Le cerveau

Le cerveau

De Gustav Meyrink

Publié dans Simplicissimus N° 44, 6e année, du 21 janvier 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Le curé s’était sincèrement réjoui du retour de son frère Martin revenant des pays du Sud, cependant, au moment où celui-ci avait finalement fait son entrée dans cette pièce hors du temps, une heure plus tôt que prévu, toute joie avait l’avait rapidement quittée.

Il ne parvenait pas à en comprendre la raison, il était tout simplement en proie à une sensation comparable à celle que l’on éprouve lors d’une journée de novembre au cours de laquelle le monde menace de tomber en poussière. Qui plus est, au début, la vieille Ursula ne parvenait pas non plus à prononcer une seule parole. Martin, bronzé comme un Égyptien, souriait aimablement au moment de serrer la main du prêtre. Il resterait à coup sûr dîner à la maison, n’étant pas le moins du monde fatigué, déclara-t-il. Durant les jours prochains, il était certes obligé de se rendre à la capitale, mais ensuite il demeurerait à domicile pour le restant de l’été.

Ils évoquaient leur jeunesse, l’époque à laquelle leur père était encore de ce monde, le curé se rendit alors compte que l’état d’esprit à la fois si étrange et mélancolique de Martin s’était encore aggravé. « Ne crois-tu pas que certains événements surprenants et cruciaux se produisent justement parce qu’il est impossible de réfréner une terreur intérieure les concernant ? » furent les dernières paroles de Martin avant d’aller se coucher. « Tu te souviens de l’épouvantable effroi qui m’avait déjà saisi au moment où j’étais encore un tout petit enfant lorsque j’aperçus une cervelle de veau sanguinolente dans la cuisine… »

Le curé ne parvenait pas à s’endormir, une sorte de brouillard étouffant, voire fantomatique se répandait dans sa chambre autrefois si accueillante. Ce n’est que parce que je me trouve dans une situation nouvelle, inhabituelle, se rassura le prêtre. Or, le problème n’était justement pas ce nouveau, cet inhabituel que son frère avait apporté, il s’agissait bien de quelque chose de totalement différent.

Même les meubles n’étaient pas comme d’habitude, les vieux tableaux étaient accrochés comme s’ils avaient été écrasés contre les murs par des forces invisibles. Une impression funeste se répandait, procurant le pressentiment que le simple fait de réfléchir à une pensée étrange ou mystérieuse allait provoquer un changement abrupt et inouï. Ne surtout penser à rien de nouveau, vous conseille ainsi votre for intérieur, demeurons dans le domaine du familier, du quotidien. Les pensées se révèlent dangereuses comme un orage pouvant éclater à tout moment !

Pendant des journées entières, le curé restait obsédé par le récit de l’aventure de Martin après la bataille d’Omdourman au Soudan, ainsi que par la manière dont celui-ci était tombé entre les mains des maîtres obeah qui l’avaient attaché à un arbre. Le magicien obeah sort alors de sa hutte, s’agenouille devant lui, puis pose un cerveau d’homme encore sanguinolent sur un tambour qu’une esclave lui présente. C’est alors qu’il se met à piquer dans les différentes parties de ce cerveau à l’aide d’une longue aiguille et Martin émet à chaque fois des cris sauvages car il ressent avec précision chacun de ces impacts dans sa propre tête.

Que signifie tout cela ?

Que le Seigneur ait pitié de lui !…

Paralysé de tous ses membres, il avait ensuite été transporté à l’hôpital militaire par des soldats anglais.

Un beau jour, le curé trouva son frère évanoui à la maison. La vieille Ursula relata que le boucher était entré, muni de son bac à viande, et que soudain monsieur Martin avait perdu connaissance sans autre motif.

« Cela ne peut pas continuer comme ça, il faut que tu te rendes à la clinique psychiatrique du professeur Diokletian Büffelklein, c’est un spécialiste d’une renommée internationale, » avait conseillé le curé à son frère lorsque celui-ci avait recouvré ses esprits, Martin avait immédiatement acquiescé.

