L’Offrande expiatoire

L’Offrande expiatoire

De Clara Eysell-Kilburger

Publié dans Simplicissimus N° 40, 4e année, du 30 décembre 1899
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Une somptuosité feutrée, un rien douillette, imprègne l’élégant salon chaud, moelleux et confortable de la métropole. Quelques pièces singulières, particulièrement belles, rehaussent cet aménagement élégant et discret. Manifestement d’acquisition plus récente, elles font, au milieu des autres éléments de la décoration, quasiment office de pierres précieuses dans leur écrin. L’ensemble est enveloppé de l’air chaud, un peu oppressant, du chauffage central, mêlé à un délicat parfum d’intérieur.
Un certain nombre de jeunes femmes, ou tout au moins de dames faisant semblant de l’être encore, occupent ce salon, toutes affichent une allure tellement moderne et élégante qu’on les croirait de tout leur raffinement possible appariées à cet intérieur. Elles ont conservé leurs chapeaux sur la tête, elles tiennent leurs gants entre les mains, leurs cols de fourrure sont ouverts et nonchalamment posés sur leurs épaules ou alors négligemment jetés sur le dossier du fauteuil de manière à ce que la doublure de soie bariolée de fleurs multicolores dessine un joli arrière-plan à leurs propriétaires. Ainsi est la consigne pour ce genre de réunion hebdomadaire.
Une seule dame fait pourtant un peu exception à ce tableau d’ensemble harmonieux, elle est visiblement plus jeune que les autres, de plus, elle n’a pas encore totalement adopté cette attitude d’élégance suprême, c’est donc avec un ravissement étonné qu’elle se contente d’observer toute cette splendeur autour d’elle.
Cette évidence faisait la joie d’une autre dame, très coquette celle-ci, dont l’élégance est néanmoins à deux doigts de franchir certaines limites. Elle porte une robe en tissu de couleur à la mode, décorée d’applications de velours marron, tellement serrée qu’elle en parait quasiment nue ; le tout surplombé d’un petit chapeau genre bonnet de velours rose corail, de la forme d’un petit cornet bizarrement roulé, s’élevant au-dessus de son front comme le ferait l’unique extrémité d’un nœud dressé sur sa tête ; son cou est entouré d’une étole de zibeline décorée de petites têtes d’animaux… il s’agit là d’un chapeau extrêmement imaginatif, néanmoins très seyant. Lorsqu’elle exécute ne serait-ce que le moindre mouvement, une soie invisible se met à froufrouter, un nuage de parfum se répand dans son entourage. « N’est-ce pas, ma petite dame, vous voici dans un endroit bien agréable, qui plus est, il doit être totalement différent de votre province habituelle ? »
« Ah oui, c’est ravissant, je ne fais qu’admirer le bon goût mis en valeur ici, quels efforts ne faut-il pas déployer afin de parfaire un aménagement comme celui-ci. »
« Certainement, Madame Mélanie est indubitablement devenue maîtresse de cet art. »
« Quel époux adorable que ce baron Massow pour permettre un tel luxe à sa femme. »
La sirène de la métropole se mit alors à plaindre la naïveté de la petite provinciale. « Un époux extrêmement gentil, une perle de mari », répondit-elle en riant. Retenant l’autre jeune femme légèrement par l’épaule, elle l’entraîna ainsi à l’écart. « Regardez donc un peu autour de vous : tout ce qui est véritablement joli ici, ce sont les offrandes expiatoires de ses péchés. Là-bas, par exemple, la tapisserie des Gobelins, ce vieux tissu mural qui n’a absolument l’air de rien et c’est exactement pour cela qu’il est si précieux… une offrande expiatoire. Le lustre vénitien, également une très belle pièce… une offrande expiatoire. De même que le tapis persan ainsi que… bon, bref, ainsi que beaucoup d’autres objets. N’est-ce pas, vous comprenez ce que je veux dire ? »
La jeune naïve était alors totalement abasourdie. « Une offrande expiatoire ?… Non, je ne comprends absolument pas, nous ne sommes tout de même pas à l’église ici. »
« Non, ça, nous ne le sommes pas, très certainement pas, » répliqua la coquette en se réjouissant encore davantage. « Ma chérie, mais c’est d’une simplicité enfantine,… et vous ne vous en rendez pas compte par vous-même ! Chacun de ces objets pourrait être qualifié par un nom de femme, le lustre de « Madame Nelly », la tapisserie des Gobelins par « Mademoiselle Elise du Cirque Busch », le verre teinté Tiffany par « Adèle »… d’ailleurs cette dernière n’a représenté qu’un tout petit soubresaut. Que voulez-vous, le baron possède un naturel à la Zeus, puis, rétrospectivement, il répare chacun de ses errements olympiens par un beau cadeau. »
« Mais c’est absolument abominable ! » s’écria la naïve, tout en pâlissant réellement un tout petit peu.
« Qu’y a-t-il de si abominable, ma chère petite dame ? » demanda soudain madame de Massow, s’étant rapprochée de manière imperceptible sur le fameux tapis perse.
« Oh, rien du tout, je ne faisais qu’informer notre petite innocente des prix de certains objets artisanaux pratiqués à Berlin. C’est en discutant du verre teinté Tiffany que nous avons abordé le sujet, c’est cela qu’elle trouvait si abominable, » rétorqua la coquette à la place de la jeune femme. « Quelle magnifique bague portez-vous là, Madame la baronne, ce grand rubis taillé en cabochon, entouré de deux diamants ! »

