Charles et Dorothy

Charles et Dorothy

Par Alfred Polgar

Publié dans Simplicissimus N° 34, 6e année, du 12 novembre 1901
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

L’ennui, c’est bien connu, est le début de tout désamour. Le cerveau d’un être humain qui s’ennuie envoie son imagination en promenade… et lorsque c’est une femme qui envoie son esprit vagabonder, l’imagination affronte alors à tous les coups toutes sortes d’aventures les plus dangereuses. Elle peut, par exemple, rencontrer un monsieur ayant fait la cour à la femme en question d’une manière particulièrement chevaleresque grâce à ses beaux yeux il y a cinq ans dans la rue ou bien encore, elle tombe sur un certain nombre d’illusions de jeunesse qu’elle avait crues mortes depuis longtemps, en quelque sorte des rêves d’avenir d’autrefois. La dame se met alors à comparer le rêve d’avenir d’autrefois avec son présent actuel, c’est-à-dire elle confronte le monsieur d’il y a cinq ans avec l’individu qui est actuellement assis à côté d’elle et qui l’observe tendrement. Il est évidemment possible que le résultat de cette comparaison soit positif, je dis bien que c’est dans le domaine du possible ! Il demeure néanmoins que cette affaire est hautement risquée pour l’individu autorisant l’imagination de la jeune dame à aller flâner de la sorte.

Car une des sept millions de précautions, certes compliquées, mais néanmoins absolument indispensables pour un homme, désirant garder la femme de sa vie pour lui, réside dans le fait de ne jamais plonger ladite femme aimée dans l’ennui.

Mister Charles n’ayant point appliqué cette précaution, il advint donc que l’imagination de son amie, l’adorable miss Dorothy, ne demeurait jamais à domicile, traînant dans des contrées les plus improbables, voire franchement malfamées, rapportant constamment de ses pérégrinations tout un tas de d’insatisfactions, de rêveries ainsi que de désirs secrets.

Toujours est-il que mister Charles possédait suffisamment de sagesse pour lui permettre d’établir un diagnostic correct et de se dire : « Dorothy s’ennuie, il faut absolument que je fasse quelque chose. »

Dans la mesure où il était idéaliste, il tenta tout d’abord une stimulation intellectuelle, décidant d’offrir un poète en chair et en os comme cadeau à son amie.

Il fréquenta alors un certain nombre de salons de thé de la ville afin d’y dénicher le poète, puis il finit donc par en trouver un, un véritable poète. Il le choisit tel qu’il était, encore tout frais, pour ainsi dire tout chaud d’avoir composé ses poèmes, et le rapporta à la demoiselle comme dessert pour son souper.

Cependant, Dorothy s’était fait une idée différente d’un poète. Mais, dans la mesure où celui-ci exprima tout un tas de tendres compliments aussi bien au moyen de sa bouche qu’avec ses yeux, la soirée se révéla finalement assez agréable. Après le départ de l’hôte, d’authentiques vers dédiés à la maîtresse de maison, rédigés à même la nappe furent également découverts à l’endroit précis où le poète avait été placé.

Mister Charles étant satisfait, le poète devint donc par la suite un ami de la maison. Durant quelques jours encore, l’intérêt de la dame pour le poète perdurait, puis d’un seul coup, cet attrait avait totalement fichu le camp…

Car :

Premièrement, elle trouvait parfaitement normal que ce poète composât des poèmes sur elle. C’est bien à cela que l’on reconnait un poète, c’est-à-dire quelqu’un possédant une âme dont le visage d’une femme fait jaillir les poèmes.

Deuxièmement, l’impassibilité avec laquelle mister Charles acceptait les hommages du poète dédiés à sa personne, voire qu’il essayait même de les provoquer, l’irritait au plus haut point. Non, merci, de telles choses exercent peu de charme lorsqu’elles sont offertes !

