Une épreuve en or

Une épreuve en or

Publié dans Simplicissimus N° 27, 4e année, du 2 octobre 1899
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Par Karl Pauli

« Maintenant je vais enfin t’apprendre pourquoi j’ai sollicité ton aimable visite, » dit le baron Edgar von Bogner à son ami, le capitaine d’artillerie Senius, après lui avoir fait visiter toutes les pièces de sa villa, acquise il y a peu.
« Je pensais, » répondit celui-ci, « que tu voulais me montrer ta nouvelle acquisition ! »
« Oui, certes, il y a cela aussi, entre autres, mais au fond, il s’agit de tout autre chose, car je voudrais soumettre quelqu’un à une épreuve en or ! »
« Dans ce cas, tu aurais mieux fait de t’adresser à un chimiste ! »
« Mais, non, tu ne me comprends pas ! » répliqua le baron en riant, « il ne s’agit pas du tout de ce métal froid, il est au contraire question d’un or beaucoup plus précieux que cela, c’est-à-dire la confiance ! »
« Comment cela ? »
« Écoute ! Tu n’es pas sans connaître mon épouse ! Tu sais qu’elle incarne la perfection absolue dans tous les domaines, elle a cependant un tout petit défaut, elle est un tantinet superstitieuse ! »
« Comme la plupart des femmes ! »
« Certes, mais il faut raison garder en toute chose, c’est pourquoi je désire mettre ma chère épouse à l’épreuve afin de savoir si c’est sa confiance en moi ou sa superstition qui l’emporte ! »
« Je suis opposé à tout genre de ‘mise à l’épreuve’ en ce qui concerne les femmes ! » rétorqua le capitaine avec un sourire singulier. « Ne pourrais-tu pas effectuer cette expérimentation sans moi ? »
« Non ! » riposta le baron, « c’est de toi, précisément de toi dont j’ai besoin pour cela, tu es connu comme un homme consciencieux, tu es quasiment décrié en tant que miroir de la vertu, en outre, ma femme te fait une confiance illimitée… … »
« Et alors ? » l’interrompit l’autre.
« Cette confiance doit lui garantir l’intentionnalité de cette petite plaisanterie, car qui peut sincèrement… tu finiras bien par me comprendre ! » Sur ce, il entraîna son ami, ne le lâchant qu’au moment de pénétrer dans le boudoir aménagé de façon adorable par la jeune femme.
Parvenu sur place, le baron se saisit d’un petit coffret de facture mauresque posé sur la cheminée, l’ouvrit et désigna au capitaine un petit flacon contenant un liquide translucide comme de l’eau.
« Vois-tu cette petite bouteille ? » demanda-t-il.
« N’étant pas aveugle », répliqua le capitaine, « je suis bien obligé de la voir ! »
« Sais-tu également ce dont il s’agit ? »
« Eh bien, non ! »
« Un talisman ! »
« Un talisman ! »
« Exactement, Elli et moi, nous avons acheté ce petit flacon lors de notre voyage de noces. »
« En Espagne ? »
« Tout à fait, en Espagne. Dans les ruines du palais de l’Alhambra, à Grenade, il nous a été proposé à la vente par une vieille gitane. ‘Ce flacon,’ disait la vieille, ‘contient une eau miraculeuse. Aussi longtemps que la fidélité résidera dans votre foyer, le contenu de ce flacon restera clair et limpide, cependant, si un des deux époux trahit l’autre, il deviendra noir comme de l’encre !’
« Il est resté clair jusqu’à présent ? » s’enquit le capitaine.
« Naturellement ! » répliqua le baron. « Où alors, douterais-tu de ma conscience rigoureuse en tant qu’époux ? »
« Pas le moins du monde ! D’ailleurs, tu n’accordes tout de même pas crédit à de telles imbécillités ? »
« Que Dieu m’en préserve ! Je sais qu’il s’agit tout simplement d’un contenu d’eau ou tout au plus d’alcool à brûler grâce auquel la vieille sorcière nous a roulés dans la farine, mais Elli y croit, c’est exactement pourquoi je veux la guérir de cette faiblesse ou alors au moins savoir si sa superstition sera plus forte que sa confiance en moi ! »
