Intrigue

Intrigue

Par Auguste Hauschner

 

Publié dans Simplicissimus N° 47, 5e année, du 12 février 1901
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Madame le consul Friesen
Madame le conseiller de commerce Eva Burgherr
Madame Hertha Krühle

C’est jour de réception chez madame le consul Friesen. Grand salon, extrêmement chargé, composé d’un assemblage de toutes sortes d’époques, aménagé dans le style nouveau riche. Un certain nombre de dames, réunies par groupes, sont assises autour de la table à thé. Un domestique sert le thé et les gâteaux. Des bribes de conversation circulent.

« … garni d’astrakan, d’une valeur de huit cents marks… »

« … je vous assure, il supprime totalement le ventre…, la taille cependant… »

« … dans la trentaine… mais je vous en prie… au moins quarante… ; déjà au moment de son mariage, elle avait… »

« … plus du tout de diamants… des perles et des émeraudes exclusivement… à Paris… »

Madame Eva Burgherr (fait son entrée. C’est une femme de trente-six ans, de taille moyenne, affichant un léger embonpoint, aux cheveux blondis à la mode. Portant une robe cintrée de velours noir pressé, brodée au point de surjet et un chapeau à plumes, elle arbore de grosses perles aux oreilles ainsi que sur la boucle de sa ceinture).

Madame le consul Friesen (une frêle brune dans une précieuse robe d’intérieur en crêpe de chine, venant à sa rencontre) : « Ma chère Madame le conseiller de commerce, quelle amabilité… Cela fait un moment que je ne vous ai vue chez moi. »

Madame Eva : « Aujourd’hui de même, j’ai failli ne pas pouvoir venir ici. La réunion de notre comité a duré si longtemps… »

Madame le consul : « Ah oui, concernant votre concert au profit des combattants en Chine… »

Madame Eva : « La princesse avait envoyé sa dame d’honneur… vous savez, la comtesse Schleifen… et je me suis laissée aller à bavarder un peu trop longtemps avec elle. (Elle se sert d’une tasse de thé auprès du domestique qui passe. De nombreuses bagues précieuses brillent à ses doigts, dont elle vient d’ôter les gants) Ah, j’oubliais (rappelant le domestique), encore un peu de crème, s’il vous plaît… »

Madame le consul (rappelant le domestique) : « Albert… (puis, s’adressant à madame Eva) : Excusez-moi un instant, je dois juste… (Elle se dirige vers quelques dames qui viennent à sa rencontre afin de leur dire au revoir)

Madame Hertha (une belle femme mince de trente-deux ans à l’opulente chevelure couleur châtain portant un tailleur de tweed gris homespun et un béret de soie noire. Elle a suivi le domestique afin de lui emprunter le pot de crème. Le tenant en main, elle s’approche de madame Eva) : « Puis-je me permettre, Madame le conseiller de commerce… »

Madame Eva (avec une politesse toute mondaine) : « Vous êtes très aimable » (elle verse la crème dans son thé, puis cherche le domestique du regard).

Madame Hertha (faisant mine de la débarrasser du pot de crème).

Madame Eva : « Je vous remercie beaucoup, cependant, le domestique… »

Madame Hertha : « Mais je vous en prie, chère Madame (elle réussit à la débarrasser du pot de crème, le dépose sur la table, puis revient afin de s’asseoir à côté de Madame Eva). Cela fait déjà un bon moment que je désire vous être présentée, chère Madame. »

Madame Eva (l’observe d’un air interrogateur).

Madame Hertha : « Je suis madame Carlos Krühle (dans la mesure où madame Eva fait mine de ne pas comprendre, elle précise), l’épouse du peintre Carlos Krühle… (dans la mesure où l’expression de madame Eva ne change pas, elle ajute) son nom est pourtant si connu. »

Madame Eva (avec un étonnement impertinent) : « Ah oui ? Il vit à Berlin ?… »

Madame Hertha : « Nous ne nous sommes installés que très récemment. »

Madame Eva (affichant soudain un comportement plus distancé) : « Ah oui… »

Madame Hertha : « La gloire d’un artiste n’est tout de même pas attachée à ses quatre murs… »

Madame Eva : « C’est bien ce que je dis… Il faut bien dire que tous les artistes de renom fréquentent notre maison. »

Madame Hertha : « Il me semble bien avoir entendu cela… On m’a également parlé de vos belles collections… Il serait bien entendu permis de les visiter, n’est-ce pas ? »

Madame Eva (avec condescendance) : « La galerie est habituellement visible tous les mercredi matin. Nonobstant, cette semaine, c’est impossible. Nos dernières acquisitions sont en cours d’accrochage. »

Madame Hertha : « Puis-je me permettre de vous poser la question, quel genre, chère Madame… »

Madame Eva : « Nous avons acheté beaucoup de choses lors de la succession de Decker… y compris sa dernière œuvre monumentale Le carnaval de Venise. »