Troisièmement, le poète avait les dents jaunes…

Entre nous soit dit : Il y a bien une raison pour laquelle les poètes sont fréquemment malheureux en amour. C’est qu’ils ne permettent pas à une femme d’éprouver cette sensation de victoire d’avoir exercé un effet puissant tout à fait personnel, cette sensation dont une femme a besoin pour être heureuse. Un vague sentiment lui dit que l’impact sur le poète n’est pas exercé précisément par elle-même, c’est-à-dire telle ou telle femme, mais bien au contraire par « la femme » en tant que telle, qui ne fait que lui apparaître en l’occurrence sous la forme d’un unique exemplaire d’une relativement bonne qualité. Une grosse brute qui composerait soudain de doux poèmes à cause d’elle, cela pourrait passer à la rigueur. Mais inciter un poète à composer des poèmes est vraiment à la portée de chacune !

L’ennemi sous la forme de l’ennui, qui s’était retiré pour un bref moment, fit son retour en force. De jour en jour, miss Dorothy devint de plus en plus contrariée, exaspérée, voire insatisfaite. Mister Charles se donnait beaucoup de mal, mais sans le moindre succès. Plus il faisait d’efforts pour ne point paraître fade, plus elle le trouvait insipide. Dans l’intervalle, la dame pâlissait, perdait l’appétit, passant son temps à être d’une nervosité constante. D’ailleurs, elle savait très bien elle-même ce dont elle avait besoin.

Silencieuse, elle restait assise pendant des heures dans le grand fauteuil près de la fenêtre tout en pensant : J’ai besoin d’amour, d’amour, de rien d’autre que d’amour.

De temps en temps, mister Charles interrompait ses déambulations qu’il effectuait de long en large avec une irritation grandissante dans la pièce, s’arrêta devant miss Dorothy, soupira, puis lui indiqua avec tendresse et sérieux : « Tu as besoin de stimulation intellectuelle, du bon air de la campagne ainsi que d’une occupation régulière. »

Mentalement, miss Dorothy inscrivit immédiatement un nombre incalculable de fois le mot ‘âne’ sur une masse innombrable de feuilles de papier. Sur quoi, elle sombra dans l’apathie…

Depuis l’expérimentation malheureuse avec le poète, Charles n’osait entreprendre une nouvelle tentative de stimulation intellectuelle. Il mit tout de même encore un certain nombre d’espoirs dans le bon air vivifiant de la campagne ainsi que dans une occupation régulière.

Tous les soirs, il passait en fiacre au domicile de son amie, tentant de l’inciter à une promenade en voiture à la campagne. Il lui promit des nuits de clair de lune, le silence de la forêt ainsi que tous les charmes mélancoliques de la campagne solitaire. Tous ces attraits ne firent que provoquer un seul commentaire de sa part : ‘Affreux !’

‘L’occupation régulière’ s’installa sous la forme d’un professeur de chant à son domicile. C’était un homme neurasthénique, rougissant avec une extrême facilité, à l’immense joie de miss Dorothy.

Dans les premiers temps, elle s’amusa à tenter de gagner ce cœur timide. Miss Dorothy, absolument sûre d’elle, expérimentait ainsi en employant des moyens discrets, agissant néanmoins avec opiniâtreté, de manière prudente et appliquée.

Cependant, un beau soir, lorsqu’un messager parut à l’heure du dîner annonçant que le professeur de chant présentait ses excuses mais qu’il ne pourrait se rendre chez elle pour la leçon du jour, miss Dorothy versa le vin sur la nappe au lieu d’en remplir son verre.

Mister Charles appliqua immédiatement du sel sur la tache, mais il était désormais trop tard, car c’est bien plus tôt qu’il aurait dû être attentif !…

Un véritable martyre commença alors pour lui. Si Dorothy avait été apathique ces derniers temps, elle devenait à présent agressive, méchante, tout bonnement insupportable. Sa simple présence suffisait à la mettre pour ainsi dire en rage. Tout ce qu’il pouvait lui dire était bête, elle considérait que tout ce qu’il faisait était superflu, cependant ce qu’il ne faisait point aurait dû être exécuté impérativement ; par ailleurs, elle était la créature la plus malheureuse de toute la terre, ne désirant rien d’autre qu’une mort rapide.

La misère a pour avantage d’affûter l’intelligence. Durant ces journées, mister Charles eut quelques véritables moments de lucidité, de vraies intervalla ludicissima. C’est alors qu’il se disait : « Dorothy en a terminé avec moi, Charles, tu es à présent bon à mettre au débarras. » Néanmoins, rien que l’idée lui en était tellement insupportable qu’il la chassa aussitôt de son esprit.

