Le Spectre infernal

Le Spectre infernal

Par Rudolf Golm

Publié dans Simplicissimus N° 21, 2e année,  21 août 1897
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Il était une fois un curé s’efforçant avec zèle, comme tant d’autres de son espèce, de ramener toutes ses ouailles à la dévotion. Dans tout le voisinage, il était célèbre pour sa croyance stricte, les membres de sa paroisse le craignant fortement. Son regard acéré était capable de pénétrer en tout lieu, de plus, il était doté d’une vue si excellente qu’il distinguait précisément le moindre détail, même les yeux fermés.
Ce délicieux prêtre du nom de Nicodème vivait il y a très, très longtemps. Malgré ses excellentes qualités et sa formidable intelligence, il faisait preuve d’une modestie hors pair, n’étant pas le moins du monde imbu de ses supériorités intellectuelles. Le fait d’être la seule personne de toute sa paroisse à percevoir les choses d’une manière si claire et nette lui paraissait plutôt inconcevable, navré qu’il était qu’aucun autre de ses paroissiens, parmi lesquels se trouvaient cependant un certain nombre d’hommes âgés, réputés d’une grande intelligence, ne soit capable de discerner la vérité éternelle au point qu’il savait le faire lui-même.
C’était pourtant si facile ! Comment était-ce possible d’éprouver la moindre difficulté à distinguer les hommes bons de ceux qui étaient mauvais ? Celui qui appréciait les plaisirs terrestres, celui qui croyait avoir accompli son labeur quotidien en se contentant d’avoir commencé son travail aux premières lueurs de l’aube, ne cessant d’œuvrer jusqu’au crépuscule, celui-ci qui oubliait ainsi son Dieu en pensant que le travail de ses mains était suffisant, estimant que Dieu pouvait se passer de ses prières ferventes : fallait-il hésiter de qualifier un tel homme de mauvais ?
D’un autre côté, celui qui fréquentait ardemment l’église, qui gratifiait la sainte assemblée de ses nombreux dons, qui ne manquait jamais aucune prière, tous ceux qui accomplissaient sans cesse des œuvres si nobles, n’était-il pas tout à fait évident de les considérer comme véritablement bons ? Sur ce front clair et lisse, qu’aucune réflexion persistante, trahissant toujours l’œuvre de Satan, n’incitait à se plisser, dans ces yeux pieux, l’évidence était tout de même aisément déchiffrable pour tout un chacun: ici, nous sommes incontestablement face à une créature agréable à Dieu.
C’est ainsi que Nicodème fit rayonner l’amplitude de son esprit sur la paroisse tout entière, la bénédiction de son discernement soumis à la volonté divine se répandant sur tous ceux au nom desquels il veillait au salut céleste et terrestre. Ceux qui croyaient en une récompense dans l’au-delà étaient unanimes sur le fait de pouvoir y atteindre le plus grand salut, puisque leurs souffrances ici-bas étaient immenses. Dans cet air sursaturé de prières, aucun son joyeux ne se propageait, l’âme ingénue poursuivant joyeusement ses pulsions saines étant proscrite, tout comme l’intelligence spontanée à la recherche de sens derrière les paroles. C’était le règne absolu du sens strict, les toiles d’araignée du dogme étouffant chaque velléité d’un quelconque chant libre, voire glorifiant la jeunesse… …
Puis, un jour, le curé de la paroisse voisine fut appelé afin d’administrer l’extrême-onction à Nicodème. Ce dernier, couché sur son lit étroit, son corps maigre étendu de tout son long, entortillait convulsivement son rosaire autour de ses doigts secs. Ses deux petits yeux marron perçants, surgissant au milieu de sa tête anguleuse aux joues creuses et aux lèvres exsangues étroitement serrées, fixaient le vide, inexpressifs. Sa confession fut brève puisqu’il s’estimait exempt de toute faute ; ayant toujours vécu strictement selon les lois des Saintes Écritures, il avait sévèrement châtié tous ceux qui ne partageaient pas sa foi, ceux s’étaient éloignés ne serait-ce que d’un pouce des saintes prescriptions. Après une douloureuse agonie, il ferma enfin ses yeux tout-voyants. Le verset biblique : œil pour œil, dent pour dent constitua ses dernières paroles…
Le deuil des paroissiens pour Nicodème ne fut pas spécialement mémorable. Probablement était-ce dû au fait qu’ils étaient tous convaincus qu’il évoluait désormais dans un au-delà bien meilleur ? Mais il se peut aussi que ce ne fût pas seulement à cause de cela. Le jour de son enterrement, lors d’une beuverie en compagnie de joyeux drilles, une mauvaise langue prétendit même : « Je suis dégoûté du Ciel à l’heure qu’il est ; je n’ai même plus envie de me retrouver au Ciel si cela doit être en compagnie de celui-là ! »… C’est peu de dire qu’il y a des mauvaises langues partout.
