L’esthète

L’esthète

De Korfiz Holm

Publié dans Simplicissimus N° 50, 6e année, du 4 mars 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

« Y a-t-il quelque chose de grave ? » demanda-t-il d’un air préoccupé, teinté d’un léger ennui, « tu affiches une mine si torturée. Oh, faut-il vraiment que tu me le dises ? Tu sais cependant très bien à quel point j’appréhende les choses désagréables. Que j’ai pourtant urgemment besoin de ma bonne humeur. Voilà deux mois que je n’ai pas réussi à créer quoi que ce soit. Je ne fais malheureusement pas partie de cette douzaine d’artistes capable de créer au moment où il le faut et lorsqu’elle le veut bien. Chez moi, chaque minute de bonne humeur vaut plus qu’une année de vie chez d’autres peintres. »

Une expression douloureuse inonda alors ses traits, s’imprimant sur les commissures de ses lèvres. Elle baissa le menton sur sa poitrine afin de dissimuler son visage. Les gestes de ses bras ballants exprimaient cependant tant d’abattement, de découragement et de désespoir qu’il se sentit obligé de détourner le regard afin de pouvoir accorder du crédit au ton de sa voix enjouée avec lequel elle lui répondit :

« Oh, mon amour, pardonne-moi, je suis si bête. Il n’y a d’ailleurs vraiment rien du tout. Je ne sais pas, je suis si nerveuse ces derniers temps, je perds la tête pour un oui ou pour un non. Il n’y a rien. N’y pense plus. »

Elle s’efforçait à la gaieté, cependant son rire sonnait d’une manière très étrange. Se couvrant les oreilles de ses mains, il s’écria tout en affichant une attitude de refus :

« Sybille, si tu savais comment un tel ton prétendument joyeux m’est insupportable ! Si tu n’as pas le cœur à rire, alors je t’en supplie, ne te force pas. C’est encore pire que tout. »

Elle se tut, nonobstant ses lèvres se mirent à trembler malgré elle, dans une tentative de se plaindre en silence, une plainte silencieuse le concernant. Il fut touché par l’amour incommensurable qu’exprimait cette dernière, faisant résonner certains accords sur les faisceaux tendus de ses nerfs qui le faisaient doucement frémir. Mais tout cela ne lui fut agréable que pendant l’espace d’un instant, se révélant douloureux aussitôt après. Il se saisit de sa main afin de la conduire devant le chevalet.

« Regarde, Sybille, c’est justement aujourd’hui que je l’ai trouvée, cette ligne à laquelle mon tableau tout entier doit s’accorder, celle que j’ai si longtemps et si douloureusement recherchée. »

Avec une immense joie et une grande émotion, elle émit un « ah » tout en observant de son regard enthousiaste et compréhensif le trait étrangement incurvé qu’il était en train de suivre de son doigt tout en lui expliquant :

« Vois-tu, Sybille ? Le vois-tu ? La confusion, la misère et la souffrance de l’humanité tout entière, ses cris aigus de détresse, ses peurs mesquines ! Mais tout finit par se lisser et s’aplatir, par se transformer en quiétude, en harmonie, en triomphe et en beauté ! ‘La victoire de la beauté’, c’est ainsi que le tableau se nommera et tel il sera. Car c’est en moi que réside le triomphe de la beauté. Toute la misère humaine est vaincue. »

Elle l’avait écouté, les yeux brillants, les joues en feu. Elle observait son tableau devant elle, ce tableau censé le faire entrer dans le rang des plus grands aux yeux de ce monde qui l’ignorait encore pour l’instant. Car elle connaissait depuis longtemps sa valeur, elle seule était certaine de son génie. Il avait certes des amis qui l’admiraient avec enthousiasme. Mais que savaient-ils ! Personne ne le comprenait aussi bien qu’elle.

Mais au moment précis où il proclamait une fois de plus si fièrement sa victoire sur toute la misère humaine, sa petite misère à elle se mit à croître de nouveau en son sein, tentant de s’emparer de sa joie avec ses longs doigts gris et maigres d’araignée, lui faisant oublier cette maîtrise constante d’elle-même dans laquelle elle s’était pourtant exercée depuis si longtemps et un profond soupir de détresse jaillit de sa poitrine.

Il sursauta.

