Mirko, le vieux renard

Mirko, le vieux renard

Un récit de Slavonie

De Roda

Publié dans Simplicissimus N° 14, 6e année, du 25 juin1901
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

En ce qui concerne le défunt Mirko, une de mes vieilles connaissances, moins de deux personnes d’entre ceux qui le pratiquaient de son vivant parviennent à avoir un avis identique sur lui… Ainsi, le Dr. Geröffy le prend pour quelqu’un doté d’une intelligence supérieure dont la ville entière devrait regretter la disparition, mais à mon humble avis, il se trompe grandement… Todorovich prétend que Mirko n’a jamais été qu’un âne bâté, ce qui est déjà beaucoup plus proche de la réalité. Verba affirme n’avoir jamais connu caractère plus affirmé que celui de Mirko, tandis qu’Ilic le considère comme un fieffé voyou.

En tant que personne non concernée, je m’abstiendrai ici de tout jugement en me limitant à relater une des ses expériences vécues. Je la tiens de source sûre, je veux dire par là que ce n’est pas Mirko lui-même qui me l’a racontée.

À cette époque, un certain monsieur Auermann, un Allemand, agent de tout et de n’importe quoi de son état, vivait également à Grabica, près de Kutovci, où Mirko était jadis propriétaire foncier. Ce monsieur Auermann était l’heureux propriétaire d’une éloquence à nulle pareille, ne se tarissant jamais. Il était capable de vous rendre visite pour une machine à coudre que vous aviez l’intention d’acquérir, puis de vous refourguer par-dessus le marché un dictionnaire encyclopédique, un billet de loterie à crédit au profit de la construction de la cathédrale, ainsi qu’une peinture à l’huile représentant la bataille de Plevna.

Il faut bien dire que, certes, beaucoup d’agents possèdent cette faculté, cependant monsieur Auermann était encore beaucoup plus habile, car il savait également écouter patiemment lorsque le besoin s’en faisait sentir.

Lorsqu’il lui vint aux oreilles que Katica, l’épouse de Mirko, avait émis l’intention formelle de se rendre cette année encore en cure à Daruvar, il se transporta évidemment avec célérité chez Mirko afin de le convaincre d’assurer la dame contre d’éventuels accidents susceptibles de survenir lors de ce voyage. « Mirko, » déclara-t-il, « vous ne pouvez pas vous imaginer avec quelle rapidité le malheur est capable de s’abattre sur vous ! Notre compagnie, qui est, comme chacun sait, la plus solide et la moins chère entre toutes, incomparablement supérieure à toutes ses concurrentes, règle cinq guldens par jour en cas d’accident selon le barème A et ce, dès la déclaration, mais aussi durant toute la durée de la convalescence ; les frais du médecin ainsi que de la pharmacie sont évidemment également pris en charge, qui plus est, lorsqu’une incapacité de travail permanente est constatée, elle en verse de surcroît sept mille guldens au comptant. »

Mirko se mit à rigoler.

« Vous ne me croyez pas ? » demanda monsieur Auermann avec complaisance.

Mirko rit : « Mais je vous en prie ! Déjà à l’heure actuelle, ma Katica est dans l’incapacité de travailler. »

L’agent l’observa avec consternation.

« Mais bien évidemment. Il faut dire qu’elle est si incroyablement bête. »

« Raison de plus pour l’assurer, » rétorqua l’autre. « Vous ne pouvez pas vous imaginer avec quelle facilité elle peut alors, dans sa bêtise, se trouver la tête devant une locomotive ou encore tomber dans un puits à l’occasion de sa promenade curative. Je vous conseille également de contracter une assurance-vie. Notre compagnie, qui est, comme chacun sait, la plus solide et la moins chère entre toutes, verse dix mille gulden en cas de décès selon le barème B et ce, dès la déclaration du trépas. À partir du troisième anniversaire de la signature de l’assurance, elle prend même en charge la mort apparente, le suicide, voire le duel. »

