L’oncle Adam

L’oncle Adam

De Max Hirschfeld

Publié dans Simplicissimus N° 25, 5e année, du 19 septembre 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

« Par la présente, j’annonce les fiançailles de ma fille Asta
avec Monsieur l’assesseur auprès du gouvernement, Karl Hornemann. »

La baronne von Senkel-Kasten

Il ne restait plus qu’à trancher la question à savoir s’il fallait inviter ou non l’oncle Adam à la noce. Adam Hornemann était un véritable paysan, mais dans le même temps il était aussi très riche, bref, il était ce que l’on appelle communément un oncle à héritage. L’assesseur était son héritier universel déclaré.

« Sauf imprévu, » affirma ce dernier, préoccupé, « il possède cette véritable fierté tout à fait caractéristique des gens originaires de Prusse orientale. S’il n’était pas invité il nous en voudrait décidément à mort. Mais il est vrai aussi qu’il représente quelqu’un de tout à fait inconcevable dans n’importe quel salon. Il dit continuellement ce qu’il pense, ne se soumet à aucune convention sociale, même concernant des sujets… hum !…. que l’on n’évoque pas volontiers… hum !… dans une bonne société… … »

« C’est scandaleux ! »

Finalement, un subterfuge fut trouvé. Karl était censé inviter son oncle à venir chez lui à Berlin afin de faire la connaissance de sa fiancée. À cette occasion, il serait reçu dans le cercle familial le plus intime. Une fois retourné chez lui, le mariage devait alors être programmé le plus rapidement possible, de cette manière l’oncle n’accepterait certainement pas l’invitation à celui-ci. Ce voyage à Berlin représentait après tout une tellement grande expédition pour lui qu’il n’oserait sûrement pas l’affronter deux fois dans la même année.

Ce projet semblait réussir de prime abord, dans la mesure où l’oncle accepta volontiers de venir à Berlin.

Un soir, la veuve, baronne von Senkel-Kasten, le reçut dans sa famille qui était, en plus d’Asta, la fiancée, composée de son frère, le cadet Bodo, de la tante Sera, née comtesse von Gewittersthal et de mademoiselle von Pinneberg, une vieillissante et timide cousine de la baronne.

« Alors, comment trouvez-vous donc la ville de Berlin ? » lui demanda la baronne d’un air affable.

« Ah oui, vous savez, ma petite Madame, c’est absolument formidable ! L’allée sous les tilleuls, le jardin zoologique et les camions de lait, et puis… écoutez-moi, voilà qui est assurément épatant, il y a des chasses d’eau partout. »

« Ah… ! »

« Mais bien sûr, n’en possédez-vous donc pas ? Vous pouvez me montrer tout à l’heure vos commodités, mais à l’heure qu’il est, je n’en suis pas encore là… qu’en penses-tu, Karl ? »

« Mon cher oncle, mais tu as à peine jeté un coup d’œil à ma fiancée, » ce disant, l’assesseur inquiet tentait alors de changer de sujet.

« Ta fiancée ? Chapeau bas ! Elle est juste un peu pâle ! À côté d’elle, il faudrait voir les filles de chez nous à la campagne, elles ont de ces bras potelés et des gros mollets, d’ailleurs si tant est que vous voulez venir me rendre visite dans ma campagne, vous tous tels que le bon Dieu vous a faits, même la dame au gros nez… …. »

« Mais, Monsieur, » s’emporta la dame née comtesse von Gewittersthal.

« Calmez-vous, ma bonne petite Mère ! Vous pouvez venir chez moi en toute tranquillité, je suis connu comme le loup blanc dans toute la région, il vous suffit de demander le vieux Hornemann… d’ailleurs, en ce qui concerne le voyage, je règle naturellement les frais du déplacement pour vous tous sans exception aucune, l’argent est fait pour cela… »

« Merci, Monsieur Hornemann, nous ne sommes pas habitués… »

« Vous ne supportez pas les voyages en train, ma petite Madame… »

« Ce n’est pas ce que je voulais dire, cependant la famille d’un baron… »

« Haha ! Quel drôle de métier que d’être baron ! Si seulement je savais ce qu’un tel baron a réellement à faire dans la vie ! Il doit servir à la cour, n’est-ce pas… »

« Je voudrais tout de même vous signaler en cette occasion que nous sommes d’une noblesse très ancienne. Un dénommé Senkel combattait déjà en Italie sous l’empereur François II de Hohenstaufen contre les Guelfes… »

« Héhéhé ! »

« …puis il participa aux croisades… »

« Eh bien, permettez-moi, ma petite Madame, les croisades… cette farce, ça nous connaît. Messieurs les chevaliers sont alors partis avec l’idée de charmer quelque peu les dames des harems… »

« Bodo, quitte immédiatement cette pièce, » ordonna la baronne.

