La mort violette

La mort violette

De Gustav Meyrinck

Publié dans Simplicissimus N° 8, 7e année, du 20 mai 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Le Tibétain se tut. Sa silhouette maigre s’attardait encore quelques secondes, droite et immobile, puis elle disparut dans la jungle. Sir Roger Thornton scruta le feu. Si ce Tibétain n’avait pas été sannyāsin, c’est-à-dire un pénitent et, de surcroît, en pèlerinage pour Bénarès, il n’aurait pas cru un traître mot de ce qu’il lui avait dit, mais un sannyāsin ne ment jamais, il est du reste également impossible de le tromper. Ce tressaillement insidieux, voire cruel sur les traits de l’Asiatique !? Ou bien était-ce la lueur des flammes qui l’avait induit en erreur en se reflétant si étrangement dans ces yeux mongoloïdes ? Les Tibétains haïssent les Européens, préservant jalousement leurs secrets magiques à l’aide desquels ils espèrent pouvoir un jour anéantir ces étrangers hautains lorsque le grand jour sera arrivé. Qu’importe, lui, Sir Hannibal Roger Thornton, devait aller vérifier de ses propres yeux si de telles forces occultes reposaient véritablement entre les mains de ce peuple énigmatique. Il avait cependant besoin de compagnons, d’hommes courageux dont la volonté n’allait point se briser dès que les terreurs d’un autre monde les côtoieraient. L’Anglais se mit à dévisager ses compagnons. Parmi les Asiatiques, l’Afghan là-bas, intrépide comme un fauve, était le seul qu’il pût envisager, mais sa superstition était au contraire bien trop excessive ! Ne restait donc plus que son serviteur européen. À présent, Sir Roger le touche à l’aide de son bâton. Pompéjus Jaburek est totalement sourd depuis l’âge de dix ans, mais il sait lire chaque mot, même le plus insolite, sur les lèvres. Sir Roger Thornton lui explique avec des gestes précis ce que le Tibétain lui a révélé. Une contrée très singulière se situerait à une distance d’environ vingt jours de voyage, dans une vallée particulière, latérale, de l’Himalaya. D’immenses parois rocheuses verticales l’entoureraient de trois côtés, son unique accès étant défendu par des gaz toxiques émanant sans cesse de la terre qui tueraient instantanément chaque être vivant tentant d’y pénétrer. Une petite peuplade appartenant à la race tibétaine et coiffée de bonnets rouges pointus résiderait à l’intérieur de cette gorge d’une taille d’environ cinquante miles carrés anglais, en plein milieu d’une végétation des plus opulentes. Cette population vénérerait un être maléfique et satanique sous les traits d’un paon. Au cours des siècles, cet être satanique aurait enseigné la magie noire aux habitants, leur ayant révélé les secrets censés un jour transformer le globe terrestre dans son ensemble, il leur aurait ainsi inculqué une sorte de mélodie capable d’anéantir immédiatement même le plus puissant des hommes. Pompéjus Jaburek afficha un sourire ironique. Sir Roger Thornton lui expliqua avoir l’intention de passer les zones empoisonnées à l’aide de casques et de réservoirs de plongée contenant de l’air compressé afin de parvenir à l’intérieur de la gorge mystérieuse. Pompéjus Jaburek hocha la tête en signe d’approbation tout en se frottant joyeusement les mains sales.

Le Tibétain n’avait pas menti. L’étrange gorge d’une verdeur magnifique s’étalait en contrebas tandis qu’une ceinture désertique jaune-ocre faite de terre molle et érodée de la largeur d’une demi-heure de route la séparait de la région environnante.

Le gaz émanant du sol était du dioxyde de carbone pur. Sir Roger Thornton ayant estimé la largeur de cette ceinture à partir d’une colline voisine décida d’entamer l’expédition dès le lendemain matin. Les casques de plongée qu’il s’était fait envoyer de Bombay fonctionnaient à merveille.

