Morendo

Morendo

Par Hans von Kahlenberg

Publié dans Simplicissimus N° 30, 4e année, 23 octobre 1899
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

…Un beau jour, il avait véritablement fini par la rencontrer, celle dont il avait la certitude absolue de l’avoir vainement recherchée pendant toute sa vie, après laquelle il languissait à présent…, celle qui devait également se morfondre maintenant, puis finir par s’éteindre doucement, tout comme lui-même.

Cela s’était passé dans un wagon de chemin de fer, dans l’un de ces trains de luxe élégants, filant à toute vitesse, qui assurent la liaison entre Paris et l’Extrême-Orient, incarnant le triomphe d’une civilisation exclusive, abondamment nantie, plongée dans cette atmosphère toute particulière saturée d’une sorte de tiédeur inabordable, de cigarettes turques et de mondanité distinguée : les langues et les accents de tous les peuples d’Europe et d’Asie s’y mêlaient au rythme du roulement régulier, pour ainsi dire berçant, de la machine, toutefois dans une ambiance feutrée et discrète, de même que les physionomies et les silhouettes étranges que l’on observerait comme à travers un voile de fumée de cigarettes et de lassitude. La fatigue du voyage de nuit qui s’exprimait sur ces visages blêmes, dans ces yeux cernés, était accompagnée d’un autre éreintement, encore plus profond, plus épuisé. Car ce ne sont pas les voyageurs naïfs, les amateurs de la nature, les estivants, qui empruntent ces trains, traversant la nuit bien trop furtivement sur leurs rails excentrés, à la manière de ces équipages nocturnes, solitaires et mystérieux des grandes villes où le luxe raffiné fuyant la lumière du jour se dissimule dans les profondeurs crépusculaires tapissées de soie.

Il se faisait tard dans l’après-midi, le crépuscule d’un soleil d’automne assombrissait à présent l’atmosphère, la lueur des lampes et des lanternes commençait à projeter des reflets jaunâtres dans la nuit naissante. Avec une célérité surprenante, le train glissait sans le moindre effort sur les rails étonnamment larges, accompagné d’un léger mouvement alanguissant de bercement régulier, il faisait très chaud dans ce compartiment entièrement capitonné d’une couleur bleue à l’ancienne, à la fois douce et mate. Il se rappelait encore chaque détail. Elle portait une robe couleur pierre, de cette couleur composée, à la fois délicate, raffinée et délavée, sous un manteau de fourrure blanc, nuancé de blond, qu’elle avait repoussé et sur lequel se profilait son buste extrêmement mince, mais dans le même temps puissant et d’un port si majestueux. Ses mains étaient enfoncées dans des gants couleur cuivre, c’étaient des mains d’enfant, fines et timorées, impuissantes. Son visage était d’une pâleur extrême, cette pâleur naturelle de la perle, qui n’est cependant nullement maladive… il avait l’admirable finesse d’une silhouette merveilleusement ciselée, si caractéristique du camée, quoique trop maigre dans le profil, il avait cependant déjà dépassé la première jeunesse ; ses lèvres très rouges, mais étroites, étaient arquées orgueilleusement vers le bas. Des yeux si singuliers ! Cernés de profondes ombres brunâtres de fatigue, entourés de très longs cils sombres et tombants, tandis que, dans le même temps, une faim féroce étincelait au fond de ces yeux… une ardeur brûlante, désespérée, insatisfaite… la faim d’une personne sursaturée, caractéristique de l’insatisfaction fière de la supériorité…

