La salade

La salade

Par Ernst Hardt

Publié dans Simplicissimus N° 42, 4e année, du 9 janvier 1900
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Un impérieux besoin de calme après le repas avait réuni quelques jeunes amis élégants dans la petite pièce bleue, contigüe à la salle à manger de Madame de Y., ces derniers, libres à présent de toute contrainte mondaine, étaient en train d’abandonner voluptueusement leurs corps minces, agréablement fatigués, sur les chaises et les coussins moelleux tout en repassant en rêve et avec une félicité physique tant occidentale que contemplative cette jouissance quasi spirituelle que procure la dégustation de mets rares et précieux.
L’arôme fin, d’une aridité quasi automnale, des cigares de La Havane traversait à présent la petite pièce, leur fumée formait des stries étranges dans l’atmosphère tout en captant la lueur de la lumière électrique tamisée qui projetait les ombres des jambes croisées sur le tapis foncé comme s’il s’agissait de lignes mystérieuses créées par un dessinateur à la mode. Les verres à liqueur scintillant de toutes les couleurs se reflétaient dans le plateau en argent, exhalant dans l’air ambiant toute une gamme de parfums qui réussissaient pour ainsi dire à couvrir la fragrance sombre du café. Ce silence était parfois interrompu par le murmure des conversations provenant des pièces voisines, mais aussi par le bruit de la circulation des voitures qui parvenait à s’insinuer à travers les épais rideaux de soie ; de temps en temps, le tintement de la cloche d’un omnibus à chevaux auquel la distance avait dérobé toute brutalité se faisait également entendre.
Soudain, monsieur von Oppenheim redressa son fauteuil à bascule, positionné auparavant horizontalement, et dit en riant :
« Mais elle lui a tout de même de nouveau touché la salade, cette insatiable ! »

Les membres nonchalamment croisés se séparèrent alors les uns des autres, les lignes des ombres visibles sur le tapis se raccourcirent, se glissant sous les meubles, les songes émergèrent lentement de leurs passions favorites et secrètes, puis le baron von Bergdorf demanda, encore vaguement en proie aux rêves :
« Que nous chantes-tu là, »
« Je dis que ce soir, madame Harzer a encore touché à la salade de son voisin de table, monsieur de Vérand, par deux fois, je l’ai vu pas plus tard qu’aujourd’hui. Cette femme ne parvient décidément pas à se résoudre à vieillir ! »
« Mais, mon Dieu, que signifie donc cela ? »