« Je vous prie de m’autoriser, » répliqua Bodo tout en appliquant ses mains sur la couture de son pantalon, « d’être présent lorsque l’honneur de notre famille… »

« Haha, voilà un facétieux petit garnement, » pouffa l’oncle Adam, « mais autorisez-le donc à rester, ma petite Madame, il n’est certainement plus à corrompre, vous savez, si jamais les croisades recommençaient de nos jours, il serait parmi les premiers à aller chercher une telle fille des harems pour l’emmener dans sa chambre.. »

« Arabella, je vous en prie, au cas où vous ne seriez pas capable de supporter de telles paroles… »

En effet, la vieillissante demoiselle Pinneberg était devenue à la fois très cramoisie et très inquiète. Elle se leva donc aussitôt, quittant la pièce, elle restait cependant derrière la porte afin d’écouter.

« Une vieille rombière prude, » estima l’oncle Adam en secouant la tête. « Quand je pense aux femmes et aux filles de mon époque à côté de cela… savez-vous que lorsque j’ai rencontré ma vieille pour la première fois, elle était dans la cour en train de donner une fessée sur le cul tout nu d’un garçon qui avait volé des pommes dans le jardin… cependant, il ne fallait pas que quiconque s’approche trop près d’elle… il était hors de question de tenter de lui pincer même son bras nu… »

L’assesseur voulait s’interposer depuis un certain temps déjà, mais il avait été retenu par les regards et les gestes de la baronne. Désormais, il lui devenait impossible de préserver son calme.

« Écoute-moi, mon Oncle, tu vas à présent décidément trop loin… »

« Te, te ,te, mon petit garçon, ne t’emporte donc pas tant. Ils font un bon parti, voire un très bon parti grâce à toi, car c’est ici (il frappait sur sa jambe) que se trouvent les picaillons. En outre, tu es assesseur auprès du gouvernement,… d’ailleurs j’aurais été plutôt pour la cour de justice car, comme vous savez, ma petite Madame, il est toujours bon d’avoir un défenseur sous la main. Dans les familles, c’est bien connu, il se passe toujours quelque chose, tantôt un petit faux en écriture dans une lettre de change, tantôt un procès pour des histoires de jeux… »

« Mais, je vous en prie… »

« Eh bien , observez donc votre fils d’un peu plus près, ma petite Madame, ça m’en a tout l’air, et puis, lorsque l’oseille vient à manquer un peu, comme chez vous parfois… eh bien, une fois que vous serez entrés dans la famille Hornemann, ce n’est pas cela qui posera problème, j’endosserai à ce moment-là de temps à autre une lettre de change à son profit. Puis la petite, je veux dire la fiancée, vous pouvez me l’envoyer chez moi à Pétaouchnock, je vais vous la retaper un peu là-bas avec du lait et du jambon de façon à la rendre méconnaissable pour qu’elle soit un peu mieux assortie à Karl. Voyez-vous, Karl, c’est tout à fait un homme de la trempe des Hornemann. Il n’est pas du genre à tergiverser. Au bout de neuf mois, je vous garantis qu’un petit loupiot sera là, et qui sait (sourire espiègle), peut-être même quelques mois plus tôt… »

« Il serait temps à présent… »

« Permettez-moi, ma petite Madame, Karl aussi est né un mois trop tôt, c’est comme cela dans la famille, nous avons du mal à attendre le temps qu’il faut. Mais cela ne signifie rien du tout. Ma mère avait treize enfants – c’est toutefois à cause d’un pari avec une amie qui n’en a eu finalement que onze – mais aucun d’entre eux n’est plus vivant à l’heure qu’il est en dehors de moi, c’est que ma mère a fourni trop d’efforts… »

« Changeons de sujet, voulez-vous… »

« Comme vous le désirez, je ne suis peut-être pas très ingénieux, mais je possède un solide bon sens et c’est grâce à celui-ci que je me suis toujours assez bien débrouillé dans la vie, bien que je ne sois pas noble. D’ailleurs il est bien connu que parmi les nobles on trouve beaucoup de personnes demeurées… »

« Monsieur… »

« Bon, disons alors succinctement des niais, je ne veux offenser personne, d’ailleurs, les disputes de famille, j’en ai une sainte horreur… »

« Mon cher oncle, n’avions-nous pas l’intention de nous rendre à la brasserie Pschorr ? »

« Voilà une bonne idée, mon garçon, car le vin que nous a servi ta vieille belle-mère me rend complètement mou des genoux. Il n’y a qu’à mélanger du cirage avec de la glycérine pour obtenir un tel breuvage. Allez, oui, oui, viens, allons-nous en. »