Elle était riche, certainement ! Cette ligne n’étant empruntée que par des passagers aisés. Tout en elle le confirmait, ses vêtements, ses bagages, cette nonchalance de grande dame avec laquelle elle s’adossait dans son coin, cette lassitude même, celle que les personnes réellement fatiguées ne peuvent connaître !
Dans sa main elle tenait un livre relié de cuir rouge, elle lisait. Il avait tenté de deviner le genre du livre, à partir de son apparence à elle, à partir des réflexions qui lui venaient à l’esprit en la contemplant. Lorsque le train s’immobilisa inopinément, elle fit un brusque mouvement nerveux. Le livre lui tomba alors des mains de manière à ce qu’il pût lire la page de titre. Il eut un tressaillement. C’était un livre français, Guy de Maupassant. Il avait imaginé qu’elle puisse lire Maupassant. Elle devait donc l’adorer de la même manière que lui-même l’aimait.
Il le ramassa poliment et le lui tendit : « Vous permettez, chère Madame… »
Il ne s’était pas posé la question à savoir si elle était une dame ou une demoiselle, cependant elle était femme dans son sens, dans celui de quelqu’un connaissant la vie, ayant souffert, aussi.
Elle inclina à peine sa tête : « Je vous remercie, Monsieur. »
C’était exactement la voix qu’il avait attendue, une voix d’alto légèrement voilée, comprenant une nuance de tristesse, agrémentée d’un très léger accent tranchant, étranger.
D’une manière ou d’une autre, le mouvement fulgurant de la machine avait dû provoquer un courant d’air. La lampe du plafond se mit à vaciller et à trembloter en tous sens.
Il tenta d’y remédier, exagérément irrité par cet inconvénient mineur, exactement à la manière de l’être très choyé qu’il était réellement. « Cela vous empêche de lire… »
« Oh, cela ne fait rien », dit-elle. « Je suis de toute façon lasse de la lecture. Cela m’exténue tant. Tous les livres fatiguent. »
« Vous lisez beaucoup ? » se risqua-t-il.
Elle s’était penchée en arrière, les yeux mi-clos. C’est ainsi qu’il aperçut encore plus distinctement l’expression douloureuse entourant sa bouche, deux lignes profondes, amères, partant de la commissure des lèvres en direction de l’aile du nez.
« Oh, tout ! Je lis quasiment tout, au moins tout ce qui est connu, tout ce qui fait sensation, puis encore maints autres ouvrages. C’est une triste occupation. »
« Oui, c’est triste, » confirma-t-il. « Cet éternel cabrement, ce combat et cette recherche incessants… pour ne jamais trouver. »
« Ne jamais trouver ! » répéta-t-elle. « C’est cela. C’est si infiniment triste. »
Il haussa les épaules. « C’est en rapport avec notre époque, avec nous-mêmes. Cela ne vient pas non plus de l’extérieur. Nous avons trop vieilli avec notre culture, nos nerfs, nos besoins spirituels sont bien trop sophistiqués. Ce serait peut-être plus facile si nous ne possédions que des sens, ou alors seulement un estomac, comme ceux d’en bas. Ceci étant, nous sommes constamment sceptiques. Si seulement il y avait une cause pour laquelle il serait possible de s’enflammer, un idéal social, la cause féministe, la question coloniale, peu importe son qualificatif ! Tout cela est si bête, si bruyant, si peu aristocratique. Il n’y a que des personnes très jeunes ou très limitées qui sont encore capables de se passionner pour une cause… ou alors des personnes très altruistes. Or, il se trouve que nous ne sommes pas altruistes. Nous sommes de grands égoïstes, nous, les modernes. »
Puisqu’elle ne le contredit pas, il continua. « Il se trouve que nous nous sommes rendus compte qu’en dehors de nous, de notre égo, de notre vie et de notre sentiment, il n’y a réellement rien d’autre. À qui pourrions-nous vraiment être utiles grâce à notre sacrifice ? Sincèrement, où serions-nous capables d’aider ? C’est ainsi que nous sommes devenus égoïstes. Nous vivons au gré de nos humeurs, de nos nerfs. En fin de compte, notre pulsion la plus puissante réside tout de même dans notre égo, à la rigueur, se perdre dans un autre égo… l’homme ! »