Ce diffamateur aurait tenu un discours bien différent s’il avait été au courant du sort de l’âme de Nicodème après sa mort. Mais évidemment, personne ne pouvait se douter qu’il put y avoir le moindre problème.
Il se trouve que Nicodème n’arriva pas au Ciel. Suite à une désinvolture indigne de la part des anges, le diable reçut carte blanche quant à l’âme de cet homme exquis. Il se hâta donc d’en prendre possession. Dès que ce curé zélé eut exhalé son dernier souffle, un délégué du Seigneur du feu éternel le saisit de ses mains ardentes pour le transporter aux enfers.
Parvenu en bas, Nidodème se mit à regarder autour de lui d’un air étonné. À la vue de la gueule effarante de l’enfer dont jaillissaient d’innombrables langues de feu flamboyantes, il fut saisi de terreur. L’épouvantable fumée épaisse, comme chargée d’une haleine pestilentielle, parvenait à sa poitrine, oppressante et accablante. Nicodème croyait étouffer, mais il sentait dans le même temps qu’il n’allait jamais réellement pouvoir étouffer. La fumée lui brûlait les yeux, lui donnant l’impression de perdre la vue à tout jamais, mais, simultanément, il distinguait les choses avec une acuité qu’il n’avait jamais connue, oui, il était même capable de distinguer les objets autour de lui malgré cette obscurité nébuleuse qui l’entourait. Il pouvait aussi apercevoir les étendues immenses dans lesquelles d’innombrables kyrielles de squelettes grouillaient dans un désordre confus, torturés par des créatures noires ; il parvenait aussi à distinguer des voix isolées qui gémissaient, malgré les hurlements de douleur assourdissants des masses innombrables, émettant des cris étourdissants et tonitruants. De même que quelques créatures difformes foncées l’effleuraient à présent en passant à côté de lui, le pinçant, le battant, le poussant avec une telle véhémence et une telle violence qu’aucun de ses membres ne restait à l’abri de la douleur. Il souffrait véritablement les peines de l’enfer.
« Voici donc le ciel ! » s’exclama-t-il, en proie à l’effroi. Il avait toujours été si intimement persuadé de parvenir un jour au ciel, que l’hypothèse de se trouver éventuellement en enfer ne l’effleurait pas le moins du monde, même pas à la vue des ces horreurs.
« C’est donc ça, le ciel ! » répéta-t-il encore une fois d’une voix forcée, empli d’horreur, tout en fixant la gueule de l’enfer en flammes.
Ces paroles déchaînèrent de vifs éclats de rire moqueurs de la part des diables. Ils poussaient de tels cris sauvages de volupté exubérants que Lucifer lui-même s’étonnait de leurs rugissements turbulents. Il se leva de dessus les flammes ardentes, sur lesquelles il venait de se reposer avec volupté, afin de se renseigner sur ce qui s’était passé pour que ses fidèles entonnassent un rire si inhabituellement gai.
Il fut aussitôt renseigné du cas de cet étrange saint présumant se trouver au ciel. C’est alors que Lucifer en personne fut secoué d’une formidable volupté, son rire couvrant alors largement celui de tous ses serviteurs.
Il se réjouissait diaboliquement de ce plaisir rare. Grâce à l’arrivée de ce plus fidèle croyant de tous les croyants, il comptait alors célébrer un spectacle céleste pour son vieil ami de là-haut. Immédiatement, il dissimula ses cornes, sa queue ainsi que ses griffes et se positionna dans la lueur du feu qui étincelait sauvagement, de manière à ce que, baigné dans la flamme pourpre, il rayonnât d’une ardeur rouge doré. Il appela alors Nicodème.
Au moment même où Nicodème vit surgir ces grands yeux sévères du feu, il était aussitôt intimement persuadé d’apercevoir le visage de Dieu. Il fit un signe de croix, incapable de prononcer la moindre parole, tellement il était ému du caractère sublime de cette image : il était donc véritablement au ciel ! Maintenant, il était devant Dieu… Dieu… il regardait donc Dieu en face ! Il se jeta sur ses genoux, se roula par terre, gémissant et récitant ses prières en geignant, tandis que Lucifer entonnait des paroles creuses avec un pathos gigantesque.
