La lampe

La lampe

De Paul Busson

Publié dans Simplicissimus N° 42, 6e année, du 7 janvier 1902
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

 

Kurt vient de leur lire sa dernière création, un drame en un acte vraiment fort intéressant et admirablement tourné.

L’époux de la jolie femme près de la cheminée serre de ses grandes mains osseuses celles de son hôte tout en balbutiant quelques paroles maladroites de félicitation.

Madame Jenny a détourné son regard en direction du sol, laissant pendouiller son lorgnon au bout de sa fine chaîne d’or.

Dans le fumoir, on vient de servir le champagne dans les verres sans pied, les petites perles remontent sans cesse à la surface ; par ailleurs, un fort arôme de moka, à la fois rafraîchissant et excitant, flotte dans l’atmosphère.

« Quand cette pièce sera-t-elle représentée ? »

Kurt sourit imperceptiblement.

« Cette saison encore, mon cher Heinz. »

Le gros géant blond au visage rouge et naïf affiche cet enthousiasme si sincèrement ravi qui lui est propre.

Mais il faut bien avouer que cette pièce constitue un véritable petit chef-œuvre d’un art élégant et plein d’esprit, un jeu d’intrigues fin et brillant comme l’acier.

C’est le récit d’un triangle, réunissant l’époux, la femme et l’ami. Les trois personnages sont si brillamment et si finement ciselés, si précisément esquissés avec toutes leurs faiblesses et leurs singularités que… que le fait de lire cette pièce en ce lieu même avait représenté une rare insolence de la part de Kurt. Un jeu dangereux et par là même doublement fascinant.

« Ha ! Ha ! » rit Heinz joyeusement de sa voix de basse tout en caressant avec volupté sa longue barbe fournie. « Où vas-tu donc chercher toutes ces idées, Kurt !… … N’est-ce pas, Jenny ?… … C’est, hum, à proprement parler inconvenant de ta part, hein ? Pas vrai ?… Un vrai farceur, ce Kurt ! Ce pauvre benêt d’époux !… Ha ! Ha ! Comment dit-il déjà… … comment est-ce donc déjà ! Je veux parler du moment où il tombe sur l’épingle. Que dit-il, Jenny ? »

… … « Je ne m’en souviens pas exactement, Heinz. »

La pointe gracieuse de son pied se balance nerveusement de haut en bas tandis que Kurt, confortablement installé dans un large fauteuil de cuir, sirote voluptueusement son café. Il est aux anges de pouvoir jouir de ce plaisir pervers d’avoir réuni en sa personne à la fois le poète, l’acteur et le public.

« Eh bien, Kurt… répète-le donc toi-même ! » s’exclame Heinz.

« Il déclare : ‘Tu veux dire parce que j’ai trouvé son épingle à cravate dans la chambre de mon épouse. Un hasard, mon cher ami… Seul un imbécile se fait tromper par sa femme. Me prends-tu pour un imbécile ?’ »

« C’est très bon. Très bon même, Kurt. Mais, dans le fond, il me semble qu’il y ait quelque chose de vrai dans sa réponse… N’est-ce pas. C’est que je crois que seul un véritable imbécile… … … »

Kurt sourit.

« Exactement. »

Cérémonieusement, Heinz allume un lourd cigare sombre.

« Eh bien, vois-tu, mon cher Kurt,… … je serais tenté de ne te faire qu’un seul reproche, qui est celui que tu laisses cet homme toujours s’exprimer de manière trop intelligente. Puisque, dans le fond, il est si incroyablement bête qu’il va finir par être obligé de s’en rendre compte avec le temps. »

« Mais, mon cher Heinz, dans ce cas justement, il ne serait plus bête du tout. Je le traite d’imbécile justement parce qu’il ne se croit pas suffisamment bête pour se faire tromper par son épouse. »

« Là, je ne te suis plus, Kurt. »

C’est alors que le lorgnon tombe en heurtant les tuiles vernissées de vert et de rouge devant la cheminée, puis, tandis que Jenny et Kurt se baissent simultanément afin de le ramasser, elle lui chuchote :

« Êtes-vous devenu totalement cinglé ! ? »

C’est alors que ses mains effleurent la main glacée et tremblante de la femme.

Une nouvelle bouteille se fait ouvrir en émettant un faible bruit… De temps à autre, Madame Jenny sirote une petite gorgée de ce vin à la fois glacé et perlant.

Heinz a déjà passablement bu, riant à gorge déployée au sujet de quelques anecdotes osées dont il brode la chute avec une volupté tonitruante.

… … … Lentement et progressivement, un léger voile rose couvre leurs âmes. La vie les appelle… … elle est si belle… … l’amitié… … l’amour d’une femme… … Heinz devient progressivement ému. Deux pointes de pied se touchent… … deux paires d’yeux se mettent à étinceler… …

Même le feu dans la cheminée crépite si joyeusement.

À la manière d’une danse décrivant un mouvement à la fois serpentin et multicolore, la conversation tourne autour de la chasse, de chevaux, de théâtre, de femmes, de fêtes ainsi que de toutes sortes d’autres activités composant une existence dépourvue du moindre souci.

Finalement, les protagonistes discutent d’art moderne, le mettant en évidence, le regardant, l’admirant.

Ils affectent tout particulièrement les verres colorés comme des paons, les lampes de nacre scintillantes ainsi que les statues de bronze doré.

Kurt, dont le domicile est un petit musée, un véritable cabinet de curiosités, se met à parler à Heinz d’une pièce magnifique, d’une lampe parisienne.

Une pieuvre de verre jaunâtre maintient fermement dans une étreinte mortelle une ondine de bronze se débattant désespérément.

… … Madame Jenny est désormais en train de rêver, les joues en feu.

« Il faut que je te la montre un jour, » propose Kurt à Heinz. « C’est ma lampe de bureau. »

C’est alors que la belle femme, plongée dans ses pensées, déclare soudain comme dans un rêve, très lentement, cependant très distinctement :

« Mais elle a toujours été à côté de ton lit, Kurt… »

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