaut. Il fit appeler le désormais très vieux Manuel, celui-ci examina, goûta à son tour, puis haussa tristement les épaules. Eh oui, le bon vieux Don Cesáreo avait eu la main heureuse ; il avait été bien davantage béni que le jeune Padre. Bien qu’il ne fût point autorisé à le divulguer à voix haute, les moines le chuchotèrent malgré tout entre eux.

Nuit après nuit, Don Pedro s’assit dans sa cellule devant d’étranges alambics, la lueur de sa chandelle projetant l’ombre de son profil tranchant sur le mur de chaux blanche. Ses longs doigts maigres manipulaient les fioles scintillantes aux cols fins et laids. Tout un tas d’instruments et de pistons insolites était posé tout autour de lui. C’est un alchimiste espagnol ! Oublié à présent la stricte observance, les pauvres moines épuisés pouvaient enfin dormir tranquillement. Mais il n’employa pas la bonne méthode ! Ce n’était pas grâce aux poudres blanches, aux liquides jaunâtres diaboliques et âcres qu’il put découvrir ce que la nature silencieuse consigna jadis de ses doigts secrets dans les livres hermétiquement clos.

Les ducs ne le boiront probablement plus jamais, ce magnifique Guindre pourtant si parfumé !

De nouveau, les fûts remplis du moût en train de fermenter furent alignés en rang. Une botte différente reposait désormais dans chacun des récipients, ici une botte ayant appartenu au gros frère Theodosio, voire une du vieux Manuel là-bas. Un morceau de botte subsistant de l’abbé défunt a même été glissé dans le fût rangé dans le coin tout au fond à gauche.

Une fois de plus, une nouvelle année s’annonça, le vin fut goûté, scrupuleusement examiné, il était très bon, mais ce n’était toujours pas du Guindre, toutefois un seul des fûts en contint, celui qui était rangé dans le coin tout au fond à gauche dans lequel reposait le morceau de botte de l’ancien abbé.

C’est celui-ci qui fut envoyé au roi !

Pedro Ribas Sobri était un homme volontariste, il n’avait de cesse de chercher, d’examiner, de comparer. Puis il annonça avoir enfin percé le secret. Les moines se turent, néanmoins leur doute persistait. Ils ne posèrent pas de questions, ils obéirent aveuglement aux ordres de leur abbé, connaissant sa sévérité en toute circonstance.

Manuel secoua tristement la tête.

À présent, les serviteurs ont repris leur travail pour le compte de l’abbaye, labourant et retournant sans cesse les mottes de terre noires, taillant les vignes, de sorte à ce que les frères ne remuassent plus un seul doigt, ils doivent redevenir gras et gros comme jadis. C’est l’abbé qui le veut ainsi.

Lorsque les rayons ardents du soleil dardent sans pitié sur la cour de l’abbaye d’Alcazaba faisant ployer les branches du mûrier assoiffé, les jeunes filles bronzées habillées de leurs mantilles multicolores se cachent derrière la haie, dressées sur la pointe des pieds pour mieux voir et elles s’amusent.

Vêtus d’habits lourds de laine, les gros pieds chaussés de hautes bottes entourées d’une large bande de caoutchouc afin de mieux transpirer, les pauvres moines sont obligés de s’aligner sur les bancs de bois dans le soleil ardent.

C’est que Pedro Ribas Sobri, un homme volontariste qui n’a cesse de chercher, d’examiner, de comparer, s’est juré de retrouver le véritable goût du Guindre, moi cependant, je vous dis qu’il agit en vain, car personne ne parviendra jamais à égaler l’ancien abbé.

 

 

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