« L’homme ! » dit-elle. « C’est exactement le point. Où pouvons-nous trouver l’homme, l’autre soi-même ? L’harmonie naïve des sens est si facile à construire, contrairement à l’harmonie spirituelle et sophistiquée, infiniment plus difficile à atteindre. Un être capable de nous comprendre dans son intégrité, notre psyché, nos souffrances secrètes, nos pensées ! Un homme capable de rester indifférent devant un tableau que j’aime ne pourrait que me dégoûter. »
« J’ai connu une femme que j’ai failli épouser si elle n’avait pas eu la fâcheuse habitude de hausser la lèvre supérieure en souriant. Cela me rendait nerveux. Je ne supportais pas de la voir sourire, cependant je n’arrivais jamais à détourner mon regard de cette expression. C’est ainsi que j’ai fini par la quitter. Vous trouvez cela ridicule, naturellement ? »
« Je n’estime pas cela ridicule du tout, » dit-elle. « C’est extrêmement sérieux, affreusement sérieux. C’est bien cela qui nous rend si malheureux. »
« Il se peut que cela nous rende malheureux, » répondit-il pensivement. « Cependant, d’un autre côté, il y a aussi ces moments de connivence bénis, ce fulgurant frémissement simultané des tréfonds de l’intimité au sujet d’un livre, dans la nature, chez un être humain. Et puis les rêves ! La spéculation de la perfection… J’adore l’imaginer. Je les connais si bien, les hommes qui en font partie, leur entourage, les tableaux aux murs, le son du piano capable de l’évoquer… Je serais même en mesure de décrire la couleur de l’air, un gris clair, crépusculaire, après le coucher du soleil, dans lequel il se reflète encore un dernier instant… les contours des montagnes, leur noble silhouette pure de cette couleur violette de la pierre, aucune forêt ne les dissimulerait, ni ne les noircirait… la maison se doit d’être blanche, aux petites fenêtres, couverte d’une toiture plate. Je n’aime pas l’architecture pointue, avec ses petites tourelles et ses recoins… une vieille maison, déjà un peu en ruine, dans un coin perdu… une maison possédant un passé, ayant abritée des Césars de Rome ou alors au moins leurs héritiers de l’époque de la Renaissance… où persiste la mémoire de la mort, de la passion ainsi qu’un caractère sublime… »
« Oui, oui, » répondit-elle, quasiment hors d’haleine. « La mort, la passion, la distinction, et par-dessus tout cela, la vie souriante, foisonnante, exubérante. Des roses et du jasmin en cascades au-dessus de quelques piédestaux en ruines. Des chemins rendus à l’état sauvage, envahis de lierre aux feuilles bien vertes et grandes comme la main. Des cimes d’arbres ancestrales déchirées par l’orage… Au loin on entendrait gronder la mer déferlant contre la côte rocheuse, mais tellement, tellement lointaine, de la même manière dont on perçoit les pulsations de la vie… Au premier plan passeraient les faucheurs rentrant des champs ; des hommes tenant leurs faux sur les épaules, de jeunes femmes en jupes rouges… » Elle avait fermé les yeux. À présent, elle s’exprimait à la manière d’une visionnaire.
Il continua le récit de sa vision. « Des hommes tenant leurs faux sur les épaules, de jeunes femmes en jupes rouges. Bien que fatigués du travail, ils entonnent une chanson, à tour de rôle, à chaque fois c’est une voix unique qui commence ou alors elles sont très peu nombreuses, puis toutes leurs voix s’y joignent, tandis qu’ils passent en marchant… Ils chantent une de ces chansons populaires ancestrales, une chanson gaie avec un refrain triste, ou alors c’est le premier couplet qui est joyeux et le dernier est triste. On continue de l’entendre encore pendant longtemps, lorsqu’ils se sont déjà éloignés, ce dernier couplet triste… »
