Pique

Pique

Par Auer-Waldborn (pseudonyme de l’écrivain autrichien Arthur Zoglauer)

Publié dans Simplicissimus N° 6, 7e année, du 6 mai 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Pique était un animal célèbre dans toute la ville. N’appartenait-il pas à Mika Duninska qui, depuis deux mois déjà, attirait tous les soirs la faune noctambule de Mitrovitza au Colisée.

Seul le diable sait d’où cet établissement enfumé, sale et jamais aéré tenait ce nom. Toujours est-il que son propriétaire était atteint de folie des grandeurs déjà pour la simple raison qu’il avait osé baptiser l’infâme piquette, provoquant systématiquement d’horribles maux de ventre au moins pendant trois jours d’affilée, du nom prestigieux de « champagne », c’est tout au moins ce qui était mentionné sur l’unique carte des vins, poisseuse comme le reste.

À présent, Mika était donc devenue l’attraction du Colisée. Du point de vue des circonstances régionales, c’est-à-dire de celles de la ville de Mitrovitza, elle était considérée comme quelqu’un de supérieur, de plus, elle était « impartiale ». C’est du moins ce qu’affirmait la faune noctambule.

Or, elle ne semblait pas si impartiale que cela puisqu’elle avait tout particulièrement accordé sa préférence à un personnage qui se nommait Vladimir Palkovic. Elle semblait elle-même en ignorer la raison, dans la mesure où Gzinski était plus riche, Wroinovic plus jeune et aussi plus mignon, mais… comme quoi les femmes sont imprévisibles.

Il se trouve que Vladimir Palkovic en était passablement satisfait, bien que tout cela ne fût pas si évident pour lui. En effet, il était fiancé, réellement fiancé pour de bon.

Certes, ils ne pouvaient pas se marier pour l’instant parce qu’ils manquaient d’argent, mais ce n’était qu’une période passagère dans la mesure où « elle » possédait une riche tante à héritage et qu’elle allait même faire un très beau parti au moment du décès de celle-ci. Mais comme personne n’est prêt à se faire pousser de vie à trépas, encore moins les tantes à héritage, il convenait donc d’attendre.

Tout cela aurait été bien beau si Véra, – c’est son nom qui était ce qu’elle avait de plus joli selon les dires de Vladimir – mis à part son futur héritage, n’avait pas eu des points de vue si singuliers. Elle faisait grand cas de morale, de convenances et de bonnes mœurs, affichant de ce côté des opinions si extravagantes qu’elle en était constamment sur le pied de guerre avec son fiancé. Le terme d’« amour » devait revêtir une signification concrète aux yeux de Vladimir, autrement il s’en moquait en ce qui  concerne ses propres prétentions, mais, dans la mesure où Véra ne comprenait absolument pas cet état de fait, il était bien obligé d’aller chercher un substitut ailleurs. Il se trouve que Mika était parfaite pour cela ! Elle, elle savait ce que signifiait le terme « amour » ! S’il n’y avait pas la tante à héritage, je me moquerais de son comportement idiot dans la mesure où le monde ne manque pas de femmes charmantes, avait-il même laissé tomber un jour. Le côté désagréable de la chose consistait cependant dans le fait qu’il fallait sans cesse cacher cette affaire avec Mika Duninska dans la mesure du possible. Si Véra l’apprenait, alors là, adieu Véra ! Ce qui signifie également adieu la tante à héritage et adieu toute la fortune.

Aujourd’hui, il avait été imprudent pour la première fois. Il avait accompagné Mika à la gare. Elle le lui avait demandé avec tant de gentillesse qu’il avait fini par céder. Fort heureusement, il n’avait rencontré personne de sa connaissance en chemin. Au moment où elle était déjà installée dans le compartiment, il s’était soudain souvenu de Pique, comment cela se faisait-il que son compagnon inséparable n’était pas là.

« Où est donc Pique, Mika ? »

« Je l’ai laissé à la maison, je ne peux quand même pas traîner cette bestiole partout où je vais, » elle ne pût tout de même pas lui avouer que Nikolajecics, à qui elle rendait visite, haïssait les chiens, même s’ils appartenaient à Mika Duninska.

« J’espère qu’il ne fera pas de bêtises à la fin. »

« Que veux-tu donc qu’il fasse. Donc, adieu, mon fils. »

Elle l’appelait mon fils, selon elle, c’était bien plus joli que Vladimir, de plus ce nom était bien trop commun dans la région et, dans la mesure où c’était Mika qui en avait décidé ainsi, il la laissait faire.

Le chef de station siffla, quelques secondes plus tard, le train disparut.

Vladimir soupira de soulagement. Dieu merci, ce danger était désormais passé.

Il consulta sa montre. Déjà quatre heures. Il fallait se rendre chez Véra qui recevait aujourd’hui. Rien qu’à l’idée de rencontrer toutes ces nobles jeunes filles toujours assises là comme si elles ne savaient pas compter jusqu’à cinq en lui jetant des regards courroucés à chaque fois qu’il racontait la moindre anecdote, il fut pris de nausées.

