Mensonges

Mensonges

De Martha Asmus

Publié dans Simplicissimus N° 10, 6e année, du 28 mai 1901
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

« Dis ! » souffla-t-elle, « promets-moi que tout cela restera toujours entre nous, rien qu’entre nous. »

« Qu’entends-tu par là, mon enfant ? »

« Je veux dire que cela n’appartient qu’à nous deux, rien qu’à nous deux. Tu ne le confieras pas non plus à celle que tu embrasseras après moi. »

« Tu es folle ! »

C’est alors qu’elle fut de nouveau frappée par l’expression de ses yeux, par cet air bien à lui qu’elle lui connaissait pourtant bien. Cette expression très appliquée était celle d’un grand enfant qui n’avait découvert la vie que très tardivement. Il y avait tant d’incertitude en lui. Elle savait qu’il ne pouvait la connaître. En elle, il aimait à la fois autant la femme expérimentée que la beauté. Ce pouvoir, qu’elle détenait en tant que résidente d’une métropole face au provincial qu’il était, constituait un facteur incontestable de son enchantement. Elle en était bien consciente, n’ayant nullement besoin d’illusions. Mais elle était heureuse. Elle avait été secouée, entraînée sans opposer la moindre résistance.

Lorsqu’ils étaient assis dans le salon de Fanny pour prendre leur petit déjeuner qu’elle avait préparé seule, elle avait eu l’intention de lui avouer qu’elle n’avait encore jamais appartenu à quelqu’un de la même manière qu’à lui. Elle avait également envisagé d’évoquer Peter. Cependant, elle se perdit dans ses pensées. Elle commençait à avoir peur de la puissance de ses propres sentiments. Il y avait tant de facteurs aléatoires et imprévisibles dans le fait qu’elle lui plaisait. Cependant, elle l’aimait, malgré le fait qu’à proprement parler, le fond de son caractère ne lui plaisait pas. Il était à la fois lâche et peu autonome, elle se moquait même parfois secrètement un peu de lui. Mais le pire était que tout cela n’influençait absolument pas sa passion. Si seulement il avait été au courant de sa relation avec Peter bien plus tôt, il se serait alors fait une raison, d’une manière ou d’une autre. Certes, il se peut qu’il n’eût alors pas du tout envisagé une relation avec elle. Cependant, Peter l’avait présentée comme sa sœur, par jalousie, afin de pouvoir lui assurer une protection fraternelle lors de son mariage avec cette fiancée qu’il n’aimait pas. Ce dernier était toujours persuadé de pouvoir être certain de son amour à elle, malgré le changement radical de leur relation. Dès le départ, Fanny s’était montrée peu chaleureuse. Depuis qu’elle avait rencontré pour la première fois son ami, le Dr Hans Gramm, elle avait pourtant cherché un prétexte afin de rompre avec Peter. Elle était bien contente que ce mariage la libérerait enfin complètement. Il était donc nettement préférable que Hans ne sut rien de cette relation, quand bien même celle-ci lui apparut totalement dépourvue de passion, voire même insignifiante.

C’est alors qu’il se mit à évoquer Peter.

« Dis-moi, mon trésor, on ne doit pas divulguer de telles choses à ses frères, n’est-ce pas ? »

N’y ayant même pas encore songé, elle sursauta. S’il se mettait à en discuter avec Peter ! Voire peut-être même afin de faire son intéressant devant ce Peter qui lui en imposait beaucoup en tant que parfait connaisseur de femmes !

« Évidemment que non ! » rétorqua-t-elle immédiatement. « C’en serait fini de notre bonheur ! D’ailleurs, il ne vient plus que très rarement. Son mariage aura lieu bientôt, et sa fiancée… »

« C’est bien ce que je pense, » interrompit-il son discours hésitant, « celle-ci est certainement jalouse de sa sœur. Dis donc, il épouse un véritable trésor. »

« Oui, » répondit-elle vivement, « tu te trompes sur lui, crois-le-moi. Il est comme ça. Je ne sais pas, à ta place, je ne serais pas aussi intime avec lui. Il ne possède aucun idéal. Ce dont toi, tu as besoin, au contraire. »

Il se saisit de ses doigts afin d’aller attraper par ce moyen un morceau de sucre dans la boite, comme s’il se servait d’une petite pince. Ce faisant, il s’adressa à elle d’un ton cajolant :

« À partir de maintenant, il ne s’agira plus beaucoup de relation ou de non-relation, compte tenu du peu de temps qui me reste à Berlin… »

« Il faut que tu repartes de nouveau ! » s’exclama-t-elle.

« Cette nuit même. Avant de partir, je viendrai encore pendant quelques heures ici, une fois mes affaires réglées. »

Un parfum de lilas et de roses provenant des paniers des vendeuses de fleurs se répandit à l’intérieur, s’insinuant par la fenêtre ouverte.

Quelqu’un sonna. Fanny sursauta et consulta sa montre.

« Onze heures et demie ! » s’écria-t-elle. « Tu peux dire… et oui, quoi donc… si quelqu’un vient… peut-être est-ce Peter… dis-lui… mais il faut que j’aille ouvrir ! »

Elle sortit pour revenir aussitôt en compagnie de Peter.