« Oui, oui, je l’entends. Oh, j’entends tout ! Il ne renferme aucune passion, mais il contient au contraire une douleur très profonde, à la manière du soleil éclairant les tombes… il englobe la cueillette des fleurs, mais aussi la mort… la mort et l’amour… »
« Maria ! » s’écria-t-il, hors de lui.
Elle l’observa d’un regard quasiment possédé. « Comment se fait-il que vous connaissez mon nom ? » Puis, ayant réfléchi et de nouveau souriante, avec son air de grande dame : « À qui vous ai-je fait penser ? »
Il était consterné. Il tremblait. Naturellement, elle devait s’appeler Maria. Il était impossible qu’elle se nommât autrement. « J’adore ce nom. C’est le plus beau nom féminin que je connaisse. C’est très probablement dû à sa sonorité, ces deux voyelles claires ‘a’ qui résonnent, entrecoupées de ce ‘r’ si sombre. Puis la notion : Maria, un peu Madone et un peu Vénus, une Vénus moderne, non olympienne, incarnée en femme, ayant connu la douleur la plus aiguë de la condition féminine et qui reste néanmoins femme, belle, classique, paisible. Maria représente pour moi l’archétype même de la femme. »
« Je vous comprends, » rétorqua-t-elle. « J’ai ressenti la même chose devant les statues d’Apollon. Ils nous laissent indifférents. Nous les admirons, mais ils ne nous touchent pas. La douleur leur fait défaut, cette souffrance profonde, infinie, de la condition humaine, ayant créé le personnage du Christ, non pas cette image misérable, blême, sanguinolente des cathédrales crépusculaires, froides comme les tombes, mais au contraire celui qui a ressuscité, le jouvenceau divin gisant de la Renaissance qui a surmonté la mort, la puissance dans la bonté, l’harmonie perdue de la condition humaine que nous ne parvenons pas à retrouver. »
Il soupira : « Comment pourrions-nous la retrouver ? Nous ne possédons plus la saine sensualité exigeante des anciens et la croyance mystique, triomphant du monde, nous fait défaut. Nous ne sommes plus que des Épicuriens fatigués ou alors des ascètes avides de vie. »
« Des ascètes avides de vie, » elle répéta ses dernières paroles. « C’est exactement cela. Nous convoitons, mais nous nous consumons dans le même temps. Nous osons vouloir, mais nous n’avons pas le courage d’agir. C’est pour cette raison que nous ne trouverons jamais… jamais… jamais ! »
Elle se tût, comme épuisée à mort. La pâleur envahit son visage. Elle se cala de nouveau dans son coin. Il observait son visage douloureusement déformé comme celui d’une martyre, aux lèvres assoiffées et pourpres.
Son cœur se contracta alors comme sous l’effet d’une crampe. Il ressentit une douleur poignante, insupportable. Il aurait pu la prendre dans ses bras et pleurer… et lui enjoindre d’en faire autant. Toutes ces larmes brûlantes dans ces pauvres yeux ardents, pleure-les… et puis l’embrasser. Avec quelle fougue l’aurait-il embrassée !
Pendant quelques secondes le train glissa ainsi en silence sur ses rails, passant subitement à proximité de sources de lumière désormais perceptibles dehors. Puis il stoppa soudain en tanguant légèrement, provoquant une faible secousse.
Elle sursauta en hâte. Une camériste encombrée de cartons était apparue à la porte du compartiment, de même qu’un employé du train qui se chargeait de ses bagages.
Elle-même ne portait que son petit sac à main, se contentant de rajuster son manteau sur ses épaules. C’est ainsi qu’elle le privait désormais de toute occasion de se rendre utile.
Il salua poliment. Elle s’inclina en silence, sans pour autant lever les yeux encore une dernière fois sur lui, puis elle s’éloigna très rapidement.
Il demeura seul. L’espace d’un instant, il songea à courir à sa poursuite, la prendre dans ses bras et lui dire… Il ne savait que lui dire. C’était là une idée par trop extravagante.
Il se blottit de nouveau dans le coin de son fauteuil, incapable de penser à quoi que ce soit, il se sentait tout simplement fatigué… épuisé à mourir.

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