La diplomatie de tante Saveta

La diplomatie de tante Saveta

Un récit de Slavonie

De M. Roda Roda

Publié dans Simplicissimus N° 46, 5e année, du 5 février 1901
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

En ce qui concerne l’animosité que me témoigne tante Saveta, elle est très ancienne. Bien évidemment, elle n’est pas aussi vieille que ma tante elle-même, cela fait cependant plus d’une bonne dizaine d’années qu’elle dure, et il faut bien dire qu’elle persiste encore, même si elle ne couve à présent que comme un feu qui se consumerait lentement à l’intérieur d’une poutre vermoulue.

En voici l’origine : À cette époque, j’étais encore une petite fille, je devais avoir dans les treize ans au moment où tante Saveta est venue nous rendre visite à Puszta-Ilenci en compagnie de Lolo. Évidemment, il ne s’agissait pas d’une visite sans but, bien au contraire, puisque les autres tantes et cousines l’avaient envoyée en tant qu’agent diplomatique afin de s’assurer que tout allait bien chez nous.

Eh bien… À vrai dire, rien n’allait vraiment bien chez nous… Papa ne s’était pas entendu avec Maman… où bien alors était-ce Maman qui n’avait pas vécu en bonne entente avec Papa : toujours est-il que Maman avait fini par s’en aller, elle était partie en Angleterre, me laissant seule avec Papa. Sur ce, Papa avait acheté quelques chevaux affichant un très beau pédigrée, puis il avait acquis encore une sympathique meute de chiens dont il baptisa les mâles des noms des oncles tandis qu’il donna aux femelles les noms des tantes… tous les matins, il allait ainsi à la chasse aux lapins en compagnie de ces chiens. Dès qu’il en avait attrapé un par les oreilles, il sifflait la marche militaire afin de rappeler ses chiens tout en affirmant se moquer des oncles et des tantes en agissant de la sorte.

Il partagea le reste de sa journée de manière équitable entre ses affaires et moi. Il faut bien dire qu’il considérait le temps qu’il me consacrait comme du temps perdu dans le vrai sens du terme, car j’étais affectée d’un mal héréditaire, transmis par ma mère, j’étais une fille. Néanmoins, il s’efforçait de greffer autant de qualités que possible sur ce tronc estropié. Déjà six mois après le départ de ma mère, je savais à peu près passablement tirer avec un pistolet, mais aussi conduire une calèche. Monter à cheval ne marchait pas encore très fort, mais ça ne tarderait pas à venir, estima-t-il, étant donné que les muscles ainsi que le courage ne se formaient pas par miracle d’un seul coup. « Une fois que tu auras acquis les deux, Marius, tu seras vraiment un type adroit, » me déclara-t-il. Il faut bien dire qu’il m’appelait constamment « Marius », alors qu’en vérité, je me nomme Marie.

Tante Saveta était bien entendu épouvantée de tout ce qu’elle pouvait constater chez nous, cependant, en sa qualité d’agent diplomatique, elle encaissa malgré tout, bien que difficilement, s’efforçant de sourire tout en jugeant « certaines faiblesses de ce cher beau-frère un peu amusantes ».

Papa était dix fois plus intelligent que tante Saveta, il ne le montrait cependant à aucun moment. En lieu et place, il lui fit la cour jusqu’à ce qu’elle ouvrit ses yeux ronds en grand comme une poule pondeuse. Suite à cela, ils se mirent d’accord : La mine effrontée, Papa promit de s’amender « pour les beaux yeux de la tante »… tandis que la tante garantît à Papa cinquante cinq mille gulden que la famille allait avancer afin de lever les dettes hypothécaires de Puszta-Ilenci. Lorsqu’ils s’étaient mis d’accord, la tante nous quitta afin d’aller informer le conseil de famille du succès de sa mission, me confiant la garde de Lolo pendant ce laps de temps, elle-même étant censée revenir deux jours plus tard.

Seulement voilà, Lolo était une enfant très étrange. Bien qu’elle eût six ans, elle était restée aussi maladroite qu’un jeune chat encore aveugle. Lorsque, pour la distraire, je voulus la faire puiser un peu d’eau, il s’avéra qu’elle était bien trop légère pour réussir à abaisser le balancier, celui-ci rebondit donc. Là où n’importe quel autre enfant l’aurait maintenu fermement, elle le lâcha immédiatement de sorte que le seau heurta son front.