« À quoi penses-tu ? Je te montre ceci et toi… ! Oh, à quelle solitude sommes-nous donc condamnés, nous les pontifes de la beauté ! C’est dans un vide sidéral que nous sommes contraints à convoquer les esprits, aucun écho ne nous répond. Le désert est tellement sourd et c’est au milieu de cette solitude que notre âme est exposée au gel. »

« Mon amour, » supplia-t-elle, « je ne sais vraiment pas ce que j’ai. Je crois bien que je ne me sens pas très bien. »

« Tu ne vas tout de même pas tomber malade au moment précis où j’ai tant besoin de joie ! Mais à quoi bon ?! Tout est désormais gâché à présent. Je n’aperçois plus mon tableau. Tu me l’as détruit. »

Elle restait debout, les dents serrées, se taisant. Elle de son côté avait également développé une sensibilité très aiguë pour certaines variations de ton. « Il ment, » lui suggéra une petite voix dure en son for intérieur, mais une autre voix lui rétorqua aussitôt : « Il ne le sait certainement pas lui-même. »

Son silence à elle l’exaspéra.

« Vas-y, fais-moi des reproches. De toute façon, tout est égal à présent. Fêtons donc la victoire de la misère ! Que voulais-tu tout à l’heure ? »

Quelque chose se gela en elle.

« Oui, «  dit-elle en levant énergiquement la tête, « cela vaut certainement mieux. Car je n’en peux plus, je ne sais plus comment faire. »

« L’argent ! » déclara-t-il amèrement.

« Oui, l’argent. Le propriétaire réclame son loyer, les fournisseurs nous menacent de poursuites. Tout ce que je possédais, je l’ai vendu où mis en gage. Je n’ai plus rien, je ne sais plus quoi faire. Je suis seule, à qui d’autre pourrais-je m’adresser ? »

Il baissa la tête, plissa son front tout en fixant le sol.

« Tu n’étais pas obligée de me rappeler que nous n’avons vécu jusqu’à présent que grâce à ton argent, » signala-t-il finalement, une expression méchante se dessinant sur son visage.

« Mon amour, » soupira-t-elle douloureusement.

« Et alors, qu’y puis-je faire ? » grogna-t-il.

« Mon amour, si tu acceptais pour une fois d’écrire à ton père ! » suggéra-t-elle timidement.

« Non ! Jamais ! Je ne peux pas. »

Le silence avec lequel elle lui répondit lui parût inquiétant.

« Sybille, » demanda-t-il tout en saisissant sa main glaciale qui se posait mollement dans la sienne, « Sybille, pourquoi ne veux-tu pas, toi, lui écrire encore une fois. »

« Je ne peux pas, mon amour, je ne peux pas ! Je lui ai déjà écrit par deux fois, la première fois, il m’a répondu qu’il ne devait pas y avoir d’intermédiaire entre son fils et lui-même. La seconde, il ne m’a même pas répondu. Si c’était toi qui voulais bien lui écrire… »

« Je ne peux pas, je ne peux pas. Et puis, du reste… écrire… ! Sybille ! » Sa voix prit un ton suppliant. « Sybille, une seule chose pourrait certainement aider. Si tu voulais bien t’y rendre ! »

« Oswald ! » s’écria-t-elle, outrée, « ça aussi, tu oses l’exiger de moi, pourtant, tu le sais bien, tes parents n’ont jamais rien voulu savoir de moi. Si tu savais les efforts que cela m’a coûté d’écrire ces lettres ! Je ne le peux pas ! Je ne le veux pas ! Tout en moi s’y oppose violemment ! »

Le regard détourné, il se laissa choir sur une chaise tout en émettant un profond soupir. « Un soupir d’opérette, » songea-t-elle amèrement, d’un seul coup, tout en elle se révolta.

« Oswald, fais-le toi, ce voyage pour te rendre chez tes parents, tu dois le faire, c’est ton devoir ! J’en ai assez fait jusqu’à présent, cela ne peut plus continuer comme cela ! »

« Non, non, non ! » répliqua-t-il froidement, « je ne peux pas le faire, tu le sais bien, je suis incapable de m’humilier, je ne sais pas mendier. »

« Mais tu crois que c’est à moi de le faire ! » s’emporta-t-elle.

« Ne te donne surtout pas tant de mal pour moi, » répondit-il avec mépris, « je ne le vaux certainement pas. Un peintre de plus ou de moins en ce monde ! Quelle importance. Je vais aller me jeter dans la rivière de ce pas. Ne t’en fais surtout pas pour moi. »

« Mon amour ! » s’écria-t-elle.

« Et oui, à quoi bon tout cet amour ? » déclara-t-il avec une mélancolie non dénué d’une certaine appréhension, mais il fallait bien qu’il l’exprime, il ne pouvait agir autrement, « lorsqu’ils me repêcheront, ils diront que c’est sa femme qui l’a poussé vers la mort, à cause de tout son amour ! »

Elle était à présent devenue totalement blême, le fixant de ses grands yeux épouvantés. Lui, était soudain effrayé par son immobilité de marbre, s’apprêtait justement à ajouter quelques paroles apaisantes. C’est alors qu’une vivacité doublée d’une hâte étrange s’empara tout à coup d’elle.

