Charlie, procureur auprès du tribunal d’instance

Charlie, procureur auprès du tribunal d’instance

De Peter Schlemihl (pseudonyme de Ludwig Thoma)

Publié dans Simplicissimus N° 31, 5e année, du 23 octobre 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Je connais Charlie depuis longtemps. Nous fréquentions le même lycée. Un jour, je le jetai avec une telle violence contre le poêle qu’il en perdit une molaire ce qui me valut une punition de deux jours de cachot pour cause de cruauté extrême. Il se trouve que déjà à l’époque, Charlie avait un fort penchant de rapporteur, il s’adressa donc immédiatement au directeur lequel m’expliqua aussitôt qu’à l’époque des Grecs anciens déjà, tous les criminels avaient débuté leur carrière en commettant de tels méfaits.

Comme vous pouvez le constater, ce ne sont guère des souvenirs agréables que le nom de Charlie évoque en moi, cependant, il ne faut pas croire que c’est justement pour cela que je relate cette histoire. Je lui avais vraiment pardonné de tout cœur parce qu’il avait été réellement le garçon le plus bête de toute la classe. Plus tard, il devint procureur auprès du tribunal d’instance de Munich.

Ce traitement de faveur lui procura une opinion très valorisante de ses propres capacités, dorénavant, il avait décidé de refuser de me saluer dans la rue. Nonobstant, je demeurerai totalement objectif.

Un jour donc, l’agent de police criminelle, Alois Schuttermaier, prit contact avec lui pour lui faire part des agissements d’une certaine baronne Werneck qui, dans le quartier nord de la ville, avaient attiré son attention. « Cette bonne femme, » lui indiqua-t-il, « semble mener une vie de débauche à la honte de tout son voisinage. »

« Comment osez-vous qualifier ainsi les élites de la société ? De quel droit vous permettez-vous cela au juste ? » lui demanda Charlie tandis que ses yeux d’un bleu délavé l’observaient d’un air menaçant par-dessus son binocle.

« Excusez-moi, pardonnez-moi, Monsieur le Magistrat, votre dévoué, mais je suis seulement persuadé que cette personne n’est pas vraiment une baronne, mais au contraire originaire de Salzbourg. »

« C’est donc ça ! Mais pourquoi ne pas me l’avoir dit d’entrée de jeu, hein ? »

« Excusez-moi, pardonnez… »

« C’est bon ! Mais rappelez-vous une bonne fois pour toutes, que j’aime les situations claires, absolument limpides. Continuez à présent ! »

« Très bien, Monsieur le Magistrat ! J’ai donc effectué des recherches assidues puisque Monsieur le Magistrat m’a ordonné de surveiller étroitement la luxure. »

Charlie opina du chef d’une manière approbatrice.

« J’ai, » continua Alois Schuttermaier, « assemblé différents motifs de suspicion. Ceci dit, si Monsieur le Magistrat veut bien me permettre de faire la remarque suivante, je suis intimement persuadé qu’il faut prendre cette bonne femme en flagrant délit parce qu’autrement, on n’est jamais sûr de rien. »

« Tout à fait, hum ! Tout à fait ! »

« Si Monsieur le Magistrat veut bien me permettre, j’ai une idée. »

« Eh bien, exposez-la moi à présent, «  répondit Charlie d’un air affable, « vous savez bien que j’affectionne les initiatives qui proviennent de nos organes d’exécution. »

« Bien sûr, Monsieur le Magistrat ! »

« Bien, alors, en quoi consiste votre idée supposée ? »

« Je pensais, à vos ordres, si je… si je, hum ! » C’est alors qu’Alois Schuttermaier s’éclaircit la voix d’un air gêné tout en tripotant nerveusement des doigts le col de son uniforme.

« Dépêchez-vous donc ! » lui ordonna Charlie, impatient.

« À vos ordres, Monsieur le Magistrat…  si je… si je mettais moi-même cette bonne femme à l’épreuve. »

« À l’épreuve ? Comment ça ? Quoi donc ? »

« En tant que Don Juan ! »

« Ah oui ! Hum ! Oui, c’est vrai, ça pourrait marcher. Mais, mon cher Schuttermaier, j’ose cependant espérer que c’est uniquement votre sens du devoir qui vous inspire cette idée ? »

« Évidemment, Monsieur le Magistrat ! »

« Bien, dans ce cas, vous avez mon approbation. Vous pouvez disposer. »

Alois Schuttermaier ne bougea pas d’un millimètre.

« Que voulez-vous encore ? » demanda Charlie.

« À vos ordres, Monsieur le Magistrat ! C’est que je suis à court d’argent. »

« Hum ! Certes, vous ne pourrez obtenir les fonds pour une telle mission auprès de la trésorerie. Écoutez-moi bien, mon cher Schuttermaier, je connais depuis longtemps le zèle que vous déployez en exécutant votre fonction. Voici vingt marks, cependant je vous impose l’obligation impérieuse, je vous donne l’ordre en tant que fonctionnaire, comprenez-moi bien, je vous ordonne professionnellement, qu’aucun sentiment autre que le plus strict sens de l’accomplissement du devoir ne doit être mêlé à cette affaire délicate. »

« Oui, bien sûr, Monsieur le Magistrat ! » répondit Alois Schuttermaier en employant le volume sonore, la brièveté et le ton militaire qu’affectionne tant l’administration. Puis il tourna rapidement les talons afin d’aller se consacrer entièrement à sa mission.

Deux jours plus tard, la direction de la police reçut une plainte de six pages de la part de l’agent de police criminelle, Alois Schuttermaier, concernant Philippine Weizenbeck, alias baronne Werneck, surprise en flagrant délit d’attentat à la pudeur.

