Le récit du borgne

Le récit du borgne

Publié dans Simplicissimus N° 12, 3e année,  18 juin 1898
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Par X.

À cette époque, j’étais encore un tout jeune homme, mais malheureusement atteint d’un strabisme bilatéral, et, bien entendu, le fait que toutes les jeunes filles se moquaient de moi me contrariait passablement. Il me vint alors aux oreilles que, grâce à une intervention chirurgicale, il était facile de mettre un terme à ce problème. Je consultai donc à ce sujet le professeur Stötteritz, éminent ophtalmologiste qui s’était fait un nom dans notre ville et qui était également célèbre dans les milieux scientifiques grâce à des découvertes faisant date dans le domaine de la science de l’ophtalmologie. Après avoir examiné mes yeux, il déclara en souriant que c’était réellement une bagatelle que de corriger ce léger défaut, voire qu’il pouvait même, si j’étais d’accord, procéder immédiatement à cette petite opération. Cependant, celle-ci étant un peu douloureuse, il fallait impérativement la réaliser sous anesthésie. Avec un empressement que j’attribuai de prime d’abord à son emploi du temps surchargé, il approcha son appareil, puis me fit prendre une position à demi couchée dans son fauteuil d’opération, à la suite de quoi il me chloroforma.
Lorsque je retrouvai mes esprits, ma première sensation fut une douleur cuisante dans l’œil droit. J’ouvris les yeux, m’apercevant à cette occasion que je ne voyais plus rien de cet œil droit. Je tentai alors de le toucher avec ma main, mais je ne parvenais pas à bouger un seul de mes membres. Grâce à mon œil gauche, je regardai le long de mon corps, je constatai alors que j’étais attaché au moyen de solides cordes. Si j’étais un peu surpris d’être ligoté de la sorte, le fait de ne pas voir de l’œil droit ne m’inquiétait cependant pas excessivement dans la mesure où j’étais encore sous anesthésie. Je pensais que c’était une réaction normale, que cela ne perdurerait pas plus longtemps. J’estimais néanmoins qu’il était nécessaire d’attirer l’attention du médecin sur cet état de fait. Celui-ci me tournait le dos. Je ne pouvais donc pas voir à quelle activité il était en train de se livrer. Il se saisissait tantôt de l’un des petits flacons, tantôt de l’un des instruments qui se trouvaient à côté de lui sur la table. Je me rendis alors compte qu’aucun assistant n’était présent. « Monsieur le professeur, je ne vois rien de l’œil droit, » lui dis-je. Il se contenta de ricaner doucement, tout en me répondant : « Ce n’est nullement étonnant puisque votre œil est posé ici, sur cette table. » Il me désigna alors une petite coupelle. Au moment même où j’aperçus mon œil me dévisager avec une expression d’étonnement, je faillis perdre connaissance. « Quoi ?! » m’écriai-je d’une voix complètement éraillée par l’excitation, « mon … œil … retiré ?! » « Certainement, » me répondit le professeur d’un ton empli d’autosatisfaction, « vous avez l’honneur d’être la première personne à laquelle j’applique ma toute nouvelle découverte phénoménale. Le monde entier en sera stupéfait. » Adoptant alors une gestuelle prétentieuse, il m’informa en se donnant un air important : « Le strabisme bilatéral est dû au fait que, premièrement, l’œil gauche se trouve du côté droit et, deuxio, que l’œil droit est situé du côté gauche. Il suffit donc tout simplement d’inverser les deux yeux afin de guérir le strabisme. Je viens de procéder à l’ablation de votre œil droit. Ensuite je le conserve dans une solution de Wickersheim afin qu’il garde toute sa mobilité pendant son séjour en-dehors de son orbite. Je m’en vais sur-le-champ ôter celui de gauche, puis je procéderai à l’échange. »
Là, il y avait tout de même quelque chose qui clochait. Instantanément, la révélation me frappa comme un éclair, ce professeur était atteint d’un accès de folie subite. Je fus saisi d’effroi. Je m’imaginais déjà plongé dans la nuit profonde d’un aveuglement total. De toutes mes forces, j’essayai de me désentraver. Mais en vain ! Le professeur observa mes efforts en ricanant.