Madame Hertha : « La toile qui avait été exposée à la maison des artistes ? »

Madame Eva : « Exactement… une ravissante peinture, n’est-ce pas ? (Dans la mesure où Hertha se tait, elle ajoute) Je dois avouer, j’adore cette toile… Ces couleurs… elles sont (cherchant un argument artistique) peintes comme des tapisseries des Gobelins, il serait tout à fait possible de les reproduire en broderie… et puis les fruits… si précisément détaillés… à vous faire croire que vous pouvez les attraper… »

Madame Hertha : « Si précisément détaillés… en effet… »

Madame Eva (agacée) : « Le professeur Leuker nous a assuré que la valeur de cette toile augmenterait d’année en année… »

Madame Hertha (en souriant) : « Chère Madame, si vous connaissiez mon époux ainsi que son expression artistique, vous ne me demanderiez certainement pas d’admirer Decker. »

Madame Eva (avec un sourire moqueur) : « Il fait donc partie des modernes ».

Madame Hertha : « Dans le fond, il visait le même objectif que Decker… un grand effet décoratif. Mais, assurément, en employant des moyens tout autres… (elle s’exprime tout à fait calmement et ingénument). Il vient tout juste de terminer une magnifique toile… Une fête printanière dans une oliveraie italienne…Des garçons et des filles y sont en train de danser entre les troncs des arbres, tandis que le ciel rayonne à travers les branches et le soleil brille… »

Madame Eva (que la tournure de la conversation met visiblement mal à l’aise, l’interrompt) : « Si cette toile est vraiment aussi belle que vous dites, votre époux la vendra certainement très rapidement. »

Madame Hertha (sans ciller) : « Ah, ça, il aurait pu le faire il y a bien longtemps déjà. Cependant, l’endroit où elle sera exposée ne lui est pas indifférent. Voyez-vous, cette œuvre exige un cadre prestigieux… de grandes salles… une lumière festive… »

Madame Eva (tentant de se débarrasser d’Hertha, elle emploie un ton condescendant) : « C’est vraiment adorable de votre part de vous intéresser à ce point à la profession de votre époux. J’aimerais également disposer de davantage de temps afin de pouvoir me consacrer à mon mari. Mais je suis tellement mise à contribution par les obligations de représentation et de bienfaisance. Notamment de bienfaisance d’ailleurs… Vous ne pouvez pas imaginer tous ce que l’on nous réclame… à quel point nous sommes envahis… (elle se lève) Vous me pardonnez, n’est-ce pas, je dois aller voir cette dame installée en face pour un petit moment… »

Madame Hertha (y dirige également son regard sans pour autant faire mine de se lever) : « Ah oui, Mali Körber… »

Madame Eva (offensée par cette manière de s’exprimer) : « Je veux dire Madame le conseiller secret Körber. »

Madame Hertha (en riant) : « Je l’appelle encore et toujours Mali… j’y suis tellement habituée… nous étions en pension ensemble, de plus, son frère était attaché chez nous lorsque nous étions à Bucarest. »

Madame Eva (déjà sur le point de partir) : « Attaché ? »

Madame Hertha : « Chez Papa… (répondant au regard interrogateur de madame Eva) À l’époque où Papa était ambassadeur à Bucarest… (elle poursuit très calmement, tout en s’adossant) Je suis issue de la famille des Mals-Keltschberg… »

Madame Eva (se tournant vers elle, soudain intéressée) : « De la famille du Maréchal du Palais… ? »

Madame Hertha : « Je suis sa nièce (elle rit). Malheureusement, je fais partie de la branche pauvre… »

Madame Eva (désormais très intéressée) : « Et comment se fait-il… »

Madame Hertha : « Comment se fait-il que j’ai épousé mon mari… c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas, chère Madame… Après la mort de Papa, Maman a déménagé à Rome avec nous… c’est là que j’ai fait sa connaissance… Mon oncle était bien évidemment très opposé à cette union… »

Madame Eva (s’étant de nouveau assise) : « C’est bien ce que je pense… Lui, avec son orgueil nobiliaire… »

Madame Hertha (se met à rire) : « Je vous en prie, chère Madame… nous étions six sœurs… sans autre dot que notre beauté… »

Madame Eva (dont le comportement a changé du tout au tout) : « Mais comment avez-vous pu vous adapter à la situation… »

Madame Hertha (redevenue plus sérieuse) : « Cela n’a pas toujours été facile… Surtout parce que mon époux… d’ailleurs je ne supporterais pas qu’il soit différent… Mais il nous laisserait plutôt souffrir de faim, les enfants et moi, que d’être infidèle à ses convictions artistiques. »

Madame Eva (compatissante) : « Oui, je peux comprendre… »

Madame Hertha : « Et puis cette ville de Rome, si loin de tout… C’est pour cela que je l’ai encouragé d’emménager à Berlin… Ici, il y a tant de richesses ainsi qu’un réel intérêt pour l’art… »

