Le chapeau

 

Le chapeau

De Karl Pauli

Publié dans Simplicissimus N° 8, 5e année, du 15 mai 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

L’anecdote relatée ici se déroule dans le cadre d’un cercle intime de quatre personnes dont trois seulement sont réellement présentes pour y jouer un rôle actif.
La première de ces personnes, la principale, qui est aussi la plus importante, est le comte Tellerström, un Suédois natif du Cap Nord, fils d’une méridionale dont le père est originaire de Norvège. Il avait été élevé à Paris, avait ensuite constitué sa fortune sur l’île de Java, puis il avait fini par se marier à Arkhangelsk.
La femme qu’il épousa à Arkhangelsk est la deuxième personne par ordre d’importance de ce récit. Son passé est moins international que celui de son époux, mais elle peut néanmoins se vanter d’avoir un père ayant possédé un commerce de seigle à Froment ainsi qu’une mère exerçant la vente de petits pains dans une ville turque du nom de Pain. Ses deux parents fondèrent par la suite une usine d’ouvrages en dentelle à Arkhangelsk, grâce à laquelle ils firent également fortune.
La troisième personne de ce récit est le baron Edmund von Sprungfeder. Son histoire est bien plus simple. Né et élevé à Berlin, il se contentait d’avoir hérité d’une fortune ainsi que de considérer par moments les épouses des autres hommes comme pouvant être les siennes. C’était un ami du comte contre lequel il avait une dent, cependant il était également l’ami de la comtesse qui le trouvait ravissant, précisément pour cette raison, oui, il était même l’ami de Moine.
Moine est la quatrième personne par ordre d’importance de ce récit. Elle est la maîtresse du comte et son passé est encore plus simple que celui du baron. Elle n’avait ni père ni mère puisqu’elle était une enfant trouvée, particularité d’ailleurs réputée héréditaire dans sa famille. C’est pour cette simple raison qu’elle n’avait pas pu hériter d’une fortune, se trouvant donc contrainte à ne compter que sur elle-même. Ceci dit, cette réalité ne lui causait pas véritablement de soucis, elle se contentait de laisser celui qui fait pousser les fleurs dans les champs prendre soin d’elle.
Mais mettons ceci à part. Dans ce récit, Moine, qui était nommée ainsi parce qu’elle s’habillait exclusivement de couleur grise, ne joue qu’un rôle muet. Elle n’apparait même pas en personne, il n’est même nullement question d’elle ici.
Le comte ne l’évoquait jamais, tout au moins jamais en présence de son épouse, puisqu’il la savait au courant de tout. Mais il ne la mentionnait pas non plus en présence du baron car il s’imaginait qu’Edmund pouvait l’avoir trompé de temps en temps avec Moine.
C’est également pour cette raison que le baron ne fit jamais allusion à Moine en présence du comte puisqu’il savait que ce serait douloureux pour celui-ci. Mais même en présence de la comtesse, le baron ne citait jamais Moine puisqu’il savait que la comtesse partageait les soupçons de son époux. Cette affaire avait d’ailleurs déjà provoqué quelques scènes très notables entre eux. Tout connaisseur de femmes comprendra aisément qu’en présence de ces deux messieurs la comtesse ne prononçait jamais le nom de cette… cette créature, puisqu’il était impossible pour elle de songer à une autre expression, même dans son for intérieur. Selon la comtesse, c’est précisément ce mépris qui aurait eu la faculté d’ennoblir par-dessus le marché cette… cette créature.
Un beau jour, la comtesse rendit visite au baron. Dès son arrivée, elle fut exaspérée, puisqu’il l’avait fait patienter à l’entrée, de surcroît, elle avait la fâcheuse impression d’avoir perçu des bruits de pas ainsi que des claquements de portes suspects dans l’appartement. D’emblée, elle était méfiante, mais ses soupçons se transformaient en certitude lorsqu’elle distingua un chapeau de femme fort à la mode sur la table du salon, un couvre-chef féminin fait d’un léger tissu gris, ressemblant à une toile d’araignée, surplombé de six plumes grises de marabout et d’une agrafe scintillante représentant la lettre M.
