Jean

Jean

De Lothar Schmidt (pseudonyme de Lothar Goldschmidt 1862 – 1931)

Publié dans Simplicissimus N° 25, 3e année, du 17 septembre 1898
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

I.

Les grappes de raisin autour de la maison du pasteur mûrissaient paisiblement. Entourée de ses hauts murs sombres, cette demeure représentait un havre de paix imprégné de piété sereine. Vue de l’extérieur, elle ressemblait à une prison, à l’intérieur cependant, grâce à son jardin, elle constituait un véritable paradis ensoleillé d’un calme vénérable.

Ces grappes noires et vertes, légèrement couvertes de rosée, pendaient lourdement sur toute la façade sud de ce bâtiment à pignon d’un étage. Les larges feuilles grimpant sur le treillage laissaient à peine transparaître quelques traces de la chaux blanche du mur ; voire elles dissimulaient en partie les fenêtres, de sorte que, même en pleine journée, les chambres, y compris le cabinet de travail du pasteur, étaient plongés dans la pénombre.

Dans ce dernier, le pasteur était assis à son bureau, tandis que la pastoresse était installée à sa droite, sur le vieux canapé de cuir. Il venait de découper les intérêts du trimestre des quelques talons des obligations d’état de Prusse garanties à trois pour cent qui constituaient toutes leurs économies : trois cent soixante quinze marks et cinquante pfennigs. Il compta les coupons trois fois, obtenant trois fois la même somme. Jugeant la somme correcte, il posa ses ciseaux à papier de côté, tandis qu’il entoura les coupons d’un fin bracelet de caoutchouc.

Son regard s’était orienté en direction du sol, exactement au même endroit que les yeux de son épouse fixaient également instinctivement. Quelques hardis rayons du soleil reproduisaient les contours de la fenêtre sur les planches du parquet teinté de brun, exempt de tapis, ne les renvoyant cependant que de manière fragmentaire, dans la mesure où les grappes et les feuilles protectrices le leur permettaient. D’autres silhouettes multicolores transparentes se déployaient sous formes de feuilles, de sarments et de baies aux endroits où le profil de la fenêtre n’était pas projeté au sol.

Le pasteur déclara : « Chère Marie, tu auras la bonté d’utiliser cet argent pour acheter les deux costumes et du linge neuf pour notre garçon, le reste est destiné au voyage et à son séjour à Berlin jusqu’au prochain trimestre. Il trouvera bien quelques cours particuliers à donner au cas où il n’en aurait pas assez. »

Madame Marie ne répondit rien, se contentant de soupirer ; la séparation d’avec son fils unique, destiné à les quitter pour entamer ses études dans cette grande métropole froide, lui alourdissait par trop le cœur.

L’homme d’église poursuivit : « Tout à l’heure, lorsque notre garçon arrivera, j’aurai quelques mots à lui dire, d’homme à homme. »

La pastoresse essuya les larmes tombées de ses cils tout en observant son époux d’un air interrogateur.

« Eh bien, ma chère Marie, il y a des choses que… hum, hum, je veux dire… un si jeune homme, je veux dire, qui est envoyé pour la première fois dans cette ville dépravée de Berlin, tel notre Jean, quittant ainsi la garde austère du foyer parental… hum, il faut bien dire que ce garçon est encore si sain, si innocent : ce serait péché que de le laisser partir sans le mettre en garde des dangers imminents qui le guettent là-bas. Aussi bien son bien-être spirituel que physique sont en jeu, comme tu peux aisément l’imaginer ! »

Sa femme baissa la tête. Le pli dessiné par la bavette de son tablier de cuisine en toile de coton se mit à bouger de plus en plus rapidement.

« Pense donc, ma chère Marie, s’il venait à rencontrer des buveurs invétérés ou, pire encore, des femmes de mauvaise vie… eh bien, je vais te le dire franchement, s’il avait le malheur de faire la connaissance d’une fille dépravée ! »

C’est alors que la pastoresse se mit à sangloter à chaudes larmes. Elle imaginait à présent son cher enfant si pieux, si innocent, dans une pièce remplie de fumée de tabac et de clameurs sauvages. En plein milieu de ce bouge, elle vit, quasiment de ses propres yeux, son petit Jean aux boucles dorées, blême, les joues creuses. Accroché à son bras droit, un étudiant ivre mort balbutiait, tandis qu’une jolie serveuse effrontée se blottissait de manière aguichante contre sa manche gauche.

