L’aventure

L’aventure

De Hans Ulrich Beer

Publié dans Simplicissimus N° 48, 6e année, du 18 février 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

« Si, si, Messieurs, moi aussi ! »

Les deux autres protagonistes n’en croient pas leurs oreilles. « Mais mon cher Collègue ?! » demanda le philologue, « Mais Monsieur Bierenstümpfel ?! » s’exclama le mathématicien.

Nonobstant, monsieur le proviseur Bierenstümpfel baissa le regard en souriant. C’était un étrange sourire, exprimant à la fois un doux triomphe et une honte embarrassée. Ce sourire était, certes, mal assorti à sa silhouette massive de taureau, mais il s’accordait au contraire à merveille à son doux visage replet de théologien.

« Oui, Messieurs, vraiment ! Voyez-vous, je suis un époux heureux, très heureux même, j’aime ma femme en tant qu’homme et en tant que chrétien ; voyez-vous, à la Saint Martin dernier, nous avons même fait baptiser notre petit dernier, c’est le sixième. Et pourtant, moi aussi, j’ai entraperçu les abîmes de la nature humaine, qui plus est, les miennes propres. À vrai dire… ! Cependant, dans la mesure où nous avons maintenant abordé ce délicat sujet, d’une importance pourtant majeure du point de vue psychologique, et où ces messieurs se sont déjà eux-mêmes exprimés sans retenue… Mais, rien qu’entre nous, et puis je vous demanderai la plus grande discrétion, n’est-ce pas ? »

En guise d’approbation, ses collègues s’éclaircirent la voix, tirant avec une vive curiosité quelques bouffées de leurs longues pipes de philistins.

« Malgré tout, je ne me livrerais pas ici à vous s’il n’y avait pas un aspect dans cette histoire au sujet duquel j’aurais depuis longtemps aimé connaître l’avis d’un ami. Il s’agit d’un aspect concernant pour ainsi dire une signification fondamentale de la vie… »

« Mon Dieu, Monsieur Bierenstümpfel, parlez donc un peu plus vite ou alors venez-en enfin aux faits ! »

Malgré tout, le philologue tempéra son collègue mathématicien. Il avait une certaine connaissance des hommes, sachant par expérience qu’il fallait accorder du temps à monsieur Bierenstümpfel pour lui permettre de se livrer à de telles confidences.

« D’ailleurs la chose se passa à Cologne. »

« À Cologne ? »

« Oui, et cela advint comme suit : Je venais de passer mon premier examen de théologie, je devais commencer mon service militaire par la suite à Pâques seulement. Je disposais donc de suffisamment de temps, de plus, mon filleul de la corporation d’étudiants, originaire de Cologne, qui s’y rendait à chaque fois au moment du carnaval en provenance de Marburg, m’invita chaleureusement à assister pour une fois à cet événement. Il faut que vous sachiez que je n’ai pas fait partie de la corporation des Wingolf pour des raisons de croyances, mais parce que je suis tout simplement convaincu qu’un théologien doit aussi, pour une fois dans sa vie, faire connaissance avec les mœurs pratiquées en-dehors des cercles purement théologiens. Bien évidemment, en respectant certaines limites et avec modération. J’avais également eu envie d’observer Cologne d’un peu plus près afin de me forger ma propre opinion concernant cette folie catholique. Pour tout dire, j’ai fini par l’accompagner et ma foi, j’y ai passé de fort belles journées. Mon filleul de la corporation, qui était médecin, mais un de ceux qui sont sérieux, voyez-vous, avait un frère qui était ingénieur ou architecte ou quelque chose de ce genre, en tout état de cause, il avait seulement une formation d’une école supérieure, mais c’était par ailleurs un bien brave homme, seulement… bref, nous étions jeunes à l’époque, je venais de passer mon examen et j’étais avide de connaître le monde. Ces agissements m’étourdissaient certes quelque peu, cela a pu également être la raison pour laquelle…

Bon, bref, un beau jour ou plutôt un beau soir, tandis que dans la grande salle tout est sens dessus dessous, nous sommes assis dans une petite salle annexe, chacun d’entre nous accompagné de sa dame, bien évidemment, nous sommes tous déguisés… Oh, Messieurs, ces bals masqués, du reste… ! Bon, bref, nous buvons, nous nous amusons bien, puis ma voisine de table, une authentique Rhénane, avec des yeux comme… comme… Judith, c’est ce que je pensais constamment… Hélas, mes chers Collègues, je ne décrirai pas ici plus en détail ces errements coupables, mais je me contenterai de relater tout simplement et honnêtement les faits.

Bon, je semble plaire à cette jeune dame… »

C’est en cet instant précis que le mathématicien ne parvint plus à dissimuler une expression de raillerie joyeuse.