Nicodème redoublait de gémissements ainsi que de geignements. Quelle image mesquine du ciel mais aussi de Dieu le Seigneur avait-il donc constamment porté en lui et ceci jusqu’à présent ! Ce n’est pas de cette manière que ses rêves les plus présomptueux avaient dépeint l’au-delà !… Tandis que les flammes avides ôtaient la chair de ses ossements en le brûlant, il poussait des cris d’allégresse dans son extrême douleur ; tandis que les diables le pinçaient de leurs tenailles ardentes, l’embrochant sur des pieux en flammes, il chantait des psaumes de louanges tout en geignant.
De quelle sottise avait-il donc fait preuve pendant toute sa vie ! Comment avait-il réellement pu être capable de croire que la vie au ciel se résumait à une existence de fainéantise apathique, à la jouissance d’un désœuvrement ruminé à l’infini – quelle impiété ! Désormais, il savait ce que représentait le ciel : ce n’est qu’à travers la douleur la plus grande, la plus innommable qu’il était possible d’accéder au délice suprême ; la béatitude suprême c’était ça, le fait d’endurer un indicible supplice ! Il se réjouissait d’avoir été agréable à Dieu pendant toute sa vie sur terre, puisque le ciel était désormais à lui ! – C’est alors qu’il se jeta avec un cri immense dans le feu vorace.
Pendant ce temps, un grand embarras régnait alors parmi les anges au ciel. Dans sa sagesse clémente, Dieu avait décrété que Nicodème pouvait prendre part au salut éternel, malgré tout le malheur qu’il avait provoqué sur terre. À l’occasion d’une fronde publique, ils avaient donc omis d’accomplir le commandement du Seigneur ! Ils savaient que Nicodème avait été l’ennemi féroce de la sensualité des âmes naturellement joyeuses, ils lui gardaient rancune d’avoir privé un certain nombre de leurs chers êtres humains de toute sorte de joie sur terre. C’est maintenant et suite à leur entêtement, qu’ils craignaient la punition de Dieu. Immédiatement, ils décidèrent donc de racheter leur faute en tentant, grâce à une requête rusée, de récupérer cette âme perdue auprès du Diable. Ils volèrent donc en une kyrielle lumineuse en direction de la gueule enflammée de l’enfer.
Lucifer se frottait les mains lorsqu’il vit venir vers lui ces chers petits enfants. Il les reçut de la manière la plus aimable, tapotant leurs joues, caressant leurs corps lisses. Afin de le maintenir de bonne humeur, ils acceptaient de bonne grâce ses caresses, se sachant incapables de récupérer l’âme de Nicodème sans son accord, à défaut d’assistance divine.
Le Diable se montra alors extrêmement bienveillant, se déclarant prêt à exaucer leur vœu. Cependant à une seule condition, ajouta-t-il avec un sourire railleur : il ne fallait en aucun cas qu’ils usent de force auprès de Nicodème au cas où le saint homme voudrait rester chez lui. – Les anges acceptèrent avec joie, leur projet leur semblant d’avance couronné de succès.
Lucifer fit alors appeler Nicodème. À la vue des anges, celui-ci voulut s’enfuir sur-le-champ. Lucifer lui ordonna de ne pas bouger. Cependant, Nicodème, terrorisé, s’écria d’un ton suppliant en direction de Lucifer : « Seigneur du Ciel, Seigneur du Ciel, ne m’abandonne pas ! Que veulent-elles de moi, ces créatures difformes écœurantes et nues aux visages roses, derrière lesquelles se dissimule le sang du Diable, avec leur doux sourire qui représente le sourire même du péché ! Seigneur du Ciel, délivre-moi de cette apparition diabolique. Renvoie-la, cette engeance infernale, respirant la beauté laide de la volupté !! »
Lorsque Lucifer se mit à rire, tandis que les armées célestes tentèrent d’expliquer son erreur à Nicodème à l’aide d’aimables paroles de réconfort, ce dernier, écumant de rage, ne cessa point de faire le signe de la croix tout en s’écriant : « Loin de moi, loin de moi, volez en enfer, vous et vos voix séductrices, vous exhalez une haleine pestilentielle, votre grâce est l’art du Diable, soyez damnés pour l’éternité, vous qui voulez me détourner du droit chemin à l’aide de la chanson douce du péché sensuel s’élevant de vos lèvres voluptueuses. Loin de moi ! Seigneur du Ciel, chasse-les loin d’ici ! »
Lucifer se leva alors en émettant un rire hargneux, crachant le feu de sa bouche. Effrayés, les anges s’envolèrent au loin, poursuivis par les outrages caves et empoisonnés des enfers.