C’est qu’il n’en connaissait pas d’autres, d’anecdotes, d’ailleurs elles n’étaient pas si mauvaises que cela. Mais bon, que pouvait-il faire.

Il descendait lentement la rue. Soudain, il sursauta comme si quelqu’un lui avait donné un coup dans le dos. Voilà Pique qui sautait sur lui en aboyant tout en déposant avec ses pattes sales de larges trainées de détritus marron sur son pardessus clair. Satanée bestiole ! Il avait déjà eu une sorte de prémonition auparavant. Mais comment avait-il pu arriver ici. L’animal ne fit pas mine de se calmer. Il tenta de le battre. L’autre se prit au jeu et se mit à l’entourer en décrivant de larges cercles autour de lui tout en aboyant. Si quelqu’un l’apercevait en compagnie de cette bestiole, il pourrait nier autant qu’il le voulait, cela ne servirait à rien. Peut-être se calmerait-il s’il cessait de s’en préoccuper. Il poursuivit donc son chemin sans se retourner et sans faire attention au chien.

L’aboiement se tut, effectivement. Dieu merci.

Maintenant, il imaginait également comment Pique avait pu s’enfuir. Quelle idée d’avoir laissé la fenêtre ouverte, qui plus est, dans un appartement au rez-de-chaussée. Arrivait-il parfois à ces femmes de réfléchir ?

Pourvu que la bestiole se soit tirée. Il s’arrêta afin de se retourner. Voilà Pique pas moins de cinq pas derrière lui comme s’il n’en avait jamais été autrement qui l’observait tout en remuant la queue.

Il ne sut dire contre qui sa colère était la plus grande, contre Mika ou contre son chien. Ne même pas pouvoir laisser libre cours à sa colère !

Évidemment, il croisait maintenant également des connaissances. Il était donc de mise de continuer à marcher, peut-être que la bestiole finirait par rester près de la maison. Progressivement, il accélérait ses pas sans oser se retourner.

Cinq minutes plus tard, il serait chez Véra. Si un invité de la réception chez Véra l’apercevait maintenant avec le chien, ce serait la catastrophe garantie. S’excuser ? Il aurait aussi bien pu raconter n’importe quoi.

Arrivé désormais dans une rue adjacente, il voulut à présent vérifier – par tous les noms du Ciel et de Satan ! – la bestiole était toujours là. Une colère sans limites le submergea.

C’est justement aujourd’hui qu’il avait laissé son revolver à la maison, autrement il aurait tranquillement abattu la bête en plein milieu de la rue tellement il était en proie à la colère. Une pensée le traversa aussitôt. S’engageant dans une rue transversale, il s’approcha d’un tas de gravats qui y étaient accumulés.

Choisissant cinq ou six grosses pierres bien anguleuses, il se retourna vivement et se mit à les lui lancer. Touché ! Que la bestiole crève ! Cependant Pique, reconnaissant le danger, avait pris la poudre d’escampette en hurlant dès le deuxième jet de pierre et dévalait désormais la rue, la queue entre les pattes.

Dieu merci ! Cela avait donc marché. Profiter vite de l’occasion avant que la bestiole ne fasse demi-tour. Vladimir Palkovic courut à en faire voltiger les pans de son pardessus.

C’est seulement après avoir fermé derrière lui la porte de l’immeuble dans lequel habitait Véra, et non sans avoir jeté un dernier regard angoissé sur la ruelle, qu’il réalisa le côté extravagant de son comportement. Diable ! Si quelqu’un l’avait vu courir de la sorte ! Les gens devaient le prendre pour fou. Tout cela à cause de cette damnée bestiole avec laquelle il avait toujours eu un comportement si gentil pour faire plaisir à Mika. Il aurait mieux valu lui donner tout de suite de la mort-aux-rats au lieu de dépenser de l’argent pour toutes ces friandises.

De quoi avait-il l’air, maintenant ? Les gouttes de sueur tombaient de son front, le col de sa chemise était trempé de transpiration et sa cravate pendouillait comme un vieux chiffon. En outre, il était couvert de traces des pattes de Pique.

Il s’arrêta un instant devant la porte de l’appartement du premier étage afin de tenter de se nettoyer un peu ; puis il sonna. Tiens, n’y avait-il pas un bruit comme si quelqu’un grattait en bas à la porte d’entrée de l’immeuble ? Serait-il en proie aux hallucinations ou bien Pique aurait-il finalement… il ne lui restait plus le temps d’y réfléchir, le domestique avait à présent ouvert.

Au moment ou Vladimir Palkovic, enfin soigneusement nettoyé, pénétra dans le salon, il ressentit aussitôt un plaisir agréable. Ici, au moins, il était à l’abri de Pique. Il n’allait pas quitter ce lieu de sitôt, peut-être que la bestiole l’attendait vraiment en bas.

Il affichait un comportement pour ainsi dire amical envers les jeunes filles bien que celles-ci ne lui accordassent que peu d’intérêt. N’avait-il pas raison ? Ces donzelles idiotes n’étaient intéressées que par un bon parti et dans la mesure où il était déjà fiancé, il ne comptait plus guère pour elles. Que d’oies ! Mais il n’était pas venu pour se faire gâcher sa bonne humeur.

