Une exécution

Une exécution

Publié dans Simplicissimus N° 30, 1ère année,  24 octobre 1896
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

Par Mathieu Schwann

Une matinée magnifique m’accueille et me souhaite la bienvenue à travers la fenêtre grande ouverte. Sur la vaste prairie devant moi, les faucheurs sont déjà à pied d’œuvre. J’entends le bruissement grinçant de leurs faucilles. La cigogne dont je parviens encore à distinguer le nid au loin, sur la cheminée d’une maison à côté de l’église, vient de passer en volant. Le champ de blé tremble sous le vent rafraîchissant qui l’effleure, tandis qu’une alouette grisolle tout là-haut dans cette splendeur matinale de couleur gris-bleue. Il est encore très tôt, à peine six heures. Je voudrais tant pouvoir jouir de cette matinée et de sa beauté parfumée, cependant mes yeux brûlent, brûlent à cause de ces pleurs épouvantables qui ne parviennent pas à donner naissance aux larmes. Par moments, une convulsion fiévreuse secoue mon corps. Je viens de rentrer d’une exécution.
Je suis le substitut du procureur. Le jugement avait été prononcé avant-hier. J’avais vu la jeune fille, l’accusée. Elle était belle, âgée d’à peine vingt ans. Ses cheveux châtain, d’un châtain doré, caressaient ses épaules en retombant en bas le long de son dos. La compassion m’avait certes touché pendant un petit moment, mais ce fut de courte durée puisque j’étais habitué à « de telles affaires ». Lorsque l’on éconduisit la jeune fille, je songeai seulement : « Après-demain, à la même heure, elle ne sera plus. » En l’espace de vingt-quatre heures, telle avait été la sentence.
Le procureur m’avait au préalable demandé de lui apporter une tasse de café noir très fort le lendemain matin, une demi-heure avant l’exécution. Je m’en chargeai, je quittai donc la pièce dès qu’il arrivât afin d’aller lui chercher ce breuvage d’un parfum suave et fort. Je dus alors traverser la salle dans laquelle l’estrade avait été construite. Ce n’était pas un grand échafaud, il était au contraire relativement petit. En me mettant sur la pointe des pieds et en levant mon bras, je pouvais quasiment toucher de la main le nœud coulant destiné à entourer le cou de la jeune fille. Quelques marches conduisaient sur l’échafaud. En face, une deuxième estrade d’un bois similaire avait été construite, destinée, elle, aux représentants de la loi. Un simple fauteuil avait été ici également surélevé de deux marches par rapport au plan de l’estrade. Un seul regard me suffit pour m’imprégner de cette image toute entière. Je vis tout, jusque dans ses plus infimes détails, je vis également que la corde n’était pas particulièrement épaisse. Elle n’avait même pas l’air d’être très dure, mais plutôt souple, elle était de couleur gris-blanc. Lorsque j’eus encore en main la porte séparant les appartements du procureur de cette salle, je vis un homme vêtu d’un costume noir qui examinait le dispositif électrique provoquant l’abaissement et le rétablissement de ce petit marchepied sur lequel la pauvre créature devait monter afin qu’on lui passât la corde autour du cou. Ce petit escalier composé de cinq marches s’abaissa une fois, deux fois presque sans bruit, puis se redressa de la même manière, tandis que, quelques secondes plus tard, la corde fit un soubresaut d’environ deux pieds en hauteur avec une rapidité stupéfiante. L’homme qui appuyait sur le bouton m’observa avec un hochement de tête satisfait.
« Ça marche ? » demandai-je en passant.
Il acquiesça.
Je sortis alors pour aller chercher le café.
Peu après, muni de ce dernier, j’entrai dans le cabinet du procureur. Je fermai la porte derrière moi. Nous fûmes seuls. Un silence inquiétant régnait dans la pièce. Le procureur ne prononçait pas un seul mot. Il arpentait la pièce avec une mine grave, d’une gravité terrible, tantôt remettant en place un objet quelconque sur son bureau, tantôt remuant le café dans sa tasse, qu’il vida promptement en quelques gorgées rapides. Un frémissement d’horreur s’empara alors de moi. Je ressentis une crispation violente au niveau de la gorge. Puis, soudain épouvanté, j’énonçai en insistant :
« Monsieur le Procureur, si nous demandions la grâce maintenant, cela pourrait-il avoir encore une quelconque utilité ? »
Il me regarda comme s’il s’était brusquement trouvé face à une personne ayant subitement perdu la raison. Puis il secoua la tête. C’est alors qu’un deuxième frémissement d’horreur s’empara de moi, puis je réalisai soudain avec une terreur abominable : « C’est ton enfant ! »
J’ignore la raison pour laquelle je réalisai cela seulement en cet instant. Je ne savais plus quel était son nom, je ne savais plus non plus quel était le mien, j’ignorais ce qu’elle avait commis. La seule chose que je savais c’est qu’elle devait mourir, là, tout de suite, de mort violente, provoquée par la main d’un être humain. Je redemandai encore, les yeux brûlants, le cœur tremblant :
« Monsieur le Procureur, si je demandais