« Crénom de Dieu, » m’écriai-je alors. « Lolo, tu n’es vraiment bonne à rien ! »

Où par exemple, une autre fois, lorsque je l’emmenais voir les brebis afin qu’elle puisse jouer avec eux, pensant que rien de mal ne serait susceptible de lui arriver en leur compagnie, elle entama une dispute avec l’âne du berger qui était bien entendu beaucoup plus fort qu’elle. Elle commença donc à chialer, ce que Bundás, le deuxième des trois chiens, ne supporta pas de son côté… Elle était vraiment à envoyer au diable… c’est d’ailleurs ce que je ne me gênai pas de lui dire.

Bien évidemment, il était impossible d’emmener une enfant dotée d’une telle maladresse où que ce soit, elle se serait forcément blessée, Dieu sait où. Kanasz-Pistika, le petit Stefan du porcher, m’avait invitée dans l’après-midi pour griller le maïs, or, prudente comme j’étais devenue dorénavant, j’avais confié la garde de Lolo au vieux Miska, le forgeron, afin de m’y rendre seule. C’est alors que Lolo coinça justement elle-même son propre doigt dans l’étau, alors même que tout le monde aurait pu penser que personne ne serait suffisamment idiot pour faire ça. Je le lui indiquais d’ailleurs franchement.

Papa prit aussitôt la mouche lorsqu’il vit le doigt de Lolo et s’écria : « Tonnerre de Dieu, Marius, tu me garderas à présent ta chambre pendant deux jours. »…

« Si je m’absentais malgré tout un tout petit peu ? » me renseignai-je alors. (J’avais copié la diplomatie sur tante Saveta.)

Papa ne me répondit rien, se contentant de fendre l’air à l’aide de sa cravache. C’était un signe convenu entre nous promettant une raclée infernale.

Il n’a jamais été dans ma nature de chercher querelle à quelqu’un de plus fort que moi. Papa faisant également partie de ceux que je ne tenais pas à affronter, je me retirai donc aussitôt dans ma chambre en compagnie de Lolo.

Nous étions à l’époque où il est de coutume de sculpter des flûtes dans du bois d’osier… J’en sculptai donc également une afin de pouvoir y jouer plus tard « Dudu dudu, imam zenu ludu » en compagnie de Kanasz-Pistika, où je jouerais la tessiture supérieure tandis que lui allait siffler celle du bas, tout en piétinant tous les deux joyeusement. Lolo voulait également en sculpter une. Rendue prudente, je ne lui procurai qu’un très vieux couteau, émoussé au point que quiconque aurait pu se rendre jusqu’à Paris assis sur son tranchant. Elle réussit à se couper malgré tout, mais seulement au plus petit de ses petits doigts, nonobstant, elle hurla comme si elle avait tailladé son bras tout entier. « Tonnerre de Dieu ! Veux-tu te taire enfin ? » lui demandai-je très gentiment. C’est alors qu’elle se calma tout en se blottissant contre moi. Elle avait commencé à me chérir énormément à cause de ma clémence, mais aussi à cause de l’attention que je lui portais constamment. Moi de mon côté, je m’étais mise à l’apprécier également, fermant les yeux à chaque fois qu’elle commettait une nouvelle bêtise, tout en me souciant de la distraire à chaque instant d’une manière suffisamment inoffensive.

Mais Dieu sait qu’elle me rendit la besogne difficile. Elle voulait absolument tout toucher de ses mains, tâter tout, mais aussi tout démonter afin de voir comment c’était fabriqué à l’intérieur. De surcroît, il s’agissait surtout d’objets qui ne sont vraiment pas destinés aux enfants, comme par exemple le revolver de Papa. Bien évidemment, je ne lui confiai que celui qui était chargé à blanc, elle réussit cependant à brûler un trou dans le rideau en le manipulant, elle en fut tellement effrayée qu’elle eut immédiatement la chair de poule. Je la consolai autant que possible : « Morbleu, espèce de petite grenouille inutile, arrête donc de chialer, je mets ma main au feu que la cuisinière va bien finir par réussir à raccommoder ce trou. »… Elle se résolut somme toute à comprendre, puis se tut peu après.