Ils retournèrent au ciel en pleurant amèrement. Dieu écouta leur plainte avec un sourire clément. Il ne les blâma pas : leurs remords sincères représentaient assez de peine pour eux. – Cependant, il ne voulait tout de même pas laisser Nicodème languir dans les carcans de l’enfer ! Voilà pourquoi il annonça à l’armée des anges qu’à leur tête il allait lui-même se transporter chez Lucifer. Au même moment, il descendit aux enfers à la suite de sa kyrielle lumineuse.
Lucifer, l’ancien adversaire de Dieu, plia ses genoux devant l’Auguste Seigneur avec une humilité exagérée, accompagnée d’un rictus ignoble. De nouveau, Nicodème fut appelé. Les anges s’adressaient à lui : « Dieu, le Seigneur, dans sa volonté impénétrable, a trouvé bon de juger ton âme apte au ciel, l’indicible a même décidé de descendre lui-même afin de te libérer des enfers. »
Mais de nouveau, Nicodème s’écria, écumant de rage comme précédemment, vociférant les malédictions les plus pathétiques. Lucifer cependant, qui, éclairé par les flammes vacillantes, semblait de nouveau rayonner dans les lueurs puissantes du feu, lui imposa le silence. Peu après, une voix clémente et claire se fit entendre, s’échappant de la bouche de Dieu.
« Nicodème, le sot, veux-tu éternellement t’obstiner dans ton aveuglement ? Tu vilipendes la kyrielle lumineuse de la joie éternelle, provenant des mes hauteurs ensoleillées, tu dénigres la beauté joyeuse de la jeunesse exauçant en jouissant la volonté divine– vieil imbécile, pourquoi tu ne t’enfuies donc pas d’ici ? Je te guide dans le royaume du bonheur où le sang reste éternellement chaud et l’esprit éternellement jeune ; je te guide vers des paysages lumineux dans lesquels une lumière bienfaitrice, éveillant les pensées, s’échappe du puits inépuisable du soleil et non pas comme ici où elle dégage une fumée issue des ossements brûlants de funestes malfaiteurs, exhalant une odeur pestilentielle qui perturbe les sens. Je te guide dans le royaume de l’amour incandescent – veux-tu me suivre ? »
Lorsque Nicodème distingua le mot amour, il ne réussit plus à se maîtriser afin de continuer à écouter encore plus longtemps en silence ces paroles de sacrilège. « Spectre infernal ! Spectre infernal ! » s’écria-t-il, « je te connais, tentation étincelante ! Tu es un messager de Satan, toi qui parles à présent. Soyez donc tous damnés, vous qui me parlez des charmes du sang éternellement chaud ! Que l’amour soit maudit ! »
Il s’enfuit auprès de Lucifer, s’agenouillant devant lui, l’implorant de le protéger. Lucifer l’attira vers lui tout en s’écriant triomphalement : « Son âme est à moi, à moi, pour toujours à moi ! » Empli de gratitude, Nicodème leva ses yeux sur lui en poussant des prières d’allégresse comme des hurlements.
C’est alors que la voix de Dieu s’éleva de nouveau, cette fois-ci elle ressemblait à un roulement de tonnerre, tandis que l’armée des anges était éclairée par une lueur aveuglante d’éclairs : « Nicodème, tombe ! La grâce céleste ne sourira plus jamais à aucun de tes semblables ! Sache que la nature resplendissante est l’authentique église dans laquelle mon éloge véritable résonne : la bonne œuvre constitue la plus magnifique des prières. Apprends enfin à le discerner et souffre maintenant, toi, le détracteur de la beauté, le dénigreur de l’amour, l’ennemi de la jeunesse ! »
Les yeux écarquillés par la peur, Nicodème fixait l’armée des anges illuminée par les éclairs. La porte du ciel s’ouvrit dans un énorme fracas, les armées célestes, entourées d’une luminosité infinie s’élevaient en direction du soleil brillant.
C’est alors que Nicodème voulut appeler, voulut crier qu’il avait enfin compris, mais aucun son ne parvint à s’échapper de sa gorge. Il voulut suivre Dieu, languissant de la lumière la plus intense, mais Lucifer le maintenait fermement pressé contre lui.
Finalement, il le lâcha. Dans le même moment, la porte de l’enfer se ferma avec un nouveau fracas effrayant. Lucifer quitta alors le cercle de feu, toute sa créature difforme devint alors visible pour Nicodème, y compris les cornes, la queue et les griffes.
Il s’écroula, effaré.
Avec bienveillance, Lucifer lui enfonça ses griffes brûlantes dans l’épaule, tout en lui disant en ricanant : « Console-toi, saint homme ! Je serai pour toi l’égal de celui que tu étais pour ta paroisse ! »

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