« Parfait, je vais te libérer de moi ! » s’exclama-t-elle en esquissant quelques gestes à la dérive, puis elle sortit en courant.

« Ah, que je déteste de telles scènes ! » se dit-il comme pour lui-même. Mais soudain, il fut pourtant pris d’une frayeur. « Elle ne se comportait jamais de cette sorte ! Elle n’allait tout de même pas… Mais non ! On ne commet pas de tels actes aussi facilement, pas aussi facilement ! »

Il s’approcha de son chevalet, scrutant sa toile, puis il se mit à regretter l’ambiance nécessaire à son œuvre, désormais déchirée en mille morceaux.

Le bruit des pas courant dans la pièce à côté s’était à présent tu… « Elle est en train de se calmer, elle regrette. ». Se succédant de près, deux coups de feu éclatèrent alors soudain dans la pièce attenante, suivis par le bruit mat d’une chute, puis le silence.

Oswald fut comme pétrifié, tous ses nerfs étaient tendus à l’extrême. Peu après, un gémissement, clair et cristallin, comme lancé par une voix d’enfant, lui parvenait en provenance de cette pièce, il ressemblait à un léger soupir.

Pris d’une angoisse folle, il prit la fuite, quitta l’appartement, descendit les escaliers en courant afin de sonner et de tambouriner sur la porte du vieux médecin qui habitait en bas.

*

Lorsque le vieux médecin quitta enfin la chambre à coucher, Oswald se tenait serré dans l’angle le plus extrême du corridor.

« Morte ? » demanda-t-il fébrilement.

Le vieux monsieur acquiesça en silence tout en baissant la tête.

« Ne voulez-vous pas aller la rejoindre ? « demanda-t-il finalement.

« Non, non, c’est impossible, » s’écria Oswald les mains étendues devant lui dans un geste de refus, « je ne peux pas. Ah, mon Dieu, Monsieur le Docteur, je suis si sensitif. Oh, mais quelle horreur ! Non, je ne passerai pas une nuit supplémentaire dans cette maison ! Ni dans cette ville ! Monsieur le Docteur, je vous en prie, je vous en supplie, gardez donc les clefs de l’appartement sur vous jusqu’à l’arrivée de mon ami, le docteur Wirckau. Je vais l’informer de suite. Il s’occupera de tout à ma place. »

Un sourire très étrange, ce n’était d’ailleurs pas un sourire à proprement parler, s’imprégnait alors sur les minces lèvres rasées du vieux monsieur.

*

Deux heures plus tard, Oswald, en route vers sa ville natale, était assis seul dans un compartiment du chemin de fer.

Oh, l’effroyable, il l’apercevait à présent constamment devant ses yeux, celle qu’il avait pourtant refusé de découvrir, il la voyait blême, sanguinolente, défigurée. Qu’elle ait osé lui infliger cela ! Sa pitié de lui-même augmentait de minute en minute, se manifestant ensuite ouvertement par un flot de larmes qui réussit finalement à l’apaiser.

Pendant à peu près une heure, il s’enivrait de ses propres larmes. Puis il se calmait progressivement. Il réfléchissait alors à l’endroit qui l’attendait, la maison de son père. Ce père si sévère ! Mais aujourd’hui, alors qu’il se présenterait tel qu’il était, un homme brisé par le malheur… ! Et sa mère ! Elle avait depuis toujours été à ses côtés. Oh, il le savait, elle le consolerait, elle prendrait soin de lui. Ah, les mains d’une mère !

Il songeait à sa vieille chambre avec sa large fenêtre donnant au nord, dans la maison paternelle. Qu’il faisait bon vivre dans cette demeure, sa vie y serait exempte de soucis, il y serait protégé. Et le père ! Dans l’état actuel des choses, il serait bien obligé de le ménager. Il n’est pas de coutume de martyriser un homme brisé par la souffrance.

Ses pensées suivaient ainsi leur cours. Il surmonterait la douleur, dépasserait l’horreur, il allait finir par les sublimer, voire les transfigurer grâce à son art. Subitement, sa propre image apparut de nouveau devant ses yeux, elle était cependant différente de celle d’autrefois, autrement plus importante, plus puissante. Il réalisait alors que ce n’était qu’à présent qu’il était devenu un véritable artiste à part entière, mûri par le malheur, aguerri par son immense douleur, mais aussi par l’indicible horreur. Un soupir libérateur souleva sa poitrine. Il était en train de brosser le portrait de son avenir, son passé étant à présent derrière lui, tout comme était également loin derrière lui ce cadavre rigide dans la petite chambre à coucher au quatrième étage sur le visage duquel un artiste bien plus immense que lui avait imprégné le signe blafard de sa maîtrise, sur lequel celui-ci avait tracé la ligne calme de la compréhension froide et totale dans laquelle toute la misère humaine prend fin.

 

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