Le statisticien

Le statisticien

De Korfiz Holm

Publié dans Simplicissimus N° 1, 5e année, du 27 mars 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Le jeune Germano-américain, surnommé de manière évocatrice « Gros menteur » par ses amis, sirotait encore une grande lampée de son cocktail Gin Sling à l’aide de sa paille, puis il répliqua sur un ton étonné : « Cela vous étonne ? Mais, vous n’en aviez donc pas entendu parler ? L’affaire a pourtant fait sensation ! »
« Non, rien du tout, » lui répondirent-ils.
« C’est pourtant extrêmement bizarre. Il s’agit de mon ami, cet individu minable, qui ressemblait à un marabout, comme vous aimiez tant à le qualifier, d’ailleurs, il s’appelait Lehmann… »
« Gros menteur, vous ne seriez pas en train de nous berner de nouveau ? »
« Je ne mens jamais. Pourquoi quelqu’un ne pourrait-il d’ailleurs pas s’appeler Lehmann ?…Donc, Messieurs, toujours est-il que je me suis disputé avec ce Lehmann à cause d’une raison impérative. Lehmann s’est pendu. »
« Mais, balivernes, Gros menteur, il n’y a pas plus tard que deux jours, j’ai encore vu le gars là-bas. »
« Vous avez dû vous tromper. Lehmann avait un visage qui lui ressemblait. »
« Ça alors, c’est fort de café. »
« Chut, laisse-le donc parler. »
« Bon, bien, Messieurs, si vous ne voulez vraiment pas accorder crédit à mes paroles… ! Mais il serait tout de même bon que le monde sache la vérité au sujet de Lehmann. Il y a eu tant de versions différentes qui ont circulé. Quelques-unes évoquaient même un état d’aliénation mentale. Mais c’est mal connaître Lehmann que de prétendre cela. Lehmann est mort en tant que victime de la science. »
« De quelle science ? »
« De la statistique… Pas le moindre indice d’aliénation mentale. Ça, c’était une affaire d’autrefois, il l’a effectivement frôlée à une certaine époque, mais c’est justement à ce moment-là que la statistique l’a sauvé. C’est-à-dire, sa fiancée s’était suicidée à cause d’un malentendu, puis ce même jour, il a été licencié sans autre procédé par son chef, le propriétaire d’une fromagerie. »
« Ça alors, Gros menteur ! »
« Je vous donne ma parole d’honneur. Pourquoi un homme de science n’aurait-il pas vendu du vieux fromage autrefois ?… Il a été licencié à cause d’une erreur de calcul, mais ce fait, combiné à la mort brutale de sa fiancée, l’avait rendu mélancolique. Il se sentait désormais inutile, trainant ainsi dans la vie, tête baissée, sans penser à rien de spécial. Inconsciemment, il adoptait alors la manie de commencer à compter tout ce qu’il voyait, les dalles de la chaussée jusqu’au prochain coin de rue, les marches d’un escalier et ainsi de suite. Il faisait cela pendant une très longue période sans aucun but particulier, réfléchissant seulement au fait suivant : si le nombre d’objets que je suis en train de compter actuellement est pair, je vais aller boire un café au lait au Café Stéphanie, si ce n’est pas le cas, j’y renonce. Voyez-vous, Messieurs, il se trouvait alors dans un état extrêmement critique. Puis, brusquement, lui vint l’idée géniale qui l’arracha à sa mélancolie et fit de lui un statisticien. En fin de compte, il s’était soudain rendu compte qu’une loi très rigoureuse régnait sur tout. C’est-à-dire que le nombre de marches ou celui de tout autre chose qu’il était entrain de compter était soit pair soit impair, qu’il n’y avait pas de troisième solution. »
« Mais alors, Gros menteur ! »