Le soir, lorsque Papa rentra à la maison, il vit que tout était en ordre. Il faut bien dire que j’avais ouvert et refermée la porte une bonne centaine de fois pour être certaine qu’il ne puisse se rendre compte de l’odeur de poudre, j’avais également drapé le rideau de manière artistique afin que le trou se trouvât dans un pli. En conséquence, Papa m’autorisa malgré tout à sortir dès le lendemain afin de pouvoir m’ébattre à ma guise.

« Mais retiens bien une chose, Marius ! Satanés Janissaires et sacredieu, si tu oses faire du cheval avec cette enfant, si tu la conduis en calèche ou encore si tu tires en sa présence… … … … ! »

« Que diable, loin de moi cette pensée ! » répondis-je afin de le tranquilliser.

« Tiens donc, maudit soit ton canif, mais je sais que tu peux tout de même être capable de l’envisager ! »

Lorsque, le lendemain, Lolo entra de nouveau en querelle avec l’âne du berger, elle se mit à cracher entre ses dents de la même manière que Miska, le vieux forgeron, avait l’habitude de le faire, tout en qualifiant cet animal du « plus grand âne des trois royaumes ». Bundás, le deuxième des trois chiens, s’écarta alors immédiatement, tandis que je caressai mon adorable cousine tout en la qualifiant de fille du tonnerre.

Au début, je l’aidai un peu pour puiser de l’eau, cependant, lorsque le balancier rebondit malgré tout, Lolo ne lâcha pas le moins du monde le manche, elle s’envola donc dans les airs, puis elle retomba, mais de l’autre côté du puits, sur la paille. Préoccupée, je lui demandai alors si elle ne s’était pas fait mal, elle se contenta de me rétorquer : « Tonnerre de… … Comment continue donc ce juron, Marius ? »

« Tonnerre de Dieu ! »

« Oui ! Au fait, non, je ne me suis pas fait mal. »

Le soir même, la tante revint, serrant chaleureusement la main de Papa. Celui-ci la reçut en robe de chambre et pantoufles qu’il avait empruntées au curé de Beketinci et lui fit servir du café. Ils eurent une longue discussion pendant laquelle je jouai de la flûte en compagnie de Lolo.

« Arrêtez donc, les enfants », s’écria soudain la tante, agacée, « vos sifflements m’énervent profondément ! »

Lolo fut fâchée. « Satanés Janissaires ! » s’exclama-t-elle, « on n’a même plus le droit de siffler ici ! »

La tante tendit l’oreille : « Qu’as-tu dit là, mon enfant ? » Sur ce, elle s’adressa de nouveau à Papa.

Lolo et moi passions notre temps à jouer avec la tabatière que le curé de Beketinci avait oubliée sur place, mais au moment où je me permis d’inspirer une prise de plus qu’elle, elle s’irrita aussitôt contre moi : « Mille diables, vas-tu enfin me… … … ? »

C’est alors que la tante sursauta comme si elle avait été chargée par un taureau sur ses cornes par l’arrière, et, sous l’emprise d’une énorme colère, elle protesta : « Lolo ! Mon enfant ! Que viens-tu de dire à l’instant ? »

« Mille dia… … …, » balbutia Lolo, puis elle termina rapidement en précisant : « Mille tantes ! »

« Ah, oui ! » répondit tante Saveta, redevenue tout sourire, puis elle se rassit afin de commencer à compter une grande somme d’argent devant Papa. Lolo l’observa attentivement. Lorsqu’elle eut terminé, Papa enferma l’argent dans une caisse et serra de nouveau la main de la tante.

Petite Lolo fut alors d’avis que : « Satanés Janissaires et tonnerre de Dieu, Marius, quelle sacrée somme d’argent ! »

C’est alors que tante Saveta se saisit de la main de Lolo afin de quitter immédiatement Puszta-Ilenci.

Je la regardai partir d’un air triste non dénué d’étonnement.

« Ne t’en fais pas, Marius ! » rigola Papa tout en me caressant doucement les cheveux : « À la place de ta mignonne cousine, je t’offrirai un joli poney, voire une petite calèche, et même un revolver, si tu veux, un de sept millimètres, tu sais, le modèle pour enfants. »

 

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