Mirko ricana ! « Le duel !! »

« Eh bien… » s’exclama monsieur Auermann, « ne croyez-vous pas qu’une femme aussi bête soit capable de tout ?… Vous vous retrouveriez alors tout seul avec vous mouflets abandonnés… »

« Mais je vous en prie, nous n’avons même pas d’enfants. »

« Ah, ça, ils peuvent encore venir. Daruvar est une ville d’eau très fréquentée. Je vous recommande expressément d’assurer les enfants. Notre compagnie, qui est, comme chacun sait, la plus solide et la moins chère entre toutes, à ne pas confondre avec d’autres compagnies véreuses, verse même, conformément au barème C, cinq mille guldens au comptant aux enfants à naître au moment où ceux-ci atteindront leur vingt-quatrième année ou, au choix, une rente à vie de mille guldens à partir de leur quarantième année, soit elle offre, encore au choix et à vie, un dédommagement de trois guldens pour chaque arpent de blé touché par la grêle… ou encore, dans le cas où ces enfants ne viendraient pas à naître, elle indemnise, selon le barème D, la totalité du sinistre de chaque vitre qu’il vous arriverait jamais de briser. Si donc votre épouse se rend dans cette ville d’eau et qu’elle y… »

Mirko s’impatienta. « Écoutez-moi bien, monsieur Auermann, je ne veux ni ne vais m’assurer moi-même ni qui que ce soit d’autre. Cependant, je désire autre chose. Il faut que je vous dise que j’ai échafaudé un plan afin d’empêcher mon épouse de se rendre à Daruvar. C’est que cette cure risque de me coûter cher et l’absence de Katica s’avérerait peu commode pour moi. Mais il faut que vous me donniez un coup de main, car mon épouse connait mon écriture. Si vous êtes prêt à m’aider et que vous soyez par ailleurs capable de discrétion, je vous achète par exemple deux toiles représentant la bataille de Plevna en les assurant par-dessus le marché contre la grêle auprès de votre compagnie. »

Sur quoi, Monsieur Auermann dressa aussitôt les oreilles, consentant immédiatement sans hésiter le moins du monde.

« Voilà les faits, » commença Mirko, « en réalité, mon épouse est extrêmement jalouse. Si maintenant, par exemple, elle recevait une lettre anonyme lui indiquant que moi j’aurais ici une sorte… une sorte… une sorte de… vous comprenez, n’est-ce pas ?… Disons que j’aie eu un rendez-vous galant avec Natascha Berkitsch, ou à la rigueur avec Sofija Zoritsch… »

« Vous voulez dire que, dans ce cas, elle n’entamerait pas cette cure ? »…

« Exactement, dans ce cas, elle resterait, » acquiesça Mirko.

Monsieur Auermann fut d’accord. « J.m.o. » déclara-t-il aussitôt, ce qui signifie « Je m’en occupe illico presto. »

Le lendemain, Katica reçut la lettre en question.

Chère Madame,
C’est le cœur sanglant, mais aussi mu par ma profonde admiration pour vous, que je me vois obligé d’inquiéter votre âme enfantine au moyen de ces quelques lignes. Je peux vous assurer, non, je vous certifie que votre époux vous trompe. Si vous désirez connaître davantage de détails, veuillez répondre poste restante, sous la rubrique « Alerte », à votre ami qui vous veut du bien en lui indiquant un endroit de rendez-vous où il pourra vous donner plus de détails.
A.

Katica observa l’enveloppe sous toutes les coutures, examinant très attentivement la lettre. Puis, elle fit mentalement passer en revue toutes les personnes susceptibles d’avoir écrit cette missive, enfin, elle s’assit au bureau de monsieur Mirko afin de rédiger sa réponse :

Cher Inconnu,
Tout un chacun peut prétendre que mon époux m’est infidèle, mais je ne veux pas le croire avant d’en savoir davantage sur ce salaud ainsi que sur cette personne infâme qui me l’a piqué, elle va voir ce qu’elle va voir, cette vipère impie, je viendrai mardi après-midi à cinq heures dans l’allée.
K.
Brullez ce courier aussitôt et elle aprendra à connaître le Christ.