Pompéjus Jaburek portait les deux fusils à répétition ainsi que divers instruments que son maître avait jugés indispensables. L’Afghan avait obstinément refusé de les accompagner en se déclarant prêt à tout instant à s’engouffrer dans un repaire de tigres, tandis qu’au contraire il refuserait d’entreprendre une telle aventure dommageable pour son âme immortelle. Seuls les deux Européens étaient donc demeurés téméraires. Les casques de plongée en cuivre étincelaient au soleil, projetant des ombres singulières sur le sol mousseux duquel les gaz toxiques s’élevaient en d’innombrables bulles minuscules. Sir Roger Thornton avait adopté une démarche rapide afin d’être certain de disposer d’assez d’air comprimé pour traverser la zone gazeuse. Tout ce qu’il voyait se présentait sous une forme vacillante comme s’il regardait à travers une fine couche d’eau. La lumière du soleil colorant les glaciers lointains, le « toit du monde », avec leurs silhouettes gigantesques comme un miraculeux paysage de mort, lui semblait d’une verdeur fantomatique. À peine arrivé au niveau de l’herbe fraîche en compagnie de Pompéjus Jaburek, il craqua une allumette afin de s’assurer de la présence d’atmosphère dans toutes les couches de l’air. Les deux hommes ôtèrent ensuite leurs casques et leurs réservoirs de plongée. Le mur constitué de gaz qui était à présent situé derrière eux ressemblait à une masse d’eau frémissante. L’air s’était chargé d’un parfum entêtant proche de celui de l’ambre. Des papillons étincelants de la taille de la paume d’une main, recouverts de dessins étranges, étaient posés sur des fleurs immobiles, les ailes déployées, comme autant de grimoires ouverts.

À une distance considérable l’un de l’autre, les deux hommes se dirigeaient sur une étendue forestière obstruant la vue d’ensemble. Croyant avoir entendu un bruit, Sir Roger Thornton fit signe à son serviteur sourd. Pompéjus Jaburek chargea son fusil. Ils avaient à présent contourné la pointe de la forêt, une prairie s’étendait devant leurs yeux. À peine un quart de mile anglais devant eux, environ cent hommes, apparemment des Tibétains aux bonnets rouges pointus, avaient formé un demi-cercle, les intrus étaient donc déjà attendus. Sans crainte, Sir Roger Thornton s’approcha de la foule, Pompéjus Jaburek l’ayant devancé latéralement de quelques pas. Les Tibétains, vêtus de leurs peaux de mouton coutumiers, ne possédaient malgré tout aucune apparence humaine tant leurs visages, exprimant une méchanceté redoutable et surhumaine, étaient difformes et dissuasivement laids. Ils laissaient approcher les deux hommes d’assez près, puis, sur un signe de leur chef, ils levèrent leurs mains à la vitesse de l’éclair et les pressaient avec force contre leurs oreilles. Dans le même temps, ils criaient quelque chose à pleins poumons. Pompéjus Jaburek, ayant épaulé son fusil car le mouvement bizarre de la foule lui semblait être le signal d’une quelconque attaque, se retourna d’un air interrogateur vers son maître. Ce qu’il découvrit à ce moment fit affluer tout le sang vers son cœur.

Une couche gazeuse tremblante et tourbillonnante s’était formée autour de son maître, en tous points semblable à celle qu’ils venaient de parcourir il y a peu. La silhouette de Sir Roger Thornton perdit ses formes comme poncée par ce tourbillon, d’abord sa tête devint pointue, ensuite toute sa masse s’effondra comme si elle était en train de se liquéfier ; à l’endroit même où il y a quelques instants encore, l’Anglais nerveux était resté debout, Pompéjus Jaburek aperçut à présent un cône violet clair de la taille et de la forme d’un pain de sucre. C’est alors que Pompéjus Jaburek, le sourd, fut pris d’une rage féroce. Les Tibétains continuant de crier, il observa attentivement leurs lèvres afin d’y découvrir ce qu’ils pouvaient dire. Ils répétaient constamment un seul et même mot. Soudain, leur chef s’avança, tous se turent, ôtant leurs mains des oreilles. Ils se mirent alors à foncer comme des bêtes sauvages sur Pompéjus Jaburek. Celui-ci, rendu fou de rage, tirait avec son fusil à répétition dans la masse qui, l’espace d’un instant, hésita. D’instinct, il leur lança le mot qu’il venait de lire sur leurs lèvres, s’époumonant ; Amalan, am – ma – lan, criait-il à en faire rugir cette vallée comme si les forces de la nature s’y étaient déchaînées. Soudain, il fut pris de vertige, apercevant tout autour de lui comme s’il regardait à travers une paire de lunettes trop fortes, le sol se déroba sous lui. Mais cela n’avait duré qu’un instant, à présent, sa vision recouvrait toute sa précision. Les Tibétains avaient disparu de la même manière que son maître l’instant d’avant, seul un nombre incalculable de pains de sucre violets était désormais posé devant lui. Le chef vivait encore. Ses jambes s’étaient déjà transformées en une bouillie bleuâtre, même son torse commençait à présent à se rétrécir, comme si l’homme tout entier était en train d’être digéré par un autre être totalement transparent. Il ne portait pas de bonnet rouge, mais une construction semblable à une mitre dans laquelle ses yeux jaunâtres et vifs bougeaient encore. Pompéjus Jaburek cogna violemment sur son crâne avec la crosse de son fusil, mais il ne pût malheureusement éviter que le mourant ne le blesse au dernier moment au pied à l’aide d’une faucille.