« Mais alors, qu’entendez-vous par là ? Cela ne vous paraît-il pas l’évidence même, peut-être ?… C’est ainsi qu’une certaine loi s’est révélé à Lehmann, une loi que l’on peut exprimer par les chiffres… Vous voulez savoir pourquoi il lui fallait tant de temps avant de s’en rendre compte. Eh bien, Messieurs, les capacités conservatrices et scientifiques de Lehmann étaient précisément supérieures à ses facultés d’explorateur. Donc alors, bref, Lehmann étant devenu statisticien grâce à cette prise de conscience, c’est alors qu’il débuta une carrière tant brillante que fulgurante, qui se termina hélas, bien trop prématurément par la mort et les ténèbres. Aucun objet ni sujet n’échappa à sa furie de compter, les conclusions qu’il tirait de ses chiffres étaient véritablement géniales, les faits lui donnant constamment raison. N’était-ce pas lui-même qui révéla à ses contemporains époustouflés qu’un véritable Munichois crache par terre au moins trente-sept fois par heure lorsqu’il se trouve dans le Hofbräuhaus ? Dans sa toute première plaquette absolument géniale il a ainsi rassemblé cinq mille cas avec un zèle ressemblant vraiment à celui d’une fourmi. Qui plus est, chacune des personnes crachant moins de trente-sept fois par heure possédait réellement au moins un membre de la famille originaire de Pasing parmi ses ascendants. Tout le monde était enthousiaste au vu de ce résultat. Le journal « Münchener Neueste Nachrichten » consacrait une recension de deux colonnes à sa brochure dans ce même numéro dans lequel l’ouvrage le plus récent de Gerhart Hauptmann n’était évoqué qu’en deux lignes. D’ailleurs, il allait bientôt se brouiller avec ce même journal à cause de son courage scientifique de défenseur de la vérité puisqu’il prouvait dans son deuxième ouvrage que ledit journal avait traité au moins deux fois un sujet identique de deux points de vue diamétralement opposés dans un même numéro. Les ouvrages brillants se succédaient alors à un rythme soutenu. Je ne veux pas les citer tous ici, je suis d’ailleurs beaucoup trop incompétent en sciences statistiques pour pouvoir vous démontrer l’intégralité de la valeur de toutes ces plaquettes dont la lecture frappait le monde scientifique de stupeur et d’émerveillement. Le sujet auquel il s’intéressait avec un zèle tout particulier dès le départ, à côté de tous ses autres travaux, étaient les statistiques des cas de suicides, pour ainsi dire par piété pour le souvenir de sa fiancée. Au terme de huit années, il en était arrivé à la conviction que la ville de Munich comptait régulièrement cent-treize suicides par an, qui plus est, que ce fait constituait une loi. Imaginez maintenant son indignation douloureuse lorsque le trente et un décembre dernier, il lui fallait constater qu’il n’y en avait eu que cent douze au cours de l’année. Si Thalkirchen avait déjà été annexé, le compte aurait été juste, mais ce district ne rejoignait la ville de Munich qu’à la date du premier janvier. Il avait demandé à la police de l’informer immédiatement de chaque suicide. C’est alors qu’il attendait fébrilement le soir. Le cent treizième cas devait absolument se produire avant minuit. Les heures passaient, aucune nouvelle ne lui était parvenue. Imaginez alors le désespoir de Lehmann. Mais cet individu était véritablement un grand homme. Que croyez-vous qu’il fit ? »
« Alors, Gros menteur ? »
« Cinq minutes avant minuit, pendant la nuit de la Saint Sylvestre, il se pendit. La science était sauvée. Munich avait retrouvé son quota de suicides. »
« Mauvaise plaisanterie ! Quel gros menteur ! Vous êtes complètement débile ! » se mirent alors à crier plusieurs personnes.
Le jeune Américain jeta alors un rapide coup d’œil à la dérobée à toute l’assemblée attablée, puis il déclara avec une gravité profonde : « Lehman était véritablement la personne la plus scientifique qu’il m’ait été donné de connaître. »

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