Dans l’intervalle et jusqu’à ce fameux mardi, monsieur Mirko passait un mauvais moment. Madame Katica ne daignait le regarder, l’incitant au moins dix fois par jour à la dispute, ne cuisinant que les plats dont elle savait avec certitude qu’il les abhorrait. Il conservait cependant une bonne humeur inégalée. C’est qu’il avait ses petites raisons. La visite de la couturière à domicile, déjà programmée depuis belle lurette, fut décommandée sine die, aucun des modèles d’un grand choix de chapeaux envoyés par la chapelière ne fut choisi, la grosse lessive, pourtant imminente, fut également annulée. Monsieur Mirko se contentait cependant de siffloter doucement et joyeusement.

Le mardi après-midi, Katica s’en alla se promener sur l’allée, tremblante de curiosité.

« Ciel, il ne faudrait point que je rencontre une connaissance qui me dérangerait ! » pensa la pauvre créature.

Dans le même instant, elle aperçut monsieur Auermann… qui venait à sa rencontre. D’humeur maussade, elle répondit à son salut, passant aussitôt à côté de lui.

Parvenue au bout de l’allée, elle se retourna et constata que monsieur Auermann fit de même. Ils se croisèrent de nouveau au milieu de l’allée.

Finalement, il vint à sa rencontre au terme de la troisième volte-face.

La saluant d’un air empesé, le visage couvert de sombres rides de compassion et empreint d’une dévotion extrême, il lui donna très cérémonieusement un baisemain.

« Ma très chère Madame, je voulais vous laisser le temps nécessaire pour reprendre vos esprits. Afin d’être capable d’entendre la vérité, un être humain doit avant tout pouvoir être fort et calme… »

« Comment… c’est vous qui avez… ! » s’écria madame Katica…

« Oui… c’est moi !… »

« Non, je n’aurais jamais pu croire cela, jamais de la vie de la part de mon Mirko je n’aurais pu imaginer cela. Je me souviendrai toujours de ma mère qui me disait… à l’époque où je n’avais pas vraiment envie d’épouser Mirko… ‘Prends celui-là… il est bête. Les hommes bêtes sont les meilleurs, car ce sont les plus fidèles’… Eh ben, oui… pour de telles bagatelles, il n’est pas trop bête… le salaud ! »

« Mais calmez-vous donc, ma très chère Madame ! »

« Oui, vous avez raison !…. Je ne veux pas vous ennuyer avec ma colère, vous qui m’êtes un ami si cher et si fidèle ! »

Elle le regarda avec une expression empreinte de gratitude.

Monsieur Auermann siffla très brièvement entre ses dents.

Ensuite il déclara : « Allons, si vous le voulez bien, un peu plus loin en direction de la petite forêt là-bas, c’est que quelqu’un pourrait nous observer par ici. Car votre bonne réputation, je vous l’assure, ma très chère Madame, est à mes yeux beaucoup plus sacrée que la mienne. »

Sur ce, ils s’en allèrent.

Jamais, monsieur Auermann n’avait parlé avec autant de persévérance et encore moins avec autant de succès.

Madame Katica partit sur-le-champ… à Daruvar et en sa compagnie. Au moment de son retour, quatre semaines plus tard… toujours avec monsieur Auermann… elle avait signé une assurance-vie au nom de son époux, cet homme monstrueux, lui garantissant dix mille guldens en cas de décès, elle avait également assuré les enfants à naître contre les accidents de voyage, elle possédait en outre deux batailles de Plevna, dûment couvertes par une assurance incendie, un billet de loterie au profit de la construction de la cathédrale, assuré contre un éventuel effondrement boursier, ainsi qu’un dictionnaire encyclopédique couvert par une assurance contre le vol…

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