Les carpes du lac des Possibles

Les carpes du lac des Possibles

Une légende

Par Ign. Oramus

Publié dans Simplicissimus N° 5, 2e année,  1er mai 1897
 vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

L’abbaye des Carmes étire délicieusement ses murs d’une blancheur éclatante le long de la rive accueillante. Tout en bas, dans les profondeurs des flots sombres du lac des Possibles, un peuple contemplatif de carpes menait une vie paisible et épicurienne. Cependant… un certain nombre de personnes qualifieraient une telle vie de désespérante. Avec une délectation avantageuse, les carpes se vautraient dans la boue du fond, elles buvaient, mangeaient, s’accouplaient, engendraient des descendants, puis mouraient, voilà toute leur vie. Pas le moindre soupçon d’une réflexion plus élevée sur la vie n’avait atteint ces profondeurs. Elles n’avaient aucune idée de l’existence de revendications sociales, d’ambitions éthiques, de problèmes politiques ou de développements culturels dont l’époque actuelle est si impérieusement friande. Cet étang était leur royaume, en dehors de lui, elles ne ressentaient nul besoin d’une autre exigence, oui, comblées et stupides, elles ignoraient l’existence d’un monde plus vaste et plus grand en-dehors de leur propre univers. Aucune d’entre elles n’avait jamais eu la moindre pulsion d’émerger de son bourbier sombre et profond afin d’atteindre des régions plus élevées.
« Frère Guardian ! » vociféra le prieur de l’abbaye des Carmes.
« Qu’ordonne mon maître ? » geignit celui-ci, bouleversé, tout en tortillant confusément les bouts de son tablier, ne flairant rien de bon.
« Guardian, quo usque tandem ! Pour combien de temps encore devons-nous nous contenter de lait et de brioches à la vapeur le vendredi ? »
« Mais, mon Prieur, ce n’est pas…, cela dépend… »
« Silence ! N’ai-je pas fait construire cette vénérable abbaye en cet endroit afin de pouvoir réconforter le palais avec des plats de carême dignes de ce nom. Cet étang, ne recèle-t-il pas les plus goûteuses carpes de toute la région ! »
« Pardonne-moi, oh mon Prieur ! La faute ne réside pas chez moi. Ne vous fâchez point contre le maître de cuisine, croyant qu’il ne sache pas dignement fêter le saint commandement du carême ! Mais comment puis-je braiser ce que je ne parviens pas à mettre à la poêle ? Frère Melchior et Frère Eusebius rament depuis avant-hier sur la surface de l’étang, munis de filets et de cannes à pêche, mais ils n’ont effectué aucune prise. Cette engeance est comme ensorcelée. »
« Bah, balivernes ! »
« Réellement ensorcelée, mon Prieur ! Le diable doit être caché dans cette poiscaille, pour qu’elle ne se laisse point capturer. Frère Eusebius l’a dit également, et c’est vrai. Vous devriez les faire exorciser ! »
« Ne dis pas de sottises, » répliqua le prieur, cependant, il se mit réfléchir tout en déambulant, puis, finalement, il ordonna : « Va chercher Frère Jean ! »
Le frère sollicité apparut aussitôt. C’était un jeune homme pâle, aux traits prononcés, aux boucles noires retombant abondamment sur ses épaules et sa nuque, aux yeux luisant d’une ardeur intérieure.
« Tu m’as mandé, Prieur. »
« Jean, les carpes du lac des Possibles se sont conjurées contre nous, elles ne veulent pas se laisser attraper. Que nous conseilles-tu, »
Après un moment de réflexion, le jeune homme répondit :
« Mon Prieur, comme tu le sais, je possède quelques pouvoirs secrets ! Laisse-moi plonger au fond du lac, je m’en vais discuter avec elles. »
Le prieur, certes bien au courant de la spécificité magique du jeune homme qui avait déjà fait adhérer tant de prosélytes à la croyance, se renseigna pourtant auprès de lui tout en secouant la tête : « À quoi bon ? »
« Je vais tenter de les faire convertir à l’église, » répondit celui-ci, puis il disparut.
Il descendit près de l’étang, non sans s’être oint au préalable les lèvres d’un baume miraculeux, possédant le pouvoir magique de rendre sa voix intelligible pour toutes les créatures, puis, prononçant une brève prière, il plongea dans les flots d’un bleu sombre. Arrivé en bas, il rassembla toutes les carpes autour de lui, tout en commençant à leur prêcher. Il leur fit la démonstration de la platitude, de la banalité, de l’étroitesse, voire du péché de leurs activités actuelles, puis il évoqua l’existence d’un vaste monde supérieur d’une beauté merveilleuse, en dehors de leur bourbier moisi, de cette vallée de larmes emplie de l’avidité voluptueuse et fichue de la chair ; il disserta d’un royaume du soleil où des êtres plus évolués progressent dans une lumière éthérée, où les fleurs multicolores s’épanouissent somptueusement, les oiseaux chantent délicieusement, dans lequel tout un chacun respire, le torse bombé, un élément plus pur, plus libre, le royaume d’un délice resplendissant, bref, la mer d’un bonheur sans fin. Elles aussi, elles seraient susceptibles d’accéder à cet au-delà supérieur, il leur suffisait de se détourner des pulsions basses et monotones de leur marais de larmes, elles n’avaient qu’à se libérer de leur mécréance désespérante, de finir par tuer leur nature pécheresse dans l’œuf, elles n’avaient qu’à nager en pèlerinage à la limite de la surface de l’eau, là-haut, en cet endroit même où déjà, la lueur de l’au-delà commençait à se faire jour dans leur sombre élément. C’est là que les saints hommes les recevraient afin de les introduire dans le royaume étincelant de la promesse du paradis et de la rédemption.
Les carpes burent les paroles extravagantes de cet étranger insolite, beaucoup d’entre elles se mirent à réfléchir pour ensuite se convertir. Puis elles montèrent à la surface de l’eau comme il le leur avait ordonné, curieux de découvrir cet autre monde tellement merveilleux. Frère Melchior et Frère Eusebius remplirent alors leurs filets avec délectation, les hissant vers le royaume magnifique de l’air et du soleil, où les fleurs s’épanouissaient et les oiseaux chantaient, où des êtres plus évolués, le torse bombé, respiraient l’élément divin dans le noble plaisir de l’existence.
Car Frère Jean ne leur avait pas menti.
Cependant, ces pauvres petits poissons ne ressentaient rien de toutes ces joies d’un monde meilleur. C’est qu’ils étaient morts…
Nonobstant, le prieur ainsi que les frères pouvaient désormais se régaler de délicieux repas de carême.

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