Aussi bien en tant qu’homme qu’en tant que fonctionnaire, Charlie se réjouissait du fait qu’une de ces créatures funestes, proliférant dans la fange des capitales, ait été promptement démasquée.

Il fit immédiatement convoquer la délinquante, Philippine apparut donc. Aussitôt, tant le couloir que la salle d’interrogatoire furent envahis d’un parfum entêtant de patchouli, qui plus est, elle tenta immédiatement de faire de l’effet sur Charlie en employant tous les charmes de sa propre personne, mais ce fut absolument en vain. Avec indignation, elle récusa les injures « calamnieuses » ; mais malheureusement pour elle, en plein milieu de son meilleur élan, le témoin officiel en la personne d’Alois Schuttermaier, en uniforme, parut sur le seuil de la porte.

L’effet en fut saisissant, la créature ingénue se rendit alors immédiatement compte qu’elle avait été victime de l’intelligence supérieure de la police, elle se laissa désormais faire sans opposer la moindre résistance ; elle fut donc incarcérée pendant huit jours, puis expulsée dans sa belle patrie.

Charlie ne manqua point d’indiquer en haut lieu que la Bethsabée salzbourgeoise avait été démasquée grâce à sa propre perspicacité, certaines rumeurs lui permettaient même d’espérer que cet exploit serait porté à son crédit.

Un jour, il se trouva même que Son Excellence lui adressa la parole justement au moment où celle-ci s’apprêtait à se retirer.

« Ah, voilà Monsieur le magistrat Maier ! Bien, bien ! » affirma Son Excellence, puis elle se retira.

Cette remarque provoqua un grand écho dans le monde des fonctionnaires, on prédit alors un bel avenir à notre Charlie.

Le nom de Philippine Weizenbeck fut ensuite complètement effacé des mémoires ; même Alois Schuttermaier avait oubliée celle qui pourtant avait été totalement différente des domestiques de son arrondissement. C’est alors qu’elle lui fut brusquement remise en mémoire par un message qui lui parvint de Salzbourg.

Il était rédigé sur ce même papier qu’utilise le gouvernement impérial et royal à l’occasion de publications officielles ainsi que pour emballer le tabac.

Le document indiquait qu’une certaine dame Weizenbeck, célibataire de son état, avait donné naissance à un enfant, qu’elle avait en outre déclaré comme père d’icelui l’organe de sécurité bavarois Alois Schuttermaier. À présent, il convenait de savoir si le susnommé allait reconnaître cet enfant et si, dans ce cas, il allait subvenir à ses besoins moyennant la somme de sept guldens par mois ?

Lorsque le destinataire s’était remis de sa première surprise, il alla voir le magistrat royal Karl Maier afin de lui relater les événements.

Charlie était hors de lui de fureur.

« Ne vous avais-je pas dit que votre investigation devait être motivée par le plus strict sens du devoir ? Vous ai-je dit cela ? »

« Exact, Monsieur le Magistrat ! »

« Et alors ? Et maintenant vous arrivez avec cette… avec cette saloperie ? C’est donc à vous seul qu’il incombe d’en supporter les conséquences ! Vous pouvez disposer ! »

Cependant, Alois Schuttermaier n’était nullement enclin à faire amputer ses émoluments de sept guldens ou de douze marks par mois.

Il adressa donc une lettre assez longue à l’administration salzbourgeoise dans laquelle il exposa de manière détaillée :

« Premièrement, qu’il n’avait pas du tout d’argent et que deuxièmement il ne s’agissait dans le cas présent non pas du fruit d’un amour licencieux, mais de celui d’un acte professionnel. Dans la mesure où le principe selon lequel l’État assumait les actes officiels de ses fonctionnaires avait cours en Bavière, il était donc dans ce cas à la Direction Royale de la Police d’assumer les frais de l’enfant né au monde dans le cadre des ces investigations criminelles. Dans la mesure où une loi punissant les fonctionnaires de leur obéissance n’était pas en vigueur. À votre équipe impériale et royale principale d’arrondissement au-delà des frontières tout dévoué Alois Schuttermaier. »

Les Autrichiens refusèrent de reconnaître les observations juridiques de l’organe de sécurité bavarois et demandèrent sans autre forme de procès à la Direction de la Police même de mettre de l’ordre dans cette affaire.

Il advint alors qu’Alois Schuttermaier dût se présenter devant monsieur le président. Rien que l’idée d’une diminution éventuelle des ses émoluments lui procura des énergies insoupçonnées. Il demeura ferme en se prévalant d’avoir agi dans l’exercice d’un ordre officiel.

Charlie fut donc convoqué. Au moment où, à l’aide d’un long discours, il s’apprêta à démontrer qu’Alois Schuttermaier n’avait, contrairement à l’ordre clair qu’il lui avait donné, manifestement pas usé du plus strict sens du devoir lors de l’accomplissement de ses investigations etc. etc., il fut brutalement interrompu.

Son Excellence lui fit comprendre qu’il fallait avant tout éviter toute forme de scandale, mais qu’il était de toute manière extrêmement étrange qu’un fonctionnaire soutienne les basses concupiscences d’un gendarme par un prêt de vingt marks, oui, extrêmement curieux, hau… hautement extravagant, heu, heu ! »

Que pouvait-il donc faire d’autre, mon Charlie ?

C’est à lui qu’il incombait désormais de sauver les meubles, ainsi c’est donc lui, le procureur auprès du tribunal d’instance royal bavarois, qui payait la pension alimentaire pour l’enfant illégitime de Philippine Weizenbeck, alias baronne Werneck ; lors de son baptême, ce dernier reçut même le prénom de Karl en guise de remerciement.

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