Par ailleurs, il s’en tenait à la maxime, faite sienne au moment de son service militaire : ‘Se taire et continuer à servir.’

Cependant… mais il est vrai que le lecteur n’a jamais vu miss Dorothy. Il ignore la noblesse qu’elle dégageait, vêtue de son vêtement d’intérieur japonais, les boucles blondes entourant son visage lumineux comme une véritable auréole. Il ne connaît point sa bouche gracieuse, ni son adorable petit nez touchant.

En fin de compte, il en est toujours ainsi dans tous les romans, tous les drames, dans lesquels il est question de terribles luttes, de contradictions et de catastrophes : C’est le portrait de l’héroïne qui constitue la motivation psychologique. Il n’y a qu’à relire L’Iliade pour constater que les vieillards troyens, assis sur la plage, sont d’abord totalement incapables de comprendre pourquoi les Grecs et les Troyens se combattent si terriblement, si longtemps et avec autant d’acharnement. Puis, c’est à ce moment qu’Hélène vient à passer, et là, soudain, les vieux messieurs comprennent tout, absolument tout !

Si donc, le lecteur connaissait miss Dorothy, il renoncerait à toute motivation psychologique pour expliquer comment il se faisait qu’un beau jour le professeur de chant fut agenouillé devant son élève, balbutiant des paroles incroyablement compréhensives et simultanément incompréhensibles…

C’est ce jour-là que la sentence capitale de mister Charles, signé depuis belle lurette par miss Dorothy, fut exécutée.

La mine sombre et sinistre, le cœur envahi de doutes funestes, mister Charles monte les marches menant chez son amie. Il l’entend déjà chanter alors qu’il est encore dans l’escalier. Quel bon présage !

La voilà devant son miroir, en grande toilette, belle comme le jour, jeune, splendide. Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est bien aujourd’hui qu’elle avait envie de se rendre à la campagne ! Il s’en réjouit sans toutefois être capable de comprendre cette soudaine euphorie joyeuse. « Tu sais, » dit-elle, « c’est parce que j’ai chanté si merveilleusement bien la note ‘h’ (dénomination allemande pour le ‘si’ du solfège français) aujourd’hui. »

Charles n’étant pas musicien pour un sou, elle doit lui expliquer que le ‘h’ est une note déjà passablement haute pour sa tessiture. Il est incroyablement fier d’elle et déclare : « Eh bien, tu seras ensuite bientôt capable de chanter le ‘i’ », ce qui provoque son rire effréné.

Tout au long de la course en voiture, elle est sage comme une petite fille. Elle fait des remarques naïves, drôles ou bien encore poétiques sur tout et n’importe quoi, elle traite le cocher de ‘cher enfant’, et lorsqu’un orgue de Barbarie joue ‘Sais-tu, petite mère, de quoi j’ai rêvé’, elle trouve même un tantinet de véritable sentiment dans cette ritournelle si convenue.

Il est aux anges. Tous les soucis s’apprêtent à quitter son cœur, les doutes qui l’assaillaient s’envolent comme par magie, comme de gros nuages. Qu’elle est donc bonne et si belle. Ces horribles semaines passées… Mais elle n’avait eu que des lubies hystériques, ayant gâché leur vie à tous les deux. La journée d’aujourd’hui lui prouve à quel point ses préoccupations au sujet de son amour pour lui avaient été peu justifiées. Avec le temps, ‘l’occupation régulière’ avait tout de même servi à quelque chose, mais c’était avant tout son amour persévérant, ainsi que ses soins constants, qui y avaient contribué.

Durant la nuit, ils rentrent à travers la forêt. Elle apprécie le clair de lune, le silence de la forêt ainsi que tous les charmes mélancoliques de la campagne solitaire.

C’est alors qu’il lui déclare : « Oh Dorothy, je suis si heureux ! Sais-tu au moins que j’ai presque failli douter de ton amour ?

Profondément ému, il se met à embrasser tendrement ses mains tant chéries.

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