« Ça ira, ça se fera, princesse »

« Ça ira, ça se fera, princesse »

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 18, 7e année, du 29 juillet 1902
vous pouvez consulter la version allemande originale sur ce site

« Bonjour Messieurs, » déclara le dandy tout en poussant sa légère valise à main de cuir jaune dans le filet à bagages du compartiment.

« Tout l’honneur est pour moi » et « Tous mes compliments » saluèrent les deux vieux messieurs flegmatiques d’une manière particulièrement obligeante car le dandy était très riche ce que tout Praguois honorable était censé savoir, de plus, il affichait une allure singulièrement indéfinissable, une sorte d’assurance qui les terrifiait.

Après que personne n’eut réclamé cette « eau fraîche » proposée pourtant avec tant d’insistance et que le quart d’heure habituel, censé convaincre le profane que le chemin de fer est une science, fut passé, le train se mit lentement en mouvement.

Les deux vieux messieurs vénérables observaient avec dédain le pli de repassage fortement prononcé sur les jambes du pantalon du nouveau passager. Eux-mêmes désapprouvaient bien évidemment de telles fantaisies. Un homme de caractère possède des protubérances de la forme d’un tubercule au niveau des genoux, il porte des chapeaux à larges bords lorsque les bords étroits sont à la mode et vice versa. (La plupart des chapeliers ne vivent que de l’existence de telles personnes.) Quelle attitude guindée que d’orner l’auriculaire d’une bague. À quelle fin, nom du Ciel, possède-t-on donc un index ! C’est ce dernier qui doit être affublé de la chevalière, dotée des initiales du grand-père. Et puis cette mode imbécile des chaînes de montre fines.

La mienne à côté me semble pour sûr un tantinet plus vénérable, pensait monsieur le conseiller d’architecture, dévisageant fièrement son ventre décoré, au milieu duquel pendillait la chaînette d’améthyste généralement admise comme belle et coutumière.

« Auriez-vous l’amabilité de me faire la monnaie d’un gulden ? » demanda le dandy au deuxième des deux hommes âgés, « c’est que je dois encore donner rapidement son pourboire au porteur de ma valise. »

Avec hésitation, monsieur l’inspecteur supérieur repêcha son grand porte-monnaie à la gueule discrète de laiton tout en grimaçant comme si quelqu’un avait voulu lui emprunter mille guldens. En l’ouvrant, il fit évidemment tomber un nombre incalculable de pièces de monnaie parmi elles, hélas, également la dent de lait de la petite Mizzi ; celles du petit Franzl et de Max étaient rangées, Dieu merci, dans un compartiment plus à l’intérieur. Il n’eut néanmoins aucune perte à déplorer puisque les recherches du jeune dandy furent fructueuses et que ce dernier était en outre doté de bons yeux.

Une dame d’un certain âge s’arrêta dans le couloir du wagon. Monsieur le conseiller d’architecture la salua obligeamment à travers la porte ouverte.

« Je vous prie, de qui s’agit-il ? » demanda l’inspecteur supérieur avec une certaine curiosité.

« Vous ne la connaissez donc pas ? Eh bien, c’est madame Syrovatka, elle est la veuve de feu le conseiller du tribunal régional supérieur. Depuis le décès de son époux, elle habite de nouveau auprès de sa famille, vous savez bien, les Müller du haut de la Neustadt. D’après ce que j’ai entendu dire, elle a tout de même été obligée de se séparer de son perroquet pour éviter qu’il ne révélât trop d’histoires de jeunes filles etcetera. Mais bon, il ne devrait pas lui manquer outre mesure, puisqu’elle et ses sœurs possèdent tout ce que l’on peut souhaiter. Je vous en prie, elles, elles ne manquent de rien, elles sont, elles sont… »

« De sacrés petites-bourgeoises, » compléta le dandy de manière ambiguë tout en avançant son front et en manipulant impatiemment le bord de son col montant à l’aide de son index.

Un silence embarrassant s’installa durant lequel le conseiller d’architecture se tut et l’inspecteur supérieur, confus, cracha entre ses bottes, tandis que le jeune homme impertinent regardait avec mélancolie par la vitre devant laquelle les fils des poteaux de télégraphe se levaient et s’abaissaient en défilant.

Le train même semblait se rendre compte de l’oppression généralisée car il adopta soudain une vitesse pour ainsi dire fulgurante comme pour mieux en finir avec cette atmosphère préoccupante. Maudits cahots ! Les wagons furent ballottés, se mettant à vibrer, les vitres tintèrent. Ce qui fit son effet, puisque peu après, les deux vieillards se retrouvèrent de nouveau réunis sur les sentiers balisés d’une conversation bourgeoise usuelle. Il était cependant impossible de comprendre quoi que ce soit car le fracas était effroyable. De temps à autre, quelques bouts de phrases décousues parvenaient à atteindre la surface. « Bien évidemment je ne serais pas parti si j’avais su que le baromètre allait baisser à ce point ;… le petit Max ;… quatrième… histoire de l’art… grec,… c’est incroyable ce que ce gosse arrive à se fourrer dans le crâne. »… »Eh bien, et ma fille alors… elle va avoir vingt ans le mois prochain… de magnifiques cheveux roux,… incroyablement maigre, par contre elle profère de ces tournures absurdes ; tout au long de la journée, on entend : ‘ça ira, ça se fera, princesse’… voilà des propos sans queue ni tête… ça vient sûrement de ces romans modernes imbéciles… Maeterlinck… ramollissement cérébral… interdire officiellement. »…

Subitement, une préoccupation profonde semblait avoir submergé le jeune homme car il n’avait pas le moins du monde pris part aux conversations, mais s’était au contraire mis à fixer la paumelle verte et oscillante de la vitre avec attention, puis, pour finir il avait même sorti un calepin dans lequel il commença à compter assidument.