Il s’assit donc à côté du vieux gros docteur afin d’entamer une discussion à propos de problèmes digestifs. Mon Dieu ! C’était le seul sujet qui puisse encore passionner ce vieil homme, il pouvait néanmoins toujours en profiter pour apprendre quelque chose. La discussion ne s’avérait cependant pas particulièrement amusante, d’autant plus que le docteur avait la plupart du temps la bouche pleine de sandwiches et que le bruit de sa mastication empêchait une bonne compréhension de ses propos.

On sonna à la porte. Probablement encore un invité tardif. Une conversation animée eut lieu dans le vestibule suite à quoi quelque chose heurta contre la porte provoquant l’ouverture soudaine de cette dernière. D’abord enroulé dans les rideaux de porte qu’il déchirait bruyamment en mille morceaux, un monstre sanguinolent, crotté et hérissé pénétra en fonçant entre les petits guéridons de manière à en casser les bibelots, les verres et les tasses, c’était Pique ! Les lambeaux des rideaux flottaient comme autant de drapeaux déchaînés derrière lui, renversant tout sur leur passage.

Tous n’émirent qu’un seul cri d’effroi. Tentant de fuir le monstre, les convives s’étaient sauvés qui sur les chaises, qui sur la table ou encore le piano, deux dames d’un certain âge s’étaient même évanouies sur le canapé. Le docteur, ayant avalé de travers, devint alternativement rouge et bleu, menaçant de s’étouffer ; seul Vladimir Palkovic, pétrifié, incapable de prononcer la moindre parole, fixa Pique qui, l’ayant enfin reconnu, se précipita sur lui en émettant des aboiements de joie. Sur ces entrefaites, Gzinski, à moitié caché par un lambeau des rideaux déchirés derrière lesquels Véra s’était réfugiée dans l’effarement général, se tenait dans l’embrasement de la porte, le petit Gzinski, qui affichait son sourire le plus innocent lorsque, tout en survolant avec un sourire amusé la confusion générale, il indiqua : « Pardonnez-moi, mais ce chien attendait devant la porte, je pensais qu’il appartenait à une de ces dames. »

Si Vladimir Palkovic n’avait pas été totalement incapable de faire quoi que ce soit, il aurait tout simplement tabassé le petit Gzinski à mort ou l’aurait tué d’une façon ou d’une autre.

Quel coup fourré ! Le petit Gzinski, cet ignoble personnage, connaissait la bestiole aussi bien que lui-même ! « Mais c’est Pique ! »

Le docteur, se ressaisissant enfin après avoir fixé l’animal d’un air effaré par-dessus son nez rouge, s’était écrié en riant : « Pique ! Qui est Pique ? »

Déjà Véra s’était avancée, les convives, attentifs, se pressaient autour d’elle. À qui était donc cet animal ?

« Pique, eh bien, c’est tout simplement Pique. Bien évidemment, vous ne le connaissez pas, Mademoiselle Véra. Il appartient à la Duninska. »

Si Vladimir Palkovic avait pu disparaître aussi loin au fond de la terre qu’il le souhaitait de tous ses vœux, il serait probablement ressorti de l’autre côté du globe.

La Duninska ! Ce nom-là, ils le connaissaient tous et voilà son chien à elle couché à présent à ses pieds comme s’il n’en avait jamais été autrement.

« Crénom de nom ! » Il ne parvint qu’à prononcer ces uniques paroles, qu’il accompagna d’un coup de pied qui fit fuir Pique en hurlant dans un coin du salon.

Cinq minutes plus tard, il était en route pour son appartement en compagnie de Pique qu’il traînait derrière lui, tristement accroché à un bout de ficelle. Il ne se souvenait plus de ce qui s’était passé pendant ces cinq minutes, il ressentait seulement qu’une colère irrépressible, exigeant une vengeance impérieuse, montait en lui. Arrivé chez lui, il abattit tout simplement Pique.

Le lendemain, Vladimir Palkovic reçut trois lettres. La première de Véra, le priant de considérer leurs fiançailles comme rompues, la deuxième de Mika, lui interdisant formellement toute future visite chez elle et la troisième de la part d’un avocat exigeant trois cents francs de dommages et intérêts au nom de Mika, faute de quoi elle porterait plainte.

Deux jours plus tard, le petit Gzinski, qu’il avait giflé en pleine rue, tira sur lui et l’estropia, puis se maria six mois plus tard avec Véra suite au décès bienvenu de la tante à héritage. Ce fut la vengeance de Pique.

Il ne reste à Vladimir Palkovic qu’une seule chose sur laquelle il peut se venger : le pelage hirsute de Pique.

Il s’en sert à présent comme descente de lit, le matin et le soir aussi bien au coucher qu’au lever, il piétine cette peau avec la sensation d’une revanche sauvage enfin accomplie tout en regrettant qu’il ne soit plus vivant.

À présent, il l’a tellement piétinée que plus aucun poil n’y persiste depuis longtemps.

Mais ce n’est pas pour déranger Vladimir Palkovic outre mesure.

 

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