« C’est vous, Monsieur Schleiden ? Votre frère, le prêtre, m’a déjà parlé de vous. Asseyez-vous donc et racontez-moi tout, » lança le professeur Büffelklein au moment où Martin entra dans la salle de consultation.

Martin s’assit donc, puis il commença :

« Trois mois après l’événement près d’Omdourman, les dernières apparitions de paralysie avaient… »

« Montrez-moi votre langue… hum, pas d’anomalies, tremblement modéré, » l’interrompit le professeur. « Pourquoi ne continuez-vous donc pas ? »…

… « Les dernières apparitions de paralysie avaient… » continua Martin.

« Croisez vos jambes, oui, comme cela, encore un peu plus, comme cela… » ordonna le savant, puis il frappa à l’aide d’un petit marteau d’acier sur un endroit situé juste en-dessous de la rotule de son patient. La jambe se leva immédiatement. « Réflexes exagérés, » indiqua le professeur, « avez-vous toujours eu des réflexes exagérés ? »

« Je l’ignore, je ne me suis jamais frappé sur le genou, » répondit Martin.

« Fermez un œil, maintenant l’autre, ouvrez celui de gauche, très bien, maintenant à droite, bon, les réflexes pupillaires sont bons. Avez-vous toujours eu de bons réflexes pupillaires, monsieur Schleiden, surtout ces derniers temps ? »

Résigné, Martin se tut.

« Vous auriez tout de même dû être attentif à de tels signaux, » remarqua le professeur sur un ton non dénué d’un léger reproche, puis il demanda au malade de se déshabiller. S’ensuivit un long examen méticuleux durant lequel le médecin manifestait tous les signes d’une profonde réflexion tout en murmurant des mots en latin.

« Vous disiez pourtant tout à l’heure avoir été victime de manifestations de paralysie, cependant, je n’en trouve point, » constata-t-il soudain.

« Non, je voulais vous indiquer tout à l’heure qu’elles avaient disparu au bout de trois mois, » répliqua Martin Schleiden.

« Cela fait donc déjà si longtemps que vous êtes malade, mon cher Monsieur ? »

Martin eut l’air stupéfait.

« Voilà vraiment un phénomène étonnant que le fait que presque tous les patients allemands s’expriment d’une manière extrêmement peu précise, » estima le professeur en souriant aimablement ; « il faudrait que vous assistiez pour une fois à un examen dans une clinique française, c’est surprenant de constater la manière concise dont même l’homme le plus simple est obligé de s’y exprimer. D’ailleurs, votre maladie, ce n’est pas grand-chose, de la neurasthénie, rien de plus. Vous serez certainement ravi de savoir que nous, les médecins, surtout ces derniers temps, avons réussi à aller au fond de toutes ces choses concernant les nerfs. Voilà la bénédiction des méthodes de recherche modernes, nous savons aujourd’hui avec précision que, raisonnablement, nous ne devons employer aucun remède, je veux dire absolument aucun médicament.

Observer le tableau clinique de manière volontariste ! Jour après jour ! Vous seriez étonné de constater tout ce que nous pouvons obtenir en agissant de la sorte. Comprenez-vous ? Surtout, et cela constitue l’essentiel : Évitez à tout prix toute sorte d’excitation, c’est du poison pour vous… Donc, revenez me voir tous les deux jours pour un examen… Et je vous le répète : surtout pas d’excitation ! »

Le professeur, visiblement épuisé suite à cet effort intellectuel, serra alors la main de son patient.

La clinique psychiatrique était composée d’un bâtiment massif de pierre, formant l’angle d’une rue proprette qui traversait le quartier le plus calme de la ville. En face d’elle s’étirait le vieux palais de la comtesse Zahradka dont les fenêtres constamment occultées renforçaient encore l’impression maladivement calme de cette rue sans vie.

Cette dernière n’était quasiment jamais fréquentée par qui que ce soit, dans la mesure où l’entrée de la clinique psychiatrique, constamment pratiquée par contre, était située de l’autre côté, près des jardins d’agrément, à deux pas des vieux marronniers.

