Oui, maman!

Oui, maman!

Publié dans Simplicissimus N° 18, 2e année,  1er juillet 1897
 vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Par Max Hirschfeld

« Viens un peu par ici, Alice !… Allez, approche !… Je n’ai rien contre le fait que tu tiennes compagnie à ta petite sœur pendant que celle-ci joue avec ses poupées, mais tu vas un peu trop loin en te joignant à elle pour y jouer. Tu as désormais dix-huit ans, le moment de jouer à la poupée est passé à tout jamais, une jeune fille se doit d’avoir des centres d’intérêt plus sérieux,… je dis bien des centres d’intérêt plus sérieux, et si tu n’étais pas à ce point en retard par rapport aux autres jeunes filles de ton âge, tu saurais parfaitement de quoi je veux parler. As-tu déjà réfléchi au moins pour une fois à ton avenir ? »
« Oui, maman ! »
« Me voilà réjouie, car je craignais être contrainte de t’ôter de force le biberon de la bouche. Redresse-toi donc pour une fois, présente-toi face au miroir… D’ailleurs, je voudrais bien que tu te regardes un peu plus souvent dans la psyché. Du point de vue d’une jeune fille qui est tout sauf laide, tu négliges beaucoup trop ce meuble. Une coquetterie modérée est la mère de toutes les vertus féminines. Mais, permets donc que j’atteigne l’objectif de mon discours. Je ne sais d’ailleurs pas très bien comment commencer … bon, j’y vais franchement, as-tu jamais songé au fait que tu pourrais te marier dans un avenir proche ? »
« Oui, maman ! »
« Bon, très bien,… je craignais que tu ne fusses plus prude encore,… ça n’est plus de mise à l’époque actuelle. De nos jours, ce ne sont plus les mères qui vont à la chasse aux maris pour leurs filles,… tout au moins cela se passe comme ça seulement dans les cas les plus rares,… aujourd’hui, les jeunes filles doivent se prendre en main elles-mêmes, se saisir de l’occasion s’il y en a une qui se présente, … quelque chose d’acceptable naturellement, je veux dire. J’ai cependant tenu compte de ton infantilité et de ton inexpérience, j’ai donc regardé autour de moi, … malheureusement, je n’ai rien trouvé de très adapté, voire je n’ai pu découvrir que partiellement,… jusqu’au moment où j’ai eu une idée dont je peux être fière en tant que mère. Connais-tu monsieur d’Eichstädt ? »
« Oui, maman ! »
« Bien, donc, ce Martin d’Eichstädt serait un gendre comme il nous plairait, un bon garçon avec une éducation solide, il a une bonne et agréable situation. Et je vais te dire une chose, mon enfant, je l’ai observé lorsqu’il est en conversation avec toi,… et je me vante d’être bonne observatrice,… il a décidément un petit penchant pour toi. Il s’agit maintenant d’attiser cette étincelle. Alors écoute-moi bien, lorsqu’il cherche ton regard, tu ne dois pas te détourner timidement. Regarde-le droit dans les yeux, c’est-à-dire non pas hardiment, mais plutôt doucement et intimement,… tu dois alors progressivement augmenter le degré de l’intimité, … … …. mais, Alice, tu souris si étrangement, aurais-tu déjà échangé de tels regards avec monsieur d’Eichstädt ? »
« Oui, maman ! »
« Ne baisse pas les yeux, mon enfant, il s’agit là d’une honte déplacée. De tels badinages n’augmentent non seulement l’attrait de la vie, ils sont aussi indispensables pour atteindre l’objectif que nous les femmes poursuivons constamment, je veux dire l’ambition de fonder une famille. Je ne suis pas le moins du monde fâchée que tu aies commencé, … …. …. car là aussi nous arrivons à un point où il n’y a que le premier pas qui coûte. Mais si Martin d’Eichstädt n’est pas un obtus,… et il n’en est pas, ma connaissance des hommes ne me fait que très rarement défaut, …. il commencera bientôt à donner une expression plus directe à son penchant pour toi. Il prendra, par exemple, furtivement ta main pour la serrer. La bienséance exige que tu la retires, du moins dans un premier temps. Plus tard, tu pourras,… … mais, mon enfant, je ne veux pas croire que tu n’accordes aucune attention à ce que je te dis ? Tu n’es tout de même pas si intelligente que cela pour ne pas avoir besoin de conseils de ma part. Ou alors, toi, la petite cruche, aurais-tu déjà serré la main de monsieur d’Eichstädt de la manière dont je parlais tout à l’heure ? »
« Oui, maman ! »
« Tu me fais peur, Alice ! Alors là, vraiment… vraiment… …. … ? Mais non, je peux tout à fait imaginer comment cela s’est passé. Le bon monsieur d’Eichstädt était un tout petit peu hardi, peut-être légèrement trop hardi pour un monsieur bien élevé de la bonne société, … et toi, par respect, tu n’auras pas osé bouger, dans ta naïveté, tu auras peut-être même ri… … … mais tout cela est maintenant égal, tenons-nous en à la réalité pure, et là, il faut que je m’exprime clairement,… hum !… oui, il ne m’est pas tout à fait désagréable de savoir que vous êtes déjà parvenus à ce stade. Puis, laisse-nous en arriver au dernier … ou peut-être à l’avant-dernier … ou… … ne me regarde pas d’un air si sot, Alice, tu es en train de me perturber,… je te demanderai alors quelques semaines plus tard : t’a-t-il embrassé ? »
« Oui, maman ! »
« Qu’est-ce à dire, Alice ? Oui, maman ? Es-tu réellement en train de vouloir me dire que vous en êtes déjà là, qu’il t’a … que vous vous êtes embrassés ? »
« Oui, maman ! »
« Alors là, je reste sans voix. Les mots me manquent réellement. Bon, laisse tomber, … il n’est pas nécessaire que tu commences à pleurer si lamentablement. Bien évidemment, tu as eu tort, de cette manière derrière mon dos,… mais pourquoi ne te pardonnerais-je pas, si tout cela aboutit finalement à un dénouement heureux ! J’avais une très bonne amie,… lorsqu’elle était jeune, elle a agi exactement comme toi… en fin de compte c’était encore pire,… et tout s’est finalement très bien passé… … … Seigneur du Ciel, pourquoi cette fille sanglote-t-elle donc à fendre l’âme … … Alice, Alice, je ne te fais même pas de reproches,… … chut ! chut ! Tais-toi,… Lisette arrive,… elle espionne tout… … … «
(La femme de chambre apporte une carte de visite. La mère, surprise, lit le nom, s’éloigne et revient une demi-heure plus tard. Alice est toujours en larmes.)
« Tiens, Alice, qui crois-tu qui est là ? Martin d’Eichstädt ! Il vient de demander ta main… »
Alice (se jetant violemment sur la poitrine de sa mère) : « Oh, mon Dieu, maman, il était vraiment … vraiment … … … grand temps … … … … ! »

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