C’est alors qu’il regarda autour de lui, mais pas une seule âme qui vive n’était visible à la ronde. Le parfum d’ambre s’était encore intensifié, il était devenu à présent quasiment âcre. Il semblait émaner des cônes violets que Pompéjus Jaburek s’était mis à inspecter. Dans la mesure où ils se ressemblaient tous, se composant sans exception de cette mucosité gélatineuse violet clair, il lui était impossible de distinguer les restes de Sir Roger Thornton parmi ces pyramides violettes.

Grinçant des dents, Pompéjus Jaburek piétina le visage du chef tibétain mort et retourna par le même chemin que celui qu’ils avaient pris à l’aller. De loin, il vit briller les casques de cuivre au soleil. Il remplit d’air son réservoir de plongée et pénétra dans la zone gazeuse. Cette fois-ci, la route lui semblait interminable. Les larmes coulaient sur le visage du pauvre homme. Oh, mon Dieu, mon Dieu, son maître était mort. Décédé ici, dans cette Inde lointaine. Les géants de glace de l’Himalaya restaient imperturbablement dressés en direction du ciel, peu leur importait la misère de ce minuscule cœur humain palpitant.

Pompéjus Jaburek avait fidèlement consigné sur papier tout ce qui s’était passé, mot par mot, ainsi qu’il l’avait vu et vécu, car il était toujours dans l’incapacité de comprendre, puis il avait adressé ce message au secrétaire de son maître à Bombay, rue Adheritollah 17. C’est l’Afghan qui s’était chargé de transmettre le message. Puis Pompéjus Jaburek était mort car la faucille du Tibétain était empoisonnée. « Allah est l’Unique et Mohammed est son prophète », pria l’Afghan en touchant le sol de son front. Les chasseurs hindous avaient recouvert le cadavre de fleurs et l’avaient brûlé sur un bûcher en entonnant des chants pieux.

Ali Murrad Bey, le secrétaire, avait pâli en prenant connaissance de ce message horrible qu’il avait transmis aussitôt à la rédaction de la « Gazette Indienne ». C’est alors qu’un nouveau déluge s’abattit.