« Qu’est-ce donc, ce chapeau ? » apostropha-t-elle le baron, debout devant elle, faisant preuve d’un léger embarras.
« Mais mon cher cœur ! » répondit ce dernier, s’étant déjà un peu ressaisi dans l’intervalle, « tu n’es pas sans connaître ma méthode de sécurité. »
« Si ! » rétorqua-t-elle d’un ton tranchant.
« Bien, voyons, ce chapeau n’est posé ici que pour ta propre sécurité. »
« Pour ma sécurité ? »
« Certainement, imagine donc que ton mari soit soudainement pris d’un accès de jalousie, qu’il débarque ici, qu’il s’obstine à inspecter l’appartement parce qu’il te croit ici ! »
« Et alors », riposta la comtesse devenue impatiente puisqu’elle ne parvenait pas savoir où le baron voulait en venir.
« Je ne serais alors pas en capacité de le lui refuser… …. »
« Vous ne possédez donc pas d’escalier dérobé ? » demanda la comtesse.
« Certainement que si ! » déclara son interlocuteur, « en revanche, c’est véritablement la première chose à laquelle pense un mari jaloux, il y poste donc toujours un de ses fidèles amis, non, ma méthode est infiniment plus sûre et plus rassurante dans le même temps. Imaginez-vous, » le baron s’adressait toujours à la comtesse tantôt la vouvoyant tantôt la tutoyant, lui-même ne s’en rendait pas compte, mais le comte s’en était déjà aperçu à plusieurs reprises. « Donc, imaginez que votre mari surgisse réellement en ce moment même, savez-vous ce que je ferais ? Je lui ouvrirais gentiment la porte, puis je ne répondrais par rien d’autre que par les paroles suivantes à toutes ses lamentations : ‘Je ne puis malheureusement vous autoriser l’accès de mes appartements, car comme vous le devinez très justement, je suis en compagnie féminine. Il vous est absolument impossible d’exiger que je vous présente ladite dame, mais il ne s’agit malheureusement pas de Madame votre Épouse.’ Le fait de dire malheureusement ou non dépend de la constitution physique de l’homme en question…. ‘Cependant, je consens à vous montrer le chapeau de la dame en question, vous seriez bien en capacité de reconnaître le couvre-chef de Madame votre Épouse !’ Puis, vois-tu, eh bien, je lui montre un chapeau inconnu, l’homme s’en va alors le cœur joyeux afin d’acheter un quelconque bijou à sa femme. »
« Mensonges ! » rétorqua la comtesse…. « Il est également possible qu’il ne lui achète pas de bijou ! » observa le baron.
« Je parle de l’histoire du chapeau ! »
« Je suis dans la position heureuse de celui qui n’est pas condamné à se taire, s’il vous plaît, persuadez-vous vous-même, vous serez alors obligée de constater que je disais vrai ! »
À ces paroles, le baron ouvrit un placard afin de montrer à la comtesse tout un arsenal de couvre-chefs féminins.
La comtesse ainsi rassurée considérait alors d’un air attendri son indéfectible ami qui, avec un léger sourire, raccrochait donc dans le placard le chapeau en toile d’araignée grise qui avait failli lui devenir fatal, puis il ôta doucement le couvre-chef de la tête de son amie afin de le ranger de la même manière dans ce même placard.
À peine ceci achevé, la sonnette de la porte d’entrée fut mise en mouvement avec une grande véhémence. Le baron leva les yeux tandis que la comtesse, les lèvres soudain blafardes, chuchota : « Ciel, mon mari ! »
« Balivernes ! » répliqua le baron, « veuillez entrer dans cette pièce, gardez un calme absolu, je m’engage à ce que rien ne vous arrivera. »
Il conduisit rapidement la comtesse dans la pièce d’à côté puis s’apprêta à ouvrir la porte.