Martin Schleiden aimait la solitude ; en conséquence, le jardin avec ses motifs de plantes couvrant le sol, ses fauteuils roulants et ses malades capricieux, sa fontaine ennuyeuse aux boules de verre insensées le dégoûtait profondément. Il était au contraire attiré par cette rue tranquille, par ce vieux palais aux fenêtres sombres et grillagées. Vu de l’intérieur, à quoi pouvait-il bien ressembler ? Rempli d’anciennes tapisseries défraîchies des Gobelins, de meubles aux couleurs passées, de lustres de cristal couverts afin de les protéger de la poussière. Hébergeant une très vieille femme aux sourcils blancs touffus, aux traits durs et âpres, abandonnée aussi bien par la mort que par la vie. Jour après jour, l’homme longeait donc ce palais. En se promenant dans de telles rues tristes et monotones, il convient de raser les murs. Martin Schleiden possédait cette démarche calme, caractéristique des hommes ayant vécu sous les tropiques. Il ne dépareillait aucunement l’impression que donnait cette rue, ces deux formes d’existence hors du temps s’accordant au contraire à merveille.

Trois journées de forte chaleur venaient de s’écouler et à chaque reprise il avait croisé ce vieil homme sur son chemin solitaire, un vieux qui portait en permanence un buste en plâtre. Un buste en plâtre représentant un visage de bourgeois dont personne ne parvenait à se rappeler…

Ce jour-là, ils s’étaient heurtés de plein fouet, le vieux s’étant comporté si maladroitement. Le buste pencha, puis chut lentement à terre. C’est le propre de toute chose que de tomber lentement, seulement, les gens qui ne prennent pas le temps de l’observer l’ignorent en général.

La tête de plâtre se fracassa, faisant jaillir des mille morceaux blancs brisés un cerveau humain sanguinolent.

Martin Schleiden se figea aussitôt, fixa l’objet, se raidit et pâlit. Sur quoi, il étendit ses bras puis couvrit son visage de ses mains. Émettant un profond soupir, il tomba à terre…

Le professeur ainsi que ses deux assistants avaient pu observer le phénomène de leurs fenêtres. Le malade était à présent allongé dans la salle de consultation. Il était totalement paralysé et avait perdu connaissance. C’est une demi-heure plus tard que la mort était survenue.

Aussitôt, le curé avait été convoqué par télégramme dans la clinique psychiatrique où il était à présent debout en pleurs devant l’homme de science.

« Comment se fait-il que cela ait pu se produire aussi rapidement, Monsieur le Professeur ? »…

« C’était à prévoir, mon cher Prêtre, » lui répondit le savant. « Tout au long de ces années, nous respections scrupuleusement les résultats des connaissances que nous avions acquises en tant que médecins durant toute cette thérapie, mais, dans la mesure où le patient lui-même ne suit pas nos recommandations, tout l’art de la médecine est peine perdue. »

« Mais qui était donc cet homme avec le buste en plâtre ? » l’interrompit le curé.

« Alors là, vous êtes en train de me poser des questions concernant des circonstances secondaires pour l’observation desquels je manque aussi bien de temps que de latitude, veuillez donc me permettre de continuer : Ici-même, dans cette salle, j’ai ordonné à votre frère à plusieurs reprises et de la manière la plus explicite qui soit de s’abstenir impérativement de toute sorte d’excitation… je le lui ai même médicalement prescrit ! C’était bien votre frère qui n’obéissait pas à mes consignes, pourtant formelles. Je suis moi-même profondément bouleversé, mon cher ami, cependant, vous ne pouvez que me donner raison : Une observation stricte des prescriptions médicales est et restera toujours le fondement essentiel de toute thérapie, et il se trouve que j’étais moi-même témoin oculaire de ce malheur.

J’ai vu que cet homme, en proie à une excitation extrême, couvrit soudain son visage de ses mains, puis il vacilla, chancela et tomba à terre. Tout secours arriva bien évidemment trop tard… Je peux d’ores et déjà vous prédire le résultat de l’autopsie : ischémie cérébrale excessive suite à une sclérose diffuse du cortex gris. Et maintenant, calmez-vous, cher Monsieur, tenez à présent compte de cette sentence et tirez-en les conséquences : Comme on fait son lit on se couche… Cela risque de vous paraître dur, nonobstant, la vérité a besoin de disciples d’un grand courage. »

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