« Tu vois, » s’exclama-t-elle en riant, « Comme d’habitude, j’ai fait la grasse matinée. C’est ainsi que j’ai pu inviter Dr Gramm à prendre le café avec moi. Il vient de m’apporter ton petit dernier. Il t’a devancé. »

Elle lui tendit le livre. Il ne le prit cependant pas en main. En lieu et place, il la scruta attentivement. Puis il demanda à Hans l’heure de son arrivée, et s’enquit de ses intentions tout en se saisissant de la tasse de café que Fanny lui tendait.

Une conversation laborieuse, dont le manque d’intérêt ne sautait aux yeux d’aucun des trois protagonistes, se maintint tant bien que mal.

Cependant, Dr Gramm se sentit rapidement oppressé. Il se leva, tira sa révérence, suivi par Peter. Une fois rendu à l’extérieur, ce dernier proposa à Hans de l’accompagner le court chemin menant de la Mittelstrasse à la bibliothèque royale…

Lorsque Hans sonna le soir même à la porte de Fanny, il était parfaitement conscient que son ignorance des femmes lui avait joué un mauvais tour. Il s’était totalement trompé sur le compte de Fanny. Aux yeux d’un homme expérimenté, elle devait passer pour une brave femme intelligente, cependant totalement dépourvue de charme et ayant pardessus le marché largement dépassé l’âge de l’amour.

Fanny émit un cri de joie lorsqu’elle aperçut Hans devant elle. Depuis le moment où elle avait vu partir les deux hommes ensemble, elle avait passé le reste de la journée dans une affreuse tension. Il était tout de même revenu ! C’est qu’il n’en avait rien su !

Mais dès qu’elle l’embrassa en guise de bienvenue, elle se rendit compte du changement. Il toléra sa caresse, cependant il afficha la mine de quelqu’un à qui on a infligé un tort. C’est qu’il le savait donc !

Ils entrèrent afin de s’asseoir sur le petit canapé sur lequel ils avaient pris le café tantôt. Elle n’osa point évoquer le sujet.

Elle savait que son âme tout entière était exprimée de manière clairement déchiffrable sur son visage lorsqu’elle l’observait ainsi avec cet air fermement interrogateur, mis elle n’ignorait pas non plus qu’elle s’offrait également entièrement à lui, au moyen de ce même regard.

Il l’observa, presque de manière distraite. Une plaisanterie quelconque était certainement censée sortir de sa bouche. Plusieurs fois de suite, il fit mine de commencer à parler, il se tut nonobstant. À présent, il caressait ses cheveux.

Non, il ne l’aimait pas. C’était terminé.

« Dis-moi, tout ça, c’est certainement artificiel ? Tes cheveux ne sont certainement pas des vrais ? Vous, les femmes… »

Le ton de sa voix était presque affectueux. Il avait du mal à trouver une intonation adéquate. Elle eut un rire amer.

« Quel âge as-tu ? » continua-t-il. « Mais réponds-moi honnêtement ! » Sa voix trahissait une sorte de colère. Ses paroles sonnaient comme une réprimande.

« Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? » rétorqua-t-elle. Elle l’observa de manière fière et blessée à la fois. « Je ne t’ai pas trompé le moins du monde. J’ai trente-huit ans. Mon visage est pâle, je ne suis pas maquillée. De surcroît, tu n’es pas sans connaître mes cheveux. »

D’un geste vif, elle en ôta les épingles. « Les voici ! » Elle les secoua, ils entourèrent ses épaules, souplement, mais sans opulence.

Il scruta sa manière de dominer fièrement son propre caractère au moment où elle lui offrit sa beauté tel un jouet. Mais il était devenu incapable d’ignorer et d’oublier les paroles méchantes de son ami : « Mais ma sœur n’est plus qu’une vieille fille fanée. »

« Cependant, j’ai décidé de ne plus rien te cacher, » déclara-t-elle avec une détermination sourde. « Peut-être bien que tu le sais déjà, d’ailleurs. Autrement, je ne peux pas m’expliquer pourquoi tu as changé à ce point. Advienne que pourra, je ne supporterai pas plus longtemps cette incertitude ni ce faux-semblant. Veux-tu le savoir ? »

Il l’observa sans comprendre. « Tu as quelque chose à me dire ? »

« Oui. Peter n’est pas mon frère. Lorsque je t’ai vu pour la première fois, nous nous aimions encore. »

Il la regarda fixement, ayant besoin de temps pour comprendre. Elle leva lentement la tête, ils se regardaient à présent les yeux dans les yeux. Elle craignit d’y rencontrer sa colère.

Cependant, ses yeux s’écarquillèrent, tout son être se modifia. Il se leva à la hâte, fit les cent pas dans le petit salon. Ce faisant, il se couvrit le visage de ses deux mains. Elle entendit sa respiration difficile.

C’est alors qu’il se retourna vers elle. Tout son corps tremblait et les larmes coulèrent le long de ses joues.

« Je te remercie pour ton honnêteté ! » lui dit-il à voix basse. « Non, ça, il ne me l’avait pas dit ! »

Elle aperçut de nouveau cette expression très appliquée d’un élève dans son regard, mais aussi cet amour qu’elle désirait tant.

Ils se tinrent enlacés. Sous ses baisers, elle balbutia : « Jamais, je ne lui ai appartenu comme je t’appartiens à toi, tout entière. »

Il n’avait pas bien pu la comprendre tant ils étaient enlacés.

« Comment ? » demanda-t-il.

Elle se ravisa, se gardant bien de répéter ses dernières paroles.

« Tiens donc, je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire ! »

 

 

Publicités