Ce fut vraiment le comte. Ce dernier s’approcha du baron, les sourcils froncés, puis il prononça les paroles suivantes sans même le saluer : « Ma femme est ici, je le sais ! »
« Vous faites erreur, Monsieur le Comte ! »
« Je ne me trompe pas, je l’ai vue pénétrer dans cet immeuble ! »
« Vous faites erreur malgré tout, Monsieur le Comte, il se peut que vous ayez vu une dame entrer dans cet immeuble, je ne nie absolument pas qu’une dame se trouve dans mon appartement, seulement cette dame n’est malheureusement pas votre épouse ! »
Puisque le comte n’était que de taille moyenne, le baron prononça le mot ‘malheureusement’.
Le comte eut un rire rauque. « Présentez-moi donc cette dame. »
« Vous ne pouvez vraiment pas exiger cela sérieusement de ma part ! » répondit le baron. « Cependant, » continua-t-il, « dans la mesure où nous sommes des amis de longue date, je vais procéder à quelque chose qui est certes excusable, mais ne correspond néanmoins pas tout à fait aux lois du code d’honneur, je vais vous montrer le chapeau de ladite dame ! »
« Pour quoi faire ? » demanda le comte qui ne comprenait pas immédiatement.
« Bon, vous connaissez tout de même les couvre-chefs de votre épouse, tout au moins superficiellement ; si ce chapeau appartenait à votre femme, vous seriez bien en capacité de le reconnaître ? »
« Certainement ! » affirma ce dernier en poussant un soupir de soulagement, car le calme du baron lui faisait du bien.
Celui-ci se précipita dans le salon, extirpa un chapeau du placard et l’apporta au comte. C’était un béret jaune entouré d’un ruban violet, décoré de plumes bleues et d’un nœud vert.
« Non, » déclara le comte, « il ne s’agit pas du couvre-chef de mon épouse, il me semble donc que je vous ai accusés à tort, vous et ma femme. Je vous prie de bien vouloir me pardonner ! » il serra alors vigoureusement la main du baron, « et puis, je peux compter sur votre discrétion, n’est-ce pas ! »
« Parole d’honneur ! » répliqua le baron, en répondant tout aussi énergiquement à sa poignée de main. Ce disant, il se promit de révéler ce récit le soir même dans son club. Le comte se retira tandis que le baron, ravi du déroulement de l’épisode selon ses prévisions, retourna en riant auprès de son amie. Mais il fit une erreur d’appréciation grossière en croyant que la comtesse allait partager son hilarité, celle-ci était au contraire foncièrement pâle et troublée, désirant vivement rentrer chez elle. L’imminence de la découverte lui avait soudain révélé toute la mesure du danger qui la guettait à proprement parler, voire, qui plus est, elle lui avait dévoilé tout le côté indigne de la situation dans laquelle elle se trouvait à présent, lui procurant dans le même temps une compassion intense à l’égard de son époux. Le baron tenta en vain de la retenir, elle se dégagea vivement, se hâta en direction du placard, y saisit sans autre forme son chapeau et partit en courant. Puis, à moitié évanouie, elle se jeta dans un fiacre afin de se rendre chez elle.
Le comte pour sa part venait de rentrer quelques minutes avant elle, le hasard fit donc qu’ils pénétrèrent concomitamment dans le salon, chacun de son côté par une porte différente. Lorsque les époux s’aperçurent ainsi mutuellement, ils eurent tous les deux un mouvement de recul tellement ils étaient épouvantés à mort. Elle parce que son regard était tombé par hasard et simultanément sur un miroir dans lequel elle découvrit que ce n’était pas son propre chapeau qu’elle était en train de porter, mais au contraire un couvre-chef fabriqué à partir d’un tissu de toile d’araignée grise, surplombé de six plumes grises de marabout et décoré d’une agrafe étincelante en forme de « M »… lui, parce qu’il venait de s’apercevoir du premier coup d’œil que sa femme portait le chapeau qu’il avait offert la veille à sa petite Moine bien-aimée.

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