« Un cadeau de mon époux, le plus récent. Mais où sont donc vos tasses ? Ne voulez-vous pas goûter un peu de cette confiture anglaise ? Elle est vraiment excellente. » Malgré un sourire forcé, son visage fin sous l’épaisse couche de poudre était empreint d’obligeance.
« Merci… Votre mari est vraiment un époux modèle… toutes ces prévenances incessantes… c’est que vous ne devez même plus avoir le temps d’envisager un nouveau souhait. »
« Détrompez-vous ! Parfois il est même très obstiné. Croyez-vous que je puisse le persuader de procéder enfin à l’aménagement de cette petite pièce à l’anglaise que je désire ardemment depuis si longtemps ? Il me reste encore une petite chambre d’amis qui n’est jamais utilisée, elle ferait un ravissant petit boudoir. L’ensemble entièrement en vert, même les boiseries, avec un tapis aux grands chardons stylisés, les tableaux également encadrés de vert, puis rien que de la faïence verte. Je sais parfaitement ce que je désire, mais comme je vous le disais tout à l’heure, je n’ai pas encore trouvé d’écho auprès de mon mari. »
« Pauvre Madame la Baronne ! Votre cœur tient-il donc vraiment tant à cette petite pièce verte. »
« Vous pouvez bien rire de moi ou considérer cela comme une idée fixe, mais je n’arrive pas à m’en libérer. Faites-moi donc plaisir, vous qui vous entendez si bien avec mon époux… si vous aviez l’amabilité de bien vouloir intercéder en ma faveur… … »
« Oh, mais, là, vous me surestimez, vous me surestimez réellement. »

*                                 *                                 *

Deux mois plus tard, la saison arrivant à son terme, c’est à présent la dernière réunion hebdomadaire chez madame de Massow. La petite pièce verte, aménagée dans l’intervalle, est vivement admirée, il est vrai également qu’elle est réellement charmante dans cette constance avec laquelle l’ensemble a été réalisé en vert, d’une exécution aussi anglaise et précieuse que possible. Il est certain que monsieur de Massow est un époux exemplaire ne lésinant sur rien.
Au terme d’un apprentissage berlinois de deux mois, la naïve, qui désormais n’a plus du tout l’air aussi naïve qu’auparavant, rencontre de nouveau la coquette, dans ce même boudoir vert espoir… « Dites-moi, cette… cette générosité du baron, n’aurait-elle pas une nouvelle fois… Comment dirais-je ? certaines raisons ? »
« Mais évidemment, ma chère. Encore une ‘offrande expiatoire’ comme toutes les autres. »
« Mon Dieu ! De qui peut-il bien s’agir ? En savez-vous quelque chose ? Vous qui savez toujours tout. » Le plaisir de se renseigner sur un scandale résonne dans sa voix… elle s’est rudement cultivée en l’espace de deux mois.
« Ma petite,… mais ne prenez pas encore votre air scandalisé… voyez-vous, je possède une âme généreuse, je suis incapable de rester indifférente à la souffrance d’autrui. Notre bonne baronne était tombée amoureuse d’une telle petite pièce verte jusqu’à en faire une maladie… finalement, je lui ai donc rendu ce petit service. »
« Mais c’est absolument abominable ! » s’écrie alors l’autre dame tout en blêmissant sérieusement, d’indignation cette fois-ci.
Au moment même au elle prononce le mot-clef « abominable » à voix haute, la gracieuse maîtresse des lieux surgit de nouveau. « Qu’y a-t-il encore de si abominable ici ? Ma ravissante petite pièce verte ne vous plait-elle donc point ? Il est vrai qu’il faut un certain temps avant de s’habituer à ces gigantesques tournesols représentés sur les tissus d’ameublement, je veux bien admettre également que les chaises soient un tantinet inconfortables… cependant l’ensemble demeure ravissant et j’en suis très heureuse. » S’adressant avec un sourire gracieux à la coquette, elle lui dit : « Non seulement heureuse, mais également reconnaissante. Je ne connais que trop bien la peine que vous vous êtes donnée, je m’en souviendrai toujours. »
« Mais je vous en prie, ma chère Baronne, ne faites donc pas tout un plat de ce petit service que je vous ai rendu… tout le plaisir était pour moi. »
Les deux femmes se tendent alors la main pour la serrer affectueusement.

 

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