La guerre en Chine

La guerre en Chine

De Ludwig Thoma

Publié dans Simplicissimus N° 21, 5e année, du 14 août 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Je me dirigeais à la gare en compagnie de Paule Butor. Un bataillon de volontaires s’y apprêtait justement à partir pour la Chine, elle avait ardemment souhaité revoir encore une fois ces hommes partant au combat.

« C’est incroyablement instructif d’observer les guerriers s’apprêtant à mourir, » affirma-t-elle tout en m’enveloppant d’un regard dithyrambique de ses yeux d’un bleu délavé, « je suis persuadée de trouver ici matière pour un long roman. N’êtes-vous pas également de cet avis ? »

« Oh que oui, Mademoiselle Paule, très certainement ; je suis même prêt à vous montrer davantage de matière qu’il vous en faut pour concocter une tambouille pour dix romans. »

« Mais, mon cher Docteur ! Quelle drôle de manière de s’exprimer ! »

« Mais pas le moins du monde, très Chère. L’image est choisie avec le plus grand soin. L’art du roman ne manque pas d’une certaine similitude avec les métiers de bouche. »

« Ça alors ! »

« Oui, oui, chère Mademoiselle ! Voyez-vous, il faut prendre les morceaux, les hacher finement afin de les transformer en bouillie, ensuite il convient d’y ajouter du sel et du poivre, les épices, l’esprit, puis elle sera finalement pressée dans une forme qui restera toujours la même. Le goût en est différent selon les ingrédients, cependant l’ensemble restera un roman, une nouvelle, voire une saucisse ! N’ai-je pas raison ? »

« Cher docteur, vous possédez vraiment beaucoup d’esprit ! »

« Hum… oui ! Passablement ! Mais nous y voilà à présent. Regardez, le bataillon est déjà au complet. »

« Vraiment ? Mon Dieu que c’est divin ! Regardez comment ils sont à présent debout, comme s’ils étaient déjà enlacés par les ailes de la gloire ! »

« Tout à fait ! Cependant, regardez donc l’officier là-bas qui effleure si mélancoliquement sa moustache ! »

« Celui aux yeux tristes à mourir ? »

« C’est bien cela. Son histoire est aussi intéressante qu’émouvante. »

« Vraiment ? S’il vous plaît, s’il vous plaît, racontez-moi ! »

« Avec plaisir. Il aima et fut aimé en retour. Le père de la jeune fille est conseiller commercial, ainsi toutes les conditions d’un bonheur futur étaient réunies.

Le jeune couple nageait dans une mer d’euphorie tout en comptant les jours les séparant de ce moment béni.

Et puis… comment cela se passe-t-il déjà chez les conseillers commerciaux ?… « eh bien, un beau jour, le caissier s’est enfui avec la trésorerie tandis que le vieux a perdu concomitamment le reste de sa fortune en bourse. C’est alors que le rêve était brisé, la fleur arrachée. »

« Dieu que c’est triste ! »

« À vous fendre le cœur ! C’était comme une gelée blanche au milieu d’une nuit de printemps, Mademoiselle Paule ! Il ne s’en remettra jamais, de ce coup du sort et je crains, je crains savoir ce que ce pauvre est en train de chercher sur les rives du Pei-Ho, le fleuve Blanc. »

« Quoi donc ? Mais continuez donc ! »

« La mort, » murmurai-je sombrement, « l’oubli de ses souffrances. »

« Non ! Mais que c’est intéressant ! Et je n’ai même pas de crayon sur moi ! »

« Attendez, ce n’est pas tout. Observez à présent le sous-officier ! Ne constatez-vous donc rien de spécial le concernant ? »

« Duquel me parlez-vous ? De celui qui rit si joyeusement ? »

« Joyeusement ? Vous qualifiez cela de joyeux ? C’est le rire plein d’amertume d’un désespéré ! Il faut bien dire que l’homme en a toutes les raisons ! »

« Vous êtes en train de me mettre à la torture, Monsieur le Docteur ! »

« Pas pour longtemps. Écoutez-moi bien ! Il était compagnon menuisier, il leva cependant les yeux sur la fille de son maître. Elle semblait éprouver une réelle sympathie pour ce joyeux garçon, elle éveilla donc en lui des espoirs hardis. Il ne devait pas s’y complaire pendant longtemps, sa chute fut aussi abrupte que profonde. Au moment où il croyait être enfin certain d’elle, il se présenta devant son maître en lui demandant humblement la main de sa fille. C’est alors que le vieux fit appeler sa fille, il demanda donc en présence de son amoureuse certaines choses à son fidèle compagnon qui sont impossibles à imprimer ; qui plus est, il l’invita à une action qui vous est inconnue et qui doit le demeurer. »

« Je vous en prie, dites-le-moi ! Un écrivain est capable de supporter un certain nombre de choses. »

« C’est impossible, Mademoiselle Paule ; d’ailleurs, ce n’était qu’une façon de parler. L’essentiel est que notre héros fut sévèrement éconduit, blessé qu’il était dans ses sentiments les plus intimes. Je suis foncièrement persuadé que nous n’allons pas le revoir non plus. »

« Monsieur le Docteur, l’amour est donc une chose bien particulière, ne croyez-vous pas ? »

« Hum, oui ! Mademoiselle Paule, malheureusement ! De plus, il n’épargne aucun échelon de la société. Même l’homme du commun n’en est pas préservé. L’homme qui se trouve au niveau de l’aile droite là-bas pourrait vous en raconter toute une histoire. »

« Mais comment cela se fait-il que vous sachiez tout cela ? »

« Je suis un familier de la condition humaine. Mais, ne voulez-vous pas entendre l’histoire de ce pauvre homme ? »

« Quelle question ! Je ne me lasse pas de vous écouter, c’est par ailleurs fort enrichissant. »

« Vous me flattez. Peut-être que votre plume s’emparera-t-elle un jour de ce sujet. Il y a un an encore, ce soldat était loin de penser qu’un jour il allait porter le flambeau de la guerre en Chine. Il est le fils d’un riche paysan de la montagne qui passait comme tous les enfants des Alpes ses journées à chanter et à danser les danses folkloriques de sa région jusqu’au beau jour où Véronique débarqua à la ferme. Dès ce moment, tout était fini. Il est tombé follement amoureux de cette jeune fille replète, cependant, ses parents demeuraient fermes en refusant leur consentement. Le pauvre à fui sa région natale se faisant soldat, le voilà à présent debout là-bas. Il laissera sa vie, mais non sa fidélité devant les remparts de Pékin. Que la terre étrangère lui soit légère ! »

Un voile humide apparut dans les yeux de mon accompagnatrice. « La vie est un roman à elle toute seule, » chuchota-t-elle, « il suffit de l’écrire. Je m’en vais retourner chez moi à présent. »

« Vous faites bien, chère Demoiselle ! Si maintenant vous désirez accommoder mes humbles histoires, dépêchez-vous donc, sans ça, un millier de vos collègues vous coupera l’herbe sous le pied. »

« Comment serait-ce possible ? »

« C’est très simple ! Ne vous en rendez-vous pas compte que c’est toujours la même chose ? Elle et lui, voilà l’essentiel de la vie. L’uniforme constitue la seule différence. Cette fois-ci, les héros portent la couleur kaki. Mais autrement, comme je vous l’ai déjà indiqué, il s’agit de la même tambouille. Dépêchez-vous donc ! »

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