La « Gazette Indienne », publiant « Le cas Roger Thornton », parut le lendemain avec trois bonnes heures de retard sur son horaire habituel. Un incident étrange et redoutable avait causé ce retardement. Monsieur Bireendranath Navrodjee, le rédacteur du journal, et deux de ses employés subalternes, ayant pour habitude de vérifier l’édition en sa compagnie autour de minuit, avaient disparu du bureau fermé sans laisser de traces. Trois cylindres bleuâtres et gélatineux étaient posés sur le sol, les feuilles du journal fraîchement imprimé éparpillées autour d’eux. À peine la police avait-elle rédigé les premiers comptes rendus avec son habituelle suffisance que d’innombrables autres cas furent signalés. Des personnes gesticulant en lisant leurs journaux disparurent par douzaines devant les yeux horrifiés de la foule qui sillonnait les rues. D’innombrables petites pyramides violettes apparurent çà et là, à perte de vue, dans les escaliers, sur les marchés et dans les ruelles ; avant la tombée du soir, la moitié de la ville de Bombay avait succombé. Une mesure sanitaire officielle avait ordonné le blocage immédiat du port, tout comme le moindre trafic vers l’extérieur afin d’endiguer la propagation de la nouvelle épidémie puisqu’il ne pouvait s’agir que de cela. Seuls le télégramme et le câble crépitèrent toute la nuit, transmettant mot pour mot le rapport effroyable ainsi que toute l’affaire « Sir Thornton » dans le reste du monde à travers les océans. Dès le lendemain, la quarantaine, considérée comme appliquée trop tardivement et se révélant donc désormais inutile, fut levée. Les messages d’alarme provenant de tous les pays du monde annoncèrent que « la mort violette » s’était déclarée concomitamment quasiment partout, menaçant à présent de dépeupler la terre. Tous avaient perdu la tête et le monde civilisé ne ressemblait plus qu’à une gigantesque fourmilière dans laquelle le fils d’un paysan aurait fiché un bâton. En Allemagne, l’épidémie se déclencha tout d’abord à Hambourg, tandis que l’Autriche, exclusivement friande de nouvelles régionales, avait été épargnée pendant des semaines. Le premier cas à Hambourg avait été tout particulièrement tragique. Le pasteur Stühlken, rendu quasiment sourd par son âge vénérable, s’était attablé pour prendre le café tôt le matin dans le cercle de sa chère famille, il y avait Theobald, l’aîné avec sa longue pipe d’étudiant, Jette, sa fidèle épouse, la petite Mine, la petite Tine, bref, tout le monde était présent. Le père, très âgé, venait d’ouvrir le journal anglais fraîchement livré et se mettait à lire aux siens l’article concernant « L’affaire Sir Thornton ». À peine avait-il prononcé le mot « Amalan », voulant par la suite se réconforter d’une gorgée de café, il s’aperçut avec effroi qu’il n’était entouré que de cônes violets gélatineux. Dans l’un d’entre eux la longue pipe d’étudiant était encore fichée. Le Seigneur avait rappelé à lui la totalité des quatorze âmes de son cercle familial.

Le vieil homme pieux s’effondra, ayant perdu connaissance. Au bout d’une semaine déjà, plus de la moitié de l’humanité avait succombé.

Un savant allemand eut le privilège d’apporter un minimum de clarté à ces événements. Le fait que les sourds et les sourds-muets restaient épargnés par cette épidémie lui avait suggéré la solution tout à fait appropriée qu’il devait s’agir dans le cas présent d’un phénomène purement acoustique. Après avoir couché dans son bureau solitaire une longue étude scientifique sur le papier, il avait annoncé au moyen de quelques slogans publicitaires sa révélation prochaine lors d’une conférence publique. Au moment de son intervention, il se référa à quelques écrits religieux indiens pour ainsi dire inconnus traitant de l’apparition de cyclones provenant des astres et d’autres fluides mystérieux provoqués par la prononciation de certains mots ou encore de certaines formules secrets, interprétation qu’il appuya ensuite plus ou moins sur les expériences les plus récentes dans le domaine de la théorie des vibrations et des rayonnements. C’est dans la ville de Berlin qu’il tenait sa conférence, pour lire les longues phrases de son manuscrit il était obligé de se servir d’un porte-voix tant l’affluence du public était énorme. Il termina son mémorable exposé laconiquement en conseillant : « Allez consulter votre oto-rhino-laryngologiste, demandez-lui de vous rendre sourd et gardez-vous surtout de prononcer de mot « Amalan ». » Une seconde plus tard, aussi bien le savant lui-même que son audience s’était transformé en cônes gélatineux sans vie. Nonobstant, son manuscrit avait survécu, se faisant connaître au fil du temps, ses consignes avaient également fini par être observées, préservant ainsi l’humanité de l’extinction totale.

Quelques décennies plus tard, nous sommes en 1950, une toute nouvelle génération de sourds-muets peuple le globe terrestre. Les habitudes et les mœurs ont changé, le statut social et la propriété ont également été profondément modifiés. C’est un oto-rhino-laryngologiste qui règne désormais sur le monde. Les partitions musicales ont été reléguées aux oubliettes en même temps que les préceptes alchimistes du Moyen-âge. Mozart, Beethoven et Wagner sont devenus des objets de dérision comme le furent jadis Albert le Grand et Paracelse. Dans les cabinets de torture de certains musées, quelques pianos poussiéreux parviennent parfois encore à grincer de leurs vieilles dents.

Postface de l’auteur : Le vénérable lecteur est prié de s’abstenir de prononcer le mot « Amalan »à haute voix.

 

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