« Vous ne le savez donc pas ? » demanda monsieur Blinder, le petit professeur débutant, en saisissant un verre de Chartreuse verte sur la table, « il s’agit là tout de même d’une… habitude bien connue de madame Harzer ! Lorsque j’ai eu l’honneur d’être à ses côtés à table pour la première fois, elle me l’a fait aussi ! »
« À moi aussi, et même à plusieurs reprises », indiqua le jeune comte Dörnburg… « j’aime beaucoup cela… cela a toujours eu un effet quelque peu spécial sur moi. »
« Telle que je la connais, » répondit monsieur von Oppenheim, « elle l’aura très probablement fait à quasiment tous d’entre nous !… Oh, pardon, monsieur le professeur, évidemment, à part vous-même, je vous prie de bien vouloir me pardonner. » Il avait adressé cette demande de pardon à monsieur le professeur Kahle qu’au moins une bonne vingtaine d’années de vie, un costume mal taillé, des bottes cirées ainsi qu’une conception bien plus sérieuse de la vie séparaient des autres messieurs présents. C’était par un pur hasard qu’il se retrouvait à ce moment dans cette société dans laquelle il se sentait totalement mal à l’aise, en outre, compte tenu de son caractère, il lui paraissait tout à fait impossible de se mettre au diapason des autres.
« Je ne sais pas très bien de quoi il peut s’agir, » rétorqua-t-il alors, « mais je peux vous assurer, Monsieur… »
« von Oppenheim. »
« Monsieur von Oppenheim, que moi, de mon côté, je n’ai jamais eu l’occasion d’observer des comportements aussi singuliers et si excentriques. »
« Je veux bien vous croire, Monsieur le Professeur, » répliqua en riant monsieur von Oppenheim, « vous n’en possédez pas les qualités suffisantes, comme on écrirait dans le Simplicissimus, mais hormis à vous, elle a certainement touché la salade au moins une fois à nous tous ici présents…. …. Je suis seulement surpris du fait qu’elle ne semble pas avoir définitivement abandonné cette habitude, après son expérience malheureuse avec mon ami Bisli, ce brave Suisse. »
Madame Harzer et Bisli ! Mais c’est un délice ! » s’écria le jeune comte Börnburg, « vous ne nous avez pas encore communiqué cette aventure. »
« Comment, vous ignorez encore l’épisode de mon noble ami Bisli ? »
L’assemblée, redevenue guillerette entre-temps, acquiesça à l’unisson.
« Ah, évidemment, je dois vous raconter cela, cette histoire est magnifique, » s’exclama monsieur von Oppenheim.
« Cet été, monsieur Bisli a fait la connaissance de madame Harzer dans une ville d’eau suisse. Naturellement, ce joli garçon sain était à son goût et elle cherchait par tous les moyens de le garder près d’elle, lui de son côté, avec son impassibilité habituelle, acceptait volontiers sa compagnie. Il se trouve qu’un soir, après une longue promenade, une de plus, tous les deux sont entrés dans une petite auberge afin de dîner ensemble ; madame Harzer avait commandé de la salade et monsieur Bisli l’accommodait. C’est alors qu’elle testait sa combine également sur lui. Elle mit sa main dans le saladier, y pêcha du bout de ses doigts une feuille de salade, pencha sa tête en arrière et poussa la feuille sur sa langue tout en ouvrant largement sa belle et grande bouche à l’antique pour que l’on puisse apercevoir étinceler comme de la neige ses dents toujours blanches jusqu’à la dernière, dans toute la splendeur de leur régularité, au milieu de ses gencives rouges… Monsieur le Professeur, » s’interrompit monsieur von Oppenheim, « cela ne fait peut-être pas très longtemps que vous connaissez madame Harzer, et de surcroît, probablement seulement depuis ces dernières années, pendant lesquelles elle a commencé à donner un coup de main pas tout à fait imperceptible à plusieurs endroits de sa beauté se flétrissant lentement… cependant, il faut bien dire que cette femme possédait autrefois une beauté éblouissante, quasiment royale ! Lorsqu’elle était en train de reculer légèrement dans son fauteuil, étendant son bras dans un mouvement libre, mais ample, dans une belle extension, avec cette grâce un peu lourde propre aux femmes peintes par Palma le Vieux, laissant pendre sa main nue à la manière d’une grappe de raisins mûrs en ivoire, tout en saisissant du bout de ses doigts minces une feuille verte… la guidant en direction de sa bouche librement ouverte, tandis que son regard brûlant recherchait avidement les conséquences frémissantes d’une telle beauté dans les yeux de celui qu’elle venait de voler ainsi… à cette époque, Monsieur le Professeur, il s’agissait d’un comportement ravissant, que dis-je, d’une habitude excitante… je vous donne ma parole… Mon bon ami monsieur Bisli, cependant, continuait de remuer sa salade paisiblement, tandis que madame Harzer, se souvenant de ses anciennes victoires, touche de nouveau la salade du bout des doigts, monsieur Bisli continue nonobstant de mélanger sa salade, elle répète néanmoins ce geste encore et encore… jusqu’au moment où le brave monsieur Bisli finit par repousser son saladier, il recule sa chaise, puis frappe un coup sec du plat de sa main sur la table tout en protestant : « Ne touchez donc pas sans cesse à la nourriture, chère Madame, je trouve cela dégoûtant ! Qui aurait maintenant encore envie de déguster cette salade ? »

Un rire tonitruant interrompit alors monsieur von Oppenheim qui s’était de nouveau adossé dans son fauteuil à bascule tout en étouffant quasiment de rire… Seul le professeur avait conservé son sérieux, il se leva alors et s’approcha de monsieur von Oppenheim : « Est-ce bien monsieur votre ami lui-même qui vous a relaté l’histoire de ce dîner ? »
« Certainement, c’est lui-même qui m’en a parlé. D’ailleurs, je devais d’abord expliquer à mon bon ami la raison de l’indignation et de la colère de madame Harzer du fait que son geste n’avait eu aucun effet sur lui. Plus tard, c’est madame Harzer elle-même qui m’a tout raconté de nouveau. À cette occasion, elle avait éclaté en une série de sanglots bouleversants et elle s’écriait à plusieurs reprises tout en versant de chaudes larmes : ‘Voyez-vous, Monsieur von Oppenheimer, je suis devenue vieille et laide, vieille et laide !’ Il fallait que je déploie tous mes efforts pour réussir à la consoler. »
« La pauvre femme, » dit le professeur Kahle. « Il y a une telle tragédie dans le destin d’une femme vieillissante !… Cependant, messieurs, quelle naïveté juvénile ne réside-t-elle pas dans le fait que c’est elle-même qui raconte cette histoire. »

À la fois étonné et blessé, il se retira au moment même où ses paroles évoquant la « naïveté juvénile » déclenchèrent une nouvelle vague d’allégresse, tandis que monsieur Blinder, le petit professeur débutant, resté encore debout dans un coin de la pièce, répéta en se tordant de rire : « Ne touchez donc pas sans cesse à la nourriture, chère Madame ! Ah, ce Bisli, ce Bisli ! Qui aurait maintenant encore envie de déguster cette salade ? »

 

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