Je me mis alors à hurler le plus bruyamment possible afin d’appeler au secours. Les personnes de son entourage étaient certainement habituées à de tels cris provenant d’une salle d’opération et n’y prêtaient donc pas la moindre attention. Le professeur s’adressa alors brièvement à moi d’un ton sévère : « Laissez donc tomber vos plaisanteries dilettantes ! Rendez-vous compte, vous êtes dans un temple de la science ! Pour vous punir, je ne vais donc pas vous anesthésier lors de l’ablation de votre œil gauche. » … Ensuite, il sélectionna un minuscule bistouri parmi ses instruments, le nettoya avec soin, puis il s’approcha. À l’aide de paroles émouvantes, je tentai de le supplier désespérément de me laisser au moins cet œil, étant désormais certain de bien vouloir conserver le strabisme de celui-ci. En vain. « Beurk, honte à vous, » me rétorqua-t-il, « vous montrez vraiment si peu d’intérêt pour le progrès de la science ?! »
Puis, j’eus soudain la révélation que la seule manière d’essayer de convaincre un fou consiste à prendre ses idées à son compte. Je rassemblai alors toute ma présence d’esprit et tentai de l’engager dans une conversation. En gagnant un peu de temps, j’avais peut-être une petite chance que quelqu’un vienne à passer par là pour me sauver. « Vous avez raison, je l’admets, » lui répondis-je alors, « la science doit primer. Cependant, moi personnellement, je suis davantage porté sur les expérimentations sur les animaux, mais il est indéniable que les expérimentations sur le corps humain fournissent des résultats plus convaincants. Cependant, j’admire votre perspicacité. Comment donc vous est-elle venue, cette explication géniale de l’origine du strabisme ? » À l’aide d’un exposé d’une considérable longueur, le professeur me détailla ses idées folles. Je ne l’écoutai guère. Pendant tout ce temps, j’épiai attentivement la venue éventuelle d’un sauveur. Mais, hélas, nous ne fumes point dérangés. Finalement, je fus dans l’incapacité de retenir le professeur encore plus longtemps, même la discussion la plus scientifique qui soit n’y fit plus rien.
Son regard réprobateur fut la seule réponse à ma requête de délier mes entraves ne serait-ce qu’un seul instant. Il avança vers moi brandissant son bistouri, se saisit de mes paupières, puis les ouvrit en grand. Je vécus un instant effroyable… … … Puis me vint soudain l’idée qui me sauva. « Monsieur le Professeur, » affirmai-je, veuillez, s’il vous plaît, agir avec un peu plus de prudence concernant cet œil que vous ne l’avez fait avec l’œil droit. En partant de l’orbite, vous m’avez découpé un trou allant jusqu’à l’intérieur de la cavité buccale. Je sens passer l’air. » Il tendit l’oreille, mais affirma en lâchant mes paupières : « Ce n’est pas possible ! Ce serait alors hautement intéressant ! » Puis il mit le bistouri de côté. Il me demanda alors d’ouvrir la bouche, puis il y introduisit sa main afin d’examiner le trou. C’est alors que je serrais les dents … je le tenais emprisonné. « Bonhomme, êtes-vous devenu fou ? » cria-t-il. Il tenta de retirer ou de secouer sa main, mais la force de mon désespoir me permit de mordre de plus en plus vigoureusement. J’étais sauvé à condition que mes forces ne me quittassent point. Il me menaça, me supplia, voire me battit même avec sa main gauche. Tout cela ne lui servait à rien : sa main droite était fermement emprisonnée entre mes mâchoires comme dans un étau. En fin de compte, il se calma. « Ma belle découverte est désormais foutue, » gémit-il. De grosses larmes roulèrent alors le long de ses joues…
Le temps passa avec une lenteur épouvantable. J’avais l’impression que cette situation durait depuis des heures. Il n’y avait toujours personne pour me libérer.
J’ignore combien de temps nous étions restés couchés de la sorte. Une sueur froide couvrit mon front. Finalement, les forces vinrent à me manquer. Un instant de plus et j’aurais dû lâcher sa main. Enfin, j’entendis des pas. Quelqu’un frappa à la porte. On frappa avec plus d’insistance. La main s’échappa de mes dents. Je ne parvins plus qu’à émettre un faible cri de secours, puis je perdis connaissance.
Lorsque je retrouvai mes esprits, je me trouvais à l’hôpital. L’excitation avait provoqué une violente fièvre en moi. Mon œil droit était naturellement perdu à tout jamais. Quand j’étais guéri, l’assistant du professeur Stötteritz me rendit visite. Il exprima ses plus vifs regrets quant à mon malheur tout en me racontant qu’il était arrivé vraiment in extremis pour me sauver de la cécité totale.
Le professeur Stötteritz de son côté avait dû être interné à cause de son incurable folie.
« Que diantre ! » commenta le jeune homme cultivé qui avait également suivi tout ce récit, « il aurait été tellement plus exaltant si vous aviez pu perdre votre œil à l’occasion d’un combat au service de la Patrie. »

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