« Monsieur de Bacca connaîtra certainement la réponse, » le dérangea à présent le conseiller d’architecture au moment où le ballottement avait fini par cesser quelque peu : « Rappelez-moi, s’il vous plaît, le titre de ce roman de Prévost qui est joué actuellement au théâtre d’été. »

« Demi-vierges, » répondit le dandy.

« Demi-vierges, mais oui bien sûr, c’est exact. Écoutez-moi bien, Monsieur l’inspecteur supérieur, ce que je vais vous dire, quelle histoire ! Et ils prétendent même que ce serait réaliste… De tels événements n’existent tout simplement pas. Primo, ce sont des choses qui n’arrivent jamais dans une bonne maison et deuxio encore moins à Prague. »

Le dandy se mit à ricaner.

« Et puis il est totalement impossible de cerner le personnage du héros de ce roman. Que fait-il ce… ce… comment s’appelle-t-il déjà ? »

« Julien de Suberceaux, » intervint le jeune homme.

« Oui, c’est exact, Suberceaux, mais que fait-il donc au juste avec cette gourgandine, je ne comprends décidément rien à cette histoire. »

Le dandy jeta un regard cynique sur le locuteur.

L’entrée du contrôleur exigeant les billets lui évita de répondre.

« Où vous rendez-vous au juste, Monsieur de Bacca ? » demanda le conseiller d’architecture, de nouveau affable.

« Moi ? Je ne vais que jusqu’à Trautenau, afin d’aller examiner une femme extatique. Un cas authentifié. »

Eh bien, évidemment, vous voilà encore mêlé à des histoires folles ! Extase ! Mais je vous en prie, extase ! Voyons ! Une bonne portion de viande demi-sel accompagnée de choux et de knödel avec quelques verres de Pilsen représente la meilleure des extases. »

Silence.

« Pilsen ! Voilà une bonne petite bière, » médita le vieux.

Le dandy, s’apprêtant à le gratifier d’une réponse cinglante, décida cependant au dernier moment d’avaler celle-ci en même temps qu’une bouffée de fumée de cigarettes. De toute manière, monsieur le conseiller d’architecture changea rapidement de sujet en lui conseillant : « Pour éviter de l’abîmer, vous devriez protéger votre belle valise de cuir avec une housse en toile de lin, monsieur de Bacca. »

« Dans ce cas, je préfère me procurer directement une valise en toile de lin, » rétorqua le jeune homme d’un air morose ; peu après, il sortit cependant un petit tas de photographies qu’il tendit au vieux en guise de réconciliation : « De telles choses vous intéresseraient-elles ? »

Un sourire égrillard sur les lèvres, le conseiller d’architecture ajusta ses lunettes tout en contemplant les images qu’il tendit ensuite une à une à son voisin.

« Celle-là, la blonde, en voilà une plantureuse, il y a de quoi s’agripper, ha, ha ,ha. » (Monsieur l’inspecteur supérieur se joignit gaillardement à son rire gras.) Mais qu’arrive-t-il donc à celle-là, on ne voit même pas sa tête ?… Quelle créature maigrichonne ! » continua-t-il, interrogateur, puis il se tut d’un seul coup… pourquoi donc ce jeune freluquet affichait-il un sourire si présomptueux ?

« Ça !… C’est une jeune dame, » fut la réponse, « d’après son corps seul, sans apercevoir la tête, une personne non autorisée n’est ainsi pas en capacité de la reconnaître ! »

De nouveau, un long silence se fit.

Un nuage couvrait à présent le soleil. Une luminosité grisâtre s’étant répandue sur les champs en forme d’éventail, les ombres précises s’étaient estompées. Attentive, la nature retint son souffle.

« Il se trouve que mon aînée, Erna, se mariera bientôt, » laissa échapper monsieur le conseiller d’architecture brusquement.

Un nouveau silence général.

« Dites-moi, que pensez-vous de la télépathie, je veux dire la transmission de la pensée, ça ne vous dit rien non plus ? » recommença le dandy.

« Vous voulez parler de la toute nouvelle télégraphie sans fil ? » demanda l’inspecteur supérieur.

« Non, non, de la transmission spontanée et directe de la pensée d’un cerveau à un autre, le fait de lire dans la pensée d’autrui, si vous préférez. »

« Mais arrêtez donc avec vos histoires à la Ibsen, que de foutaises, » rigola le conseiller d’architecture, « ce n’est effectivement un secret pour personne dans toute la ville que vous vous intéressez volontiers à de telles fantaisies, mais vous n’arriverez pas à m’embobiner. Transmission de la pensée ! Ha, ha, ha. Si je n’avais pas vu vos photographies tout à l’heure, je serais presque enclin à croire que vous faites vraiment partie de ces illuminés ! »

Le jeune homme fit cliqueter le fermoir de son étui à cigarettes.

« Mais alors, celle sans tête, l’avez-vous photographiée vous-même ? » demanda l’inspecteur supérieur, « est-elle donc vraiment quelqu’un de distingué ? »

Le dandy balança ses gants dans l’air tout répondant en bâillant « ça ira, ça se fera, princesse. »

Le cigare tomba de la main de monsieur le conseiller d’architecture : « Co… comment… ça ira, princesse, co… comment ? »

« Eh bien, » rétorqua le dandy, « il s’agit d’une de ces tournures que l’on prononce sans réfléchir. »

Soudain une secousse ! La valise de cuir tomba sur le crâne de monsieur le conseiller d’architecture. Le train s’arrêta.

Trrr…autenau, Trauten…au.

Trrr…autenau. Quinze minutes d’arrêt.

 

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