« Vous riez, mon cher Collègue Schlemm, bon, je ne vous en veux pas. Certes, quelqu’un comme moi ne peut pas se comparer aux jeunes d’aujourd’hui, cependant, moi aussi je fais bonne figure. Je suis beaucoup plus fort que certains ne le pensent, j’ai toujours été un bon gymnaste et j’ai, d’origine, une bonne constitution. Je possède des bras dont un boucher n’aurait pas à avoir honte (bien qu’il ne faille pas se vanter de telles choses, Messieurs, car il s’agit bel et bien de talents et de dons dont on n’est pas responsable soi-même, dont il faudrait donc se réjouir en remerciant le Seigneur en silence). Mais où en étais-je donc ? Eh bien, oui, elle devait bien se rendre compte que j’étais un jeune homme vigoureux et, d’ailleurs, j’ai parfois eu l’impression qu’elle et le frère de mon filleul se connaissaient quelque peu, tout au moins, je voyais qu’ils chuchotaient parfois ensemble…

Au moment de notre départ, l’ingénieur appela bel et bien un fiacre puis, avant que je n’aie pu protester, il m’avait poussé dans l’habitacle auprès d’elle. Vous imaginez ! »

Les pipes exhalaient davantage de fumée que jamais, tandis que deux paires d’yeux se frayèrent un chemin à travers ce brouillard pour s’enfoncer avec curiosité dans le visage du coupable se confessant de la sorte.

« Et…alors ? »

« Oui, comment dire ? Il faut que vous preniez en considération que j’étais très jeune, puis la consommation de vin aidant, d’ailleurs, j’étais venu avec l’intention d’étudier la vie ! Et puis, pour une fois, lorsque vous êtes assis à côté d’une jeune femme… »

« Une femme ?! »

« Vous allez voir ça tout de suite ! Moi aussi, j’étais censé croire qu’il s’agissait d’une jeune demoiselle, n’est-ce pas ! Donc, nous restons assis côte à côte pendant un petit moment, je sens son corps, je m’aperçois qu’elle s’appuie doucement contre moi et puis… je lui ai demandé si elle me permettait de lui donner un baiser. C’est alors qu’elle éclate de rire, entoure mon cou de ses deux bras, s’écrie tout en riant à gorge déployée et en faisant vaciller le fiacre :

‘Mais tu es vraiment un type fameux, mon cher et doux limaçon, mon magnifique petit vieux bélier à chatouiller rien que pour moi, mon vieil ours hirsute et idiot’… C’est ce qu’elle disait ! »

« Et… alors ? »

C’est alors que le narrateur qui s’était emballé s’arrêta pour faire une pause en soupirant profondément. Puis il esquissa un sourire peut-être encore plus gêné, mais au moment où il approcha le bout de sa pipe de ses lèvres, il ne parvint pas à dissimuler une expression plaisante de contentement.

« Messieurs, à ce moment précis, je ne songeais plus du tout à étudier le monde ainsi que ses péchés, je fus bel et bien dépassé par les événements. Voyez-vous, j’aime ma chère Augustine de tout cœur et à la Saint Martin, nous avons fait baptiser notre sixième… Mais tel qu’autrefois… !… Cependant, ce n’est pas mon propos ici !…

Nous nous arrêtons donc devant un grand immeuble cossu, elle ouvre la porte tandis que je règle le cocher, puis elle referme la porte à clef… oui, derrière nous deux ! Oui… derrière nous !

Comme nous étions alors debout dans le noir, je prends mon courage à deux mains et je la prends dans mes bras, disons, je voulais qu’elle sente à qui elle avait affaire… bref, elle pousse un cri, rit de nouveau, puis elle s’exclame : ‘Seigneur, il en a des forces, cet ours.’…

Nous nous sommes mis à monter, deux escaliers, dans un de ces appartements, je peux vous dire que je n’en revenais pas. Dans un premier temps, elle me guide à travers toutes les pièces, toutes sans exception, Messieurs, puis elle me demande si je n’ai pas faim et si nous ne devions pas d’abord manger un morceau. Bien sûr que si ! Étais-ce l’excitation ou bien la jeunesse, toujours est-il que j’ai toujours été doté d’un sacré appétit, bref, elle va chercher tout ce dont regorge la cuisine et le cellier, ce n’était d’ailleurs pas peu, nous sommes donc assis en train de nous régaler, ou plutôt moi, votre humble serviteur, tandis qu’elle est assise à côté de moi tout en me caressant les cheveux et en me traitant de ‘toi, la tête à crayons’… je m’en souviens encore précisément, c’est bien ‘tête à crayons’ qu’elle disait, puis, tout d’un coup, imaginez-vous donc, elle devient blanche comme la craie en tendant l’oreille vers l’extérieur. En bas devant l’immeuble, cela s’agite, quelqu’un sonne, frappe et claque des mains, elle sursaute, me regarde, puis s’écrie, oui, pensez donc un peu, elle dit : ‘Oh, mon Dieu, mon mari !’… Imaginez donc un peu !

Mais il ne nous restait plus de temps pour réfléchir. Elle… se précipite d’abord à la fenêtre pour répondre sur un ton ensorceleur : ‘Attends un peu, mon petit homme, j’arrive tout de suite !’ puis m’attrape par la main, nous sortons de la pièce, descendons quatre à quatre un long couloir étroit. Elle s’arrête devant une petite porte, mais réfléchit et décide : ‘Non, non, il pourrait venir ici,’ elle continue donc sa course, puis ouvre à la fin violemment une grande porte lourde. Me poussant vigoureusement dans cette pièce sombre, elle me chuchote : ‘Dès qu’il dormira, je te libérerai,’ puis elle ferme la porte et hop, elle avait disparu.