Madame Eva (de nouveau un peu réticente) : « Et vos relations à la Cour… »

Madame Hertha : « Je ne les ai pas reprises… Elles ne seraient d’ailleurs pas profitables pour nous. Carlos n’a vraiment pas l’étoffe d’un peintre de cour, il est bien trop honnête pour cela… ‘Dégoût oblige’, comme dirait mon cousin Fred. »

Madame Eva (de nouveau un peu plus chaleureusement) : « S’agirait-il de Baron Alfred… du fils du Maréchal du Palais… ? »

Madame Hertha : « Vous le connaissez donc, Chère Madame ? »

Madame Eva : « Il participe à notre grand concert de bienfaisance… J’ai récemment eu l’honneur de faire sa connaissance… Un homme charmant… »

Madame Hertha : « C’est un type adorable… et une âme si fidèle… »

Madame Eva (en affichant un sourire qui se veut fin) : « Eh, eh, en ce qui concerne la fidélité… c’est justement cette réputation-là qu’il n’a pas (elle rit familièrement), j’espère ne pas vous blesser en disant cela, chère Madame ? »

Madame Hertha (très naïve) : « Moi… pourquoi ? (En affichant une frayeur feinte) Vous êtes peut-être également déjà au courant… (elle se calme) Mon Dieu, j’oubliais… Mais vous ne me connaissiez nullement… (elle s’adosse de nouveau) Il faut bien dire qu’il y a autant de ragots dans cette grande ville de Berlin qu’il y en avait dans notre petite colonie romaine… Parce qu’on nous voit souvent ensemble… même au théâtre que mon mari n’apprécie pas du tout… (elle s’avance un peu en direction de madame Eva) Imaginez donc que le bruit a même couru que Fred aurait procuré une décoration à monsieur le Docteur Krantze, dont l’épouse s’est fait faire le portrait par mon mari… »

Madame Eva (en souriant) : « Ce serait pourtant chose facile pour lui, certainement… »

Madame Hertha (tout à fait naïvement) : « Vous croyez !… Je pensais que c’était tout à fait impossible ici… avec tout l’ordre qui règne dans cette ville… »

Madame Eva : « En tout état de cause, cela a beaucoup étonné… ce Docteur Krantze… un homme dépourvu du moindre mérite… »

Madame Hertha (affichant un étonnement naïf) : « N’en dispose-t-il donc pas du tout ? Ça alors ! Mais son épouse n’a eu de cesse de vanter ses mérites. Il occupe cependant également un poste important dans une grande banque… »

Madame Eva (de manière irréfléchie) : « Conseiller d’administration… Cela ne prouve rien… mon époux occupe également ce poste… (redevenue rapidement conciliante) mais ce poste à lui seul… »

Madame Hertha (très naïvement) : « Mais pour occuper un tel poste, ne faut-il pas être très intelligent ?… Moi, personnellement, je n’entends rien à de telles choses, mais… »

Madame Eva : « En tout état de cause, ce Docteur Krantze est un imbécile… »

Madame Hertha : « Ah bon ? (avec exubérance) : Donc, en fin de compte, il était injuste (elle se ressaisit) de lui conférer une telle décoration (elle se lève, fait une révérence) : ma chère Madame… »

Madame Eva : « Vous partez déjà… »

Madame Hertha : « Mon époux m’attend… et puis, je vous ai déjà retenue bien trop longtemps, ma chère Madame… »

Madame Eva (lui tendant la main) : « Au revoir donc… à bientôt, n’est-ce pas ? (chaleureusement) Ne venez donc pas au moment du mercredi officiel… si votre emploi du temps vous le permet… Tous les lundi matin, mon époux demeure à domicile jusqu’à une heure. Il aime tellement montrer lui-même ses trésors à des connaisseurs d’art. »

Madame Hertha : « Vous êtes très aimable… »

Madame Eva : « De plus, je vous incite de tout cœur à lui parler du tableau que vous venez de me décrire de manière si délicieuse… (sur le ton de la confidence) : Entre nous soit dit, je suis, moi personnellement, convaincue de la nouvelle école… mais mon époux est tellement conservateur… et vous le savez aussi bien que moi… (avec un rire confidentiel) une bonne épouse soutient toujours son mari… »

Madame Hertha (affichant une totale ingénuité) : « Mais bien volontiers, ma chère Madame… cependant, moi aussi, j’ai quelque chose à vous demander en retour. Si jamais vous rendez visite à mon époux dans son atelier… pas un seul mot, s’il vous plaît, sur le fait que je vous ai déjà parlé de son tableau… il est si sensible… »

Madame Eva (de manière tout aussi ingénue) : « Mais bien évidemment… la fierté de l’artiste, il convient évidemment de la respecter. (Elles se serrent la main) Je vous dis donc adieu… et à très bientôt. »

 

Publicités