« Et quel rôle veux-tu que je joue dans cette affaire ? »
« Tu es censé être le témoin de mon action présente, ensuite tu dois certifier de tout ce processus devant ma femme ! »
« Mais comment ? »
« Sois à présent bien attentif ! » lui indiqua le baron, puis il ouvrit le petit flacon miraculeux et déversa son contenu dans les cendres de la cheminée. Il sortit ensuite une petite bouteille pleine d’encre de sa poche, emplit le petit flacon du liquide noir, le redéposa dans le petit coffret mauresque et reposa celui-ci à son ancienne place sur le rebord de la cheminée.
« Comprends-tu à présent ? » demanda-t-il.
« Hum, oui, à moitié ! »
« Il se trouve que c’est demain, » continua le baron en ignorant la remarque du capitaine, « que ma petite Elli revient de son voyage d’été de deux mois, elle ira tout naturellement voir son talisman, elle verra cette eau totalement noire et me prendra pour le plus ignoble des traitres. Évidemment, je ne lui dirai rien de ce qui s’est passé aujourd’hui, mais j’essayerai au contraire de calmer son esprit en me référant à ma fiabilité coutumière. Si elle ne me croit pas, tu te manifesteras, car je compte bien sur le fait que demain tu seras mon hôte à table et que tu relateras ce qui s’est passé aujourd’hui ici même, alors elle devra bien avoir honte ?… n’est-ce pas ? »
« Oui, ça, elle devrait bien ! » répondit le capitaine d’un ton sec.
« Alors je peux compter sur toi ? »
« Demain à table ? Certainement. »
C’est avec une vigoureuse poignée de mains que les deux amis se séparèrent alors.
Le lendemain et ponctuellement à l’heure du repas, le capitaine fit son apparition. Au terme des salutations officielles, le baron le prit à part.
« Elle n’a encore rien dit, » chuchota-t-il.
« Peut-être qu’elle n’est tout simplement pas encore allée voir, » répliqua le capitaine.
Le baron se contenta de hocher la tête dans la mesure où il s’aperçut que le regard de son épouse était posé sur lui.
Le dîner se déroulait d’agréable façon, la jeune femme se montrant adorable, elle débitait de manière plaisante un certain nombre de ses petites aventures de voyage.
Après le café, le baron n’y tint plus et sous prétexte de présenter l’aménagement de la villa à son ami, il le guida dans le boudoir malgré les protestations de la jeune femme.
« Ah ! » s’écria-t-il, une fois arrivé dans le boudoir, comme si une idée lui était brusquement venue en tête à la vue de ce coffret mauresque, « dis-moi, Elli, as-tu déjà interrogé ton talisman pour savoir si je te suis resté fidèle pendant toute cette période si longue ? »
« Comme si j’avais besoin de ça, » ria la jeune femme, « ma confiance en toi est illimitée ! »
Edgar jeta un coup d’œil au capitaine, empli de la fierté la plus heureuse qu’un époux puisse éprouver ; face à sa femme, cependant, son visage prit une expression sérieuse, son visage se couvrit de rides, puis il répondit : « Mieux vaut s’assurer soi-même que de faire confiance… juge donc par toi-même ! »
« Comme tu voudras ! » rétorqua madame Elli, se saisissant du petit coffret, elle exposa donc le flacon à la lumière.
C’est alors que les deux amis échangèrent un rapide coup d’œil avec l’expression d’un étonnement incommensurable, puisque le contenu du petit flacon était à présent clair et limpide comme du cristal.
Un bref silence se fit alors dont le capitaine profita pour prendre congé à cause d’un certain nombre d’urgences professionnelles. Le baron l’accompagna près de l’escalier.
« Tu sais, » dit-il, « jusqu’à présent, je me suis toujours moqué de la superstition, mais je dois dire que dans le cas précis, je me trouve pour la première fois réellement devant une énigme ! »

 

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