Elle avait disparu. Imaginez donc un peu »… ce disant, le narrateur plongeait dans une réflexion pensive. Puis il continuait, d’un air plus mélancolique :

« Je me trouvais donc debout dans l’obscurité, je vous laisse imaginer dans quel état d’esprit. Mais je n’avais pas le loisir de me creuser la tête car, voyez-vous, je ressens tout d’un coup un horrible courant d’air glacial, comme s’il provenait d’un puits de mine, ou plus exactement, ce n’était pas un courant d’air, mais au contraire un froid sibérien épouvantable surgissant de toutes parts. Avez-vous jamais visité les gouffres de Rübeland ? Eh bien, c’était à peu près comme cela, mais encore plus froid ! C’était un froid humide, humide le sol, tellement humide que j’ai failli glisser dans le noir, des gouttes tombant constamment des murs, sur ma tête, quelque chose de glacial me gicle à la figure puis retombe sur le sol en faisant un bruit creux. Mais où étais-je donc ? Je tâtonnais autour de moi, les murs d’une humidité glaciale, je continue de tâter, nom du Ciel, qu’est-ce donc ? Dans ma main, je sens un objet qui se balance et qui est gluant, froid comme une grenouille ! Les cheveux se dressent sur ma tête, un ruisseau de transpiration glacial coule le long de mon dos, tandis que mon front se couvre d’une sueur d’angoisse froide. Je continue d’avancer en tâtonnant, me heurtant de nouveau du front à cette chose dégoûtante, dégoulinante et gluante, je l’attrape, je tiens un corps mort et humide entre mes mains. Immédiatement me vient en mémoire la fois où j’avais vu les cadavres suspendus dans la cave de l’institut d’anatomie à Berlin et je sais aussitôt qu’il doit s’agir en l’espèce de quelque chose de ce genre. Je n’ose plus bouger, je demeure donc immobile et silencieux, pris d’une épouvante indicible ; Messieurs, si j’ai pu pécher auparavant, et c’est bien ce que j’ai certainement fait, alors en cet endroit, j’ai, de manière tout aussi certaine, expié tous mes péchés.

Permettez-moi de ne pas rentrer dans les détails concernant les minutes qui passaient avec une lenteur épouvantable, les heures se déroulant dans une attente et une crainte des plus effroyables. Enfin, enfin, la porte s’ouvre, munie d’une lampe, la petite femme est debout devant, me permettant enfin d’en sortir en claquant des dents.

‘Oh, mon pauvre, pauvre garçon,’ me dit-elle, ‘mais je ne pouvais pas faire autrement, mon mari t’aurait battu à mort, je ne pouvais donc que te mettre à l’abri ici dans cette glacière.’

Quoi, dis-je, dans une glacière ?

‘Oui, dans la glacière. Je ne pouvais pas venir plus tôt, car il devait avant tout être profondément endormi. Vois-tu, mon mari est boucher et marchand de bestiaux et j’avais pensé pouvoir être certaine qu’il ne reviendrait pas avant demain.’

Tout en prononçant ces paroles, elle m’accompagne en bas de l’escalier, me demandant mille fois pardon tout en me proposant un nouveau rendez-vous pour le dimanche suivant.

Mais moi, au contraire, je me dépêchai de partir. »… …

Les collègues étaient visiblement ébranlés. Après un silence, le mathématicien, un étrange tressaillement au coin des lèvres, posa enfin une question :

« Vous n’y êtes pas retourné, à ce rendez-vous ? »

« Non, » répondit monsieur Bierenstümpfel doucement, mais laconiquement.

« Vos, vos ardeurs ont donc été refroidies ? »

« Ah, Messieurs, cela n’a pas été une mince affaire, des rhumes, des catarrhes, des rhumatismes ! Mais l’essentiel résidait ailleurs. »

« Qu’est-ce est-à-dire ? »

« Eh bien, Messieurs, au risque de vous faire rire ! Pensez donc, j’avais bel et bien été sur la voie d’offenser Dieu, doublement même, car il s’agissait d’une femme mariée, bien que je ne fusse pas censé le savoir. Et c’est précisément à ce moment que le mari se pointe m’obligeant ainsi à patienter deux, voire trois heures dans cette fichue glacière. Est-ce le hasard ou bien… ? »

« Que le mari soit arrivé ? »

« Oui, et que je devais me cacher dans la glacière. »

C’est alors que les yeux du mathématicien se mirent à briller :

« Dites-moi une chose : Le frère de votre filleul, cet ingénieur, vous ne l’avez donc jamais revu ? »

« Non, j’ai eu honte et je suis reparti chez moi dès le lendemain matin. Mon filleul non plus, je ne me suis plus jamais représenté devant ses yeux. »

« Hum ! Est-ce le hasard ? Où bien… ? »

« N’est-ce pas, une vaste perspective, cette question à savoir si c’est le hasard ou… ? »

« En effet, une vaste perspective ! »

 

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