Oh que oui, les manières du quartier des étudiants de Berlin lui étaient bien connues, pour l’avoir souvent lu ou en avoir entendu parler !

C’est alors que le pasteur se leva, s’approcha d’elle et se mit à caresser de sa main sa modeste chevelure afin de tenter de l’apaiser :

« Ma très chère Marie, tu ne dois tout de même pas immédiatement transformer le possible en réalité, ni tes craintes en faits, grâce à ton imagination débordante. Ton éducation ainsi que la mienne constituent malgré tout une protection non négligeable contre toutes les tentations qui affronteront l’âme pure de notre Jean. »

Elle secoua la tête : «  Ce sont justement de telle victimes que le diable vise avec prédilection. Oh, mon Dieu, j’ai si peur, j’éprouve une telle angoisse au sujet de cet enfant ! »

« Ne t’inquiète pas, ma chère épouse, je vais discuter avec lui en tant que père, en tant que directeur de conscience, en tant que pédagogue, mais aussi comme un ami. Je te prie de bien vouloir nous laisser seuls, dès qu’il rentrera. Ou alors, non : j’ai une meilleure idée. Je vais plutôt faire une promenade avec lui à travers champs, dans l’après-midi. Ainsi, en plein milieu de cette nature que Dieu a créé, nos cœurs n’en seront que plus légers et courageux ! »

« Oui, cela me paraît judicieux de procéder ainsi ! » La pastoresse se leva du canapé en soupirant, s’approcha pour appliquer sur le front de son pasteur de mari un très léger baiser, un de ces baisers entre époux d’une chasteté telle que l’on ne la trouve que dans le foyer d’un pasteur qui vient de fêter ses noces d’argent.

Juste à ce moment, Jean longea la fenêtre en sifflotant joyeusement. Il rentrait de ses visites d’adieu chez la famille du préfet, chez celle du pharmacien et encore chez un certain nombre d’autres foyers. Son ombre, se faufilant rapidement entre les feuilles, à travers les sarments et les grappes de raisin, glissa sur le plancher teinté ainsi que sur la silhouette de ses parents rongés d’inquiétude.

Peu après, il fit son entrée dans la pièce, c’était un garçon vigoureux de vingt ans, de grande taille, joli à souhait, aux boucles blondes qui retombaient sur son front bronzé et aux yeux bleus trahissant déjà la soif de l’exubérance de la vie estudiantine qui l’attendait, mais aussi le désir de quitter l’étroitesse des conditions de vie de cette région afin de faire connaissance avec le vaste monde. Ses traits ne témoignaient d’aucune nostalgie à propos de son départ imminent, ni ne laissaient paraître aucune trace de l’effort de l’examen de son baccalauréat qu’il venait pourtant de passer très récemment.

« Me voilà de retour !… Mais ma petite maman !… Tu as encore pleuré ? Mais enfin, je reviendrai te voir déjà pour les vacances de Noël, Maman ! »

Il se mit alors à l’enlacer avec fougue, l’embrassant et la câlinant jusqu’à ce qu’elle finît par rire tout en continuant de pleurer.

Le pasteur observa la scène, la contemplant avec impassibilité. Puis, il s’adressa à son fils avec cet air d’importance et de dignité qu’il avait pour habitude d’adopter avant certains événements significatifs :

« Jean, mon fils, il faut que je te parle très sérieusement. Allons donc faire une promenade ensemble tout à l’heure, après le déjeuner ! »

« Oui, Père ! »

« Retire-toi à présent afin de préparer tes affaires pour ton voyage de demain ! »

Jean se rendit dans sa petite chambre située au premier étage. Sans faire attention à Lise, la bonne, qui se trouvait par hasard en bas de l’escalier, il passa en toute hâte devant elle.

Cette dernière, regrettant son départ, l’observa longuement lorsqu’il grimpa les escaliers quatre à quatre à grandes enjambées. Sa vie serait désormais bien plus ennuyeuse chez « les pasteurs ».

II.

Le père et le fils avaient déjà un joli bout de chemin derrière eux, ainsi qu’un très déplaisant bout de conversation. Celle-ci parut désagréable au père dans la mesure où le sujet l’embarrassait réellement, cependant elle fut tout aussi éprouvante pour le fils étant donné qu’elle l’ennuyait à mourir, voire qu’elle l’embêtait même terriblement.

« Pour qui me prend-il donc, le vieux ? » songea-t-il, outré. « Je ne suis tout de même plus un élève de primaire, un petit morveux à qui on s’adresse de la sorte ! »

Il faut bien dire que le vieux monsieur, dans sa naïveté, s’y était vraiment mal pris. Après avoir marché pendant environ dix minutes depuis leur départ de la maison pastorale, il entama la conversation selon la méthode aristotélicienne :

« Mon cher Jean, aperçois-tu la cabane à moitié en ruine là-bas ? »

« Bien évidemment, mon Père ! »

« Elle est habitée par des gens assez pauvres. Le peu de récolte dont ils disposent habituellement a été totalement détruit par les intempéries de cette année, puis, manque de chance, pas plus tard que le jour d’avant avant-hier, la cigogne, comme on dit couramment, s’est encore une fois invitée chez eux, il faut bien dire que c’est pour la neuvième fois.

En cet instant précis, Jean ne comprit pas encore le but de son discours. C’est pourquoi il se contenta d’acquiescer de la tête tout en plaignant en silence la famille ainsi si richement dotée.

« Je te prie à présent, mon cher Jean, d’être bien attentif à mes paroles. L’expression ‘comme on dit couramment’ contient pour ainsi dire une réserve secrète, puisque, comme tu devrais le savoir, ce n’est point la cigogne qui apporte les petits enfants ? »

« En effet, Père ! » répondit le futur philologue sur un ton légèrement déconcerté, « en effet, je le sais ! » Par devers-lui au contraire, il se mit à penser : « Mais que lui arrive-t-il donc aujourd’hui, au vieux ? »

« Les enfants, mon fils, naissent plutôt dans le mariage, comme tu le sais bien. »

« Parfois même en dehors de celui-ci, » fut tenté de rétorquer Jean en cet instant, il maintint cependant ses lèvres closes, s’efforçant judicieusement de garder cette remarque pour lui seul.

« Oui, et qui plus est, il ne s’agit dans ce cas pas du tout de hasard, nous sommes même en présence du dessein direct, de la finalité sacrée du mariage, qui est justement de mettre des enfants au monde. »

Jean s’arrêta un instant, bouche bée, puis il suivit de nouveau son père.

« Et c’est ce dessein seul, exclusivement celui-ci en dehors de tout autre, qui justifie la relation intime entre un homme et une femme !… Mais enfin, approche-toi à la fin, pourquoi faut-il donc que tu t’arrêtes toutes les cinq minutes, Jean ?… En l’absence de cette justification, en dehors de cette intention assurément plus ou moins sous-entendue, plus ou moins inconsciente, de la reproduction de l’humanité, l’union des deux sexes constituerait une frivolité incommensurable. »

Jean fut cette fois-ci tellement abasourdi du discours paternel qu’il se sentit soudain tout bizarre. Il observa le pasteur avec étonnement, tandis que ce dernier, à l’aide de son mouchoir multicolore, tenta maladroitement d’essuyer les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

Cependant, la tâche principale lui restait encore à surmonter, c’est-à-dire la conversion de cette abstraction en un exemple concret, l’application morale de son discours au cas spécifique, sous forme d’édification, voire de mise en garde du cher enfant inoffensif, de son Jean si innocent.

Pour ce faire, il eut cependant besoin de quelques minutes d’une concentration extrême, et c’est ainsi que le père et le fils déambulèrent en silence de conserve pendant un bon bout de temps.

Ils aboutirent à une bande de terre fraîchement retournée. Le champ récemment ouvert par la charrue exhalait un fort parfum humide de glèbe dans cette claire atmosphère aveuglante de l’automne ; Un ouvrier agricole, chaussé de bottes à hautes tiges pataugeait maladroitement le long du sillon en puisant les graines du semis hivernal dans son tablier bleu afin de les épandre sur le sol.

Au moment du passage du pasteur et de Jean, l’homme s’interrompit dans son labeur pour lever sa casquette afin de les saluer.

Le père et le fils le remercièrent et continuèrent leur chemin. C’est alors que le pasteur reprit la conversation :

« Vois-tu, mon fils, cette semence lèvera au printemps, lorsque son heure sera venue. L’homme est comparable à une semence. Lui aussi est un fruit que l’on sème. Et tout comme le paysan qui garde précieusement la semence comme un bien important lui appartenant, tout comme lui qui confie son bien actuellement à cette glèbe dont il prend soin avec amour, au lieu de le répandre de manière impie sur une route de campagne sale ou encore de le dilapider sur une jachère improductive, toi aussi, tu dois également attendre le moment opportun pour toi avant de semer. Lorsque ce moment sera arrivé, tu ne dois pas non plus jeter la semence de manière impie dans la boue, mais au contraire la répandre sur une glèbe appropriée, soignée et entretenue avec amour afin que le ciel puisse la bénir. Comprends-tu ce que je veux dire, la manière dont je m’exprime, mon fils ? »

« Oui ! » répondit Jean qui avait baissé la tête en rougissant. Le père se réjouit alors de son chaste fils. Après une pause supplémentaire, le pasteur continua, le cœur allégé, d’une voix totalement transformée, s’adressant à lui désormais sur un ton simple, familier, voire chaleureux :

« Puis la chose suivante, mon fils, tu me la promets également, je veux dire que tu resteras modéré en ce qui concerne la boisson et le tabac, n’est-ce pas ? Un cigare bon marché de temps à autre, s’il le faut, et pas plus qu’une chopine et demie d’une bière légère. »

Sans attendre l’acquiescement de la part de son fils qui allait de soi dans son esprit et tandis qu’ils dirigeaient leurs pas vers la maison familiale, il lui procura encore un certain nombre de bons conseils et d’astuces concernant la fréquentation des étudiants à Berlin, l’économie du porte-monnaie, l’obéissance face aux autorités qu’elles soient en civil ou bien en uniforme, etc. etc.. Et, pour l’amour du ciel, il ne fallait surtout pas omettre la fréquentation dominicale de l’église.

Jean, qui n’avait pas cessé de hocher la tête en signe d’approbation, était finalement soulagé lorsqu’il aperçut de nouveau la girouette rouillée du toit rouge de la demeure à pignon de la maison pastorale.

III.

Il était de coutume d’aller se coucher à neuf heures en hiver et au plus tard à dix heures en été, dans la maison du pasteur. Aujourd’hui, à l’occasion de la dernière soirée de Jean dans le foyer familial, la lumière restait encore allumée à onze heures moins le quart en bas au rez-de-chaussée.

Le pasteur bâillait déjà pour la énième fois. Même Jean semblait impatient de retrouver sa petite chambre. Seule sa mère n’avait de cesse de chercher toujours un nouveau prétexte afin d’essayer de rallonger la soirée encore de cinq minutes.

Enfin, ils se séparèrent. Jean appliqua un baiser sur le front du pasteur, puis donna un baiser plus intime, effleurant les lèvres, à sa mère : « Bonne nuit, Père ! Bonne nuit, Mère ! », quittant aussitôt le salon afin de gagner sa mansarde du premier étage.

Parvenu à l’étage, devant la porte d’une chambre dont le trou de serrure fit jaillir un brillant rai de lumière dans l’obscurité, il s’arrêta. Après avoir guetté prudemment, il ouvrit délicatement la porte pour se glisser sur la pointe des pieds dans la pièce afin de rejoindre Lise, la bonne.

 

 

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