Se démarier

Se démarier

Une invention non brevetée

Par Hugo Klein

Publié dans Simplicissimus N° 2, 2e année,  10 avril 1897 vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

À notre époque, l’esprit d’invention triomphe, toutefois, personnellement il ne me satisfait pas tout à fait. En effet, je trouve que l’inventivité esquive justement les problèmes dont la solution correspondrait exactement aux besoins les plus impératifs. Par exemple, un nombre important de pompes a déjà été inventé, mais, parmi cette multitude il n’y en a toujours pas une seule, elle serait pourtant aisée à construire, peu onéreuse de surcroît, qui soit capable d’alléger en toute autonomie des nantis cousus d’or d’une manière totalement fiable et sans entrer en conflit avec la loi. Au sujet de cette invention, je ne pense absolument pas à la maladie chronique de certains petits états ambitieux, ni à la cupidité de certains grands états malades, ayant perdu leurs moyens de répression. Je ne fais que songer aux besoins de l’homme moyen à qui l’Europe n’avance rien, ni les balles, ni l’argent, à cet homme moyen à qui il incombe de chercher son crédit en tant que petite entreprise, et qui, faute de machines adaptées, n’est pas en capacité de se hisser au niveau de la grande industrie.
Un autre de ces problèmes non résolus jusqu’à présent dont la solution est pourtant attendue avec un désir ardent consiste dans le démariage. Rien que cette idée serait à même de redresser un certain nombre d’esprits opprimés. Le mariage, comme le disait autrefois un homme plein d’esprit, c’est comme le sauna, ceux qui sont à l’extérieur veulent s’y engouffrer et ceux qui sont dedans aspirent à en sortir. Il se trouve qu’il est justement très facile d’y entrer, mais par contre extrêmement difficile de s’en libérer. C’est un très grand méfait. Très fréquemment, il est même totalement impossible de s’en dégager. Qui sait à quel moment ce grave problème sera définitivement résolu d’une manière qui ravira l’humanité toute entière ! En attendant, je peux me vanter de proposer un substitut aux esprits tourmentés et accablés, celui-ci fournit l’illusion (indolore et sans le moindre scandale) d’une manière telle qu’il donne l’impression d’une réalité des plus agréables. Mon invention repose sur une base tout à fait scientifique, même si son résultat n’en est que provisoire et passager, je suis malgré tout persuadé que c’est à cause d’elle que l’on me comptera un jour parmi les grands bienfaiteurs de l’humanité pour toute l’éternité.
Mes lecteurs attentifs, pleins d’espoir et hautement estimés connaissent sans aucun doute les principes sur lesquels est basé le kinétoscope. C’est une succession extrêmement rapide d’une série infinie de photographies d’objets, de personnes et de groupes en mouvement. L’enchaînement rapide de ces images, effectué par la rotation d’une machine, permet d’obtenir un tableau en mouvement constant. Nous y voyons, par exemple, une danseuse apparaître sur scène, saluer le public, envoyer des baisers à ses connaissances dans les loges, commencer, puis finir sa danse, de son plus joli lever de jambes, sur les pointes des pieds, avec tout ce tourbillon qui la chasse d’un côté de la scène à l’autre, les tutus voltigeant, tellement soulevés et gonflés par les masses d’air qu’ils ne paraissent nullement gênants. Si une musique pouvait retentir au moment de cette danse, l’illusion serait parfaite, on pourrait ainsi se croire véritablement assis au théâtre.
De la même manière, le kinétoscope est donc capable de nous restituer l’image vivante d’un mariage ainsi que celui encore plus mouvementé de la vie de couple. Comment alors, si ces mêmes images étaient visibles devant l’œil du spectateur dans l’ordre inverse ? En un tournemain, le spectacle captivant et réjouissant d’un démariage ne se déroulerait-il pas devant nos yeux éblouis dans une action vivante, réelle et véritable ?
Admettons que les photographies du kinétoscope aillent jusqu’à la fin de la première année révolue du mariage. La première photo (dans l’ordre des prises de vue, la dernière) nous montre l’image de la belle-mère, souriant d’un air menaçant, qui vient de débarquer sur l’invitation insistante de son gendre avec cinq valises et treize cartons à la maison. D’un de ses deux bras elle serre sa fille réjouie sur son cœur, tandis qu’elle fait signe à son gendre, d’un mouvement majestueux de l’autre, pour qu’il règle les frais des porteurs. La machine se met alors en route et le démariage peut commencer. Les bras de la belle-mère se desserrent, elle recule comme une ombre puis disparaît à travers la porte y compris les cartons qui l’ont précédée et les valises que l’on apporta à sa suite. Nous observons ensuite le mari reprendre de la main de la bonne la lettre grâce à laquelle cette très chère fut invitée, puis la lettre se rouvrir et se désécrire. Nous apercevons le vase chinois brisé se reconstituer, celui-là même que l’épouse avait jeté à terre au mépris total de la valeur de la pièce afin de vaincre les dernières résistances de son époux. Le médecin, appelé à la rescousse pour calmer la crise de nerfs, s’éloigne. Puis, nous découvrons la crise de nerfs, les larmes, les sanglots de la jeune femme, ses crises d’évanouissement, les fréquentes scènes de disputes et de querelles dans la maison. Ces manifestations deviennent cependant de plus en plus gracieuses, la jeune femme se transforme, elle est curieusement de plus en plus gentille, son regard est plus doux, son sourire devient progressivement plus affectueux… eh oui, c’est que nous nous démarions, nous sommes de nouveau transportés dans les plus belles semaines de la lune de miel… Regardez ! Pendant cette période faste, elle reprise même avec amour les chaussettes de son petit homme adoré, la repriseuse disparaît alors lentement faisant place à ce méchant trou que sa main jadis si diligente masqua grâce à tous ces fils croisés… Maintenant, c’est le retour de notre couple de son voyage de noces ? Non, il effectue de nouveau ce voyage à Vérone, en passant par la tombe de Roméo et Juliette, à travers toute l’Italie jusqu’à Naples, puis de retour en passant par Venise. Lentement, la voiture recule alors de la gare jusqu’à la maison natale de la mariée où l’on admire les cadeaux du mariage. La voilà de nouveau dans sa robe blanche, la couronne de myrte toute fraîche fleurit, le long voile flotte au vent… Les voici debout devant l’autel. Ça, c’est la scène principale du démariage. Le prêtre délie les mains jointes, il rend le consentement aux amoureux, la vierge souriant chastement est reprise sous la bonne garde de sa maman, quittant l’église à ses côtés. Le marié en habit de cérémonie, chapeau claque et chaussures vernies, recouvre petit à petit son apparition de célibataire.
Terminé ! Le kinétoscope a dévidé la dernière image. Seul le vide observe le spectateur. Il pose la main sur son front, tout est donc vraiment fini, ça n’était alors qu’un beau rêve ?… Malheureusement, ça n’en était pas plus. Pendant une petite heure, il s’est démarié avec délice… mais uniquement en images !… Par ailleurs, il est aussi fermement marié qu’avant…
Je sais bien que mon invention ne peut pas satisfaire tous les désirs, habituellement si hardis. Mais par moments, ne serait-ce qu’une petite illusion ferait le plus grand bien, même s’il est impossible d’offrir une réalité plus réjouissante.
Le processus du démariage, tel que je l’ai décrit ci-dessus, fonctionne pour tous les époux, car c’est partout la même chose. La même belle-mère… le genre de robe qu’elle porte, à rayures ou bien à pois, lorsqu’elle aménage est complètement égal. Les mêmes scènes de ménage… que ce soit un vase, une assiette ou une carafe d’eau qui est brisé, que le médecin soit jeune ou vieux, qu’il porte une barbe ou non, n’a aucune importance. La même repriseuse… que le trou dans les chaussettes noires soit plus petit ou plus grand d’un centimètre ne joue aucun rôle au moment de la lune de miel. Le même voyage de noces… chez tout le monde il passe par exactement les mêmes tunnels. Les mêmes scènes devant l’autel…  toutes ces alliances lentement retirées des doigts se ressemblent comme deux gouttes d’eau !…
Ainsi des milliers et des milliers de personnes peuvent assister en même temps à la même représentation du kinétoscope et jouir du même démariage avec un étonnement croissant. À la fin, ils se sentiront tous célibataires pendant un instant… sans avoir bu du mousseux, sans avoir plaisanté avec un marin au bal masqué.
Je n’ai pas fait breveter mon invention charmante car je suis content que l’humanité toute entière puisse s’accorder ce petit plaisir innocent que de pouvoir parfois se démarier de cette manière discrète. Certes, ce n’est qu’une fantasmagorie… mais un pauvre écrivaillon de feuilletons est au moins content d’avoir réussi cela…

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