Le rat qui sommeille en nous ou d’où vient toute cette haine

Le rat qui sommeille en nous ou d’où vient toute cette haine

Une chronique de Christian Stöcker

Le texte ci-dessous est une traduction d'un article paru dans le 
Spiegel online du 20 novembre 2016

À l’heure actuelle, il est beaucoup question de condescendance et de haine envers les autres, tant ces pratiques sociales sont devenus fréquentes par les temps qui courent. Nous disposons pourtant d’une explication psychologique simple et par voie de conséquence également d’une consigne à tenir pour gérer tout ce mépris.

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Il faut bien dire que nous les hommes, nous nous prenons pour des êtres très complexes et profonds. Nous sommes redevables de cette conception à des systèmes auto-proclamateurs comme par exemple la psychanalyse qui a élaboré un certain nombre de récits afin d’interpréter l’origine de notre comportement. Des concepts hauts en couleur, comme par exemple celui que tous les enfants mâles aspirent à coucher avec leur propre mère. Ou encore celui prétendant qu’il y ait une relation étroite entre la défécation des petits enfants et leur sens du rangement à l’âge adulte, mot-clef : caractère anal. (Chers psychanalystes, je me réjouis d’avance de vos articles sur le forum !)

En vérité, une grande partie du comportement humain peut s’expliquer à l’aide de modèles bien plus modestes, mais aussi bien moins dégoûtants. Nous réagissons par exemple aux récompenses, exactement comme tous les autres animaux, mais également, et dans une moindre mesure, à la punition. Nous y réagissons même d’une manière si fiable que nous prenons sans cesse les mauvaises décisions, malgré le fait d’en être informés.

Les individus accros aux jeux sont par exemple parfaitement au courant que c’est toujours la banque ou, plus fréquemment encore, l’automate qui gagne à la fin. Malgré tout, ils rajoutent un euro après l’autre dans la machine. Pourquoi font-ils cela ? Parce qu’ils gagnent quand même de temps en temps. En psychologie du comportement cela s’appelle le renforcement intermittent : Lorsque le cobaye ignore à quel moment la prochaine récompense tombera, il continue d’appuyer de manière particulièrement acharnée et persévérante sur le levier dans l’espoir que la boîte de Skinner crachera quand même encore un ultime morceau de nourriture. À la seule différence près que les rats qui étaient à l’origine soumis à de telles expérimentations n’avaient pas à introduire la moindre pièce de monnaie dans la machine.

Oui, des rats, j’en suis désolé, mais à bien des égards, nous fonctionnons aussi simplement que cela.

Malheureusement, ce sont justement les récompenses facilement atteignables et consommables qui comportent les effets secondaires les plus pervers, l’alcool par exemple, le sucre, la nicotine, Mario Barth (humoriste populiste, NDT), bon, ce dernier n’exerce heureusement pas un effet de récompense sur tout le monde.

Amour ou argent

Tout cela n’a pas forcément à voir avec la bêtise : Quelques-uns des hommes les plus intelligents de l’histoire mondiale étaient des alcooliques ou des accros aux jeux. Lorsque tout va mal, le rat qui sommeille en nous triomphe même sur l’intelligence la plus remarquable.

Dans notre univers capitaliste, la récompense ultime est évidemment représentée par l’argent dans la mesure où il est possible de l’échanger contre quasiment toutes les autres, hormis toutefois la meilleure entre toutes, la plus importante et la plus durable qu’est l’amour.

Par contre, il existe une autre récompense pour ainsi dire accessible à tout un chacun et à première vue totalement gratuite. C’est maintenant que nous approchons de la question à savoir d’où vient toute cette haine qui semble en quelque sorte ronger notre société actuellement.

La psychologie sociale connaît une méthode simple grâce à laquelle quasiment chaque être humain est capable de se sentir immédiatement un tout petit peu mieux et quelle que soit la situation dans laquelle il se trouve. Cette méthode est peu élégamment nommée la comparaison sociale descendante.

Le fait de considérer les autres avec condescendance exerce un effet de récompense sur l’être humain. Il ne s’agit pas vraiment d’un beau trait de caractère, mais dans certains domaines bien définis, il peut s’avérer tout à fait judicieux : Dans ma hutte de paille il ne pleut pas tandis que c’est le cas dans la tienne. Mon champ produit plus de blé, mes vaches sont plus grasses que les tiennes, toutes ces comparaisons constituaient des critères tout à fait judicieux pour le développement pendant un certain nombre de millénaires. Pour le moins bien loti, elles représentaient une motivation adaptée pour réparer enfin son toit ou bien encore pour labourer son champ avant le semis. Tout notre capitalisme d’aujourd’hui ne fonctionne que parce que cette comparaison sociale descendante, c’est-à-dire mon succès comparé à ton échec, constitue une émulation, une motivation si puissante.

Haïr pour se sentir mieux

Malheureusement, nous n’avons même pas besoin de raisons réelles et sérieuses pour la comparaison sociale descendante. Pour son propre bien-être, il peut déjà être suffisant de trouver quelqu’un d’autre tout simplement idiot.

Des structures étatiques entières ainsi que des systèmes politiques sont basés sur cette forme de comparaison sociale descendante, je m’élève au-dessus de toi dans la mesure où, de mon point de vue, tu appartiens à un groupe inférieur. Le point culminant politique et sociétal de la comparaison sociale descendante est le fascisme. Des peuples entiers se déclarent eux-mêmes supérieurs tandis qu’ils considèrent les autres comme inférieurs. De telles idéologies ont créé des termes tels que « sous-homme », illustrant pour ainsi dire la comparaison sociale descendante devenue concept. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les hommes haïssent d’autres hommes, les juifs, les noirs, les « étrangers » ou qui que ce soit d’autre, dans le seul but de se sentir mieux eux-mêmes. Le mépris comme méthode d’augmenter l’estime de soi.

Cette méthode ne dépend absolument pas du succès personnel, économique ou autre de tout un chacun. Il y a des racistes extrêmement riches, des vedettes de cinéma antisémites et des sportifs de haut niveau misogynes. Cependant, il faut bien le reconnaître, il est bien plus probable que quelqu’un utilise la comparaison sociale descendante avec le but d’augmenter son propre bien-être lorsqu’il se trouve lui-même dans une situation pas très brillante. Même un homme solitaire au chômage à la fin de la quarantaine a encore la possibilité de mépriser les méchants musulmans s’il est à la recherche d’une bonne dose rapide de comparaison sociale descendante.

Malgré cela, il y a tout de même une bonne nouvelle : nous sommes également capables de nous comporter autrement. À la différence des animaux, les hommes sont capables de se soustraire à ce schéma de récompense simple lorsqu’ils sont motivés par un bien supérieur. Les alcooliques arrêtent de boire parce qu’ils tiennent à garder leur famille, les accros aux jeux arrêtent de jouer parce que leur maison représente une valeur pour eux. Même des états entiers se détournent de leur idéologie raciste parce qu’elle a été reconnue comme fausse, en dépit du principe de récompense.

En vérité, il y a de nombreux exemples de sociétés ayant dit adieu à la dose rapide de haine parce qu’elles avaient une vision en commun d’un bien supérieur, parfois même sans guerre. Le succès du mouvement des droits civiques américain en est un exemple, la fin de l’apartheid en est un autre, tout comme le droit de vote des femmes, l’égalité croissante du statut des homosexuels… Nous, les hommes, nous en sommes capables : dire non à un shoot rapide. La morale est capable de vaincre cette dépendance de la récompense. Elle l’a d’ailleurs prouvée de nombreuses fois au cours de ces dernières décennies.

Voici la conclusion la plus importante de cette révélation: la compréhension pour tous ceux qui utilisent le racisme, le sexisme, l’homophobie etc. en tant que béquilles pour leur amour-propre, cette bienveillance si fréquemment réclamée ces derniers temps est totalement déplacée. Comme il est d’ailleurs tout autant impossible d’aider un alcoolique en faisant preuve de compréhension face à sa dépendance.

Il est par contre possible de l’aider en venant à son secours pour se libérer de l’alcool. Dans l’idéal, le soutenir à reconstruire sa vie de manière à ce qu’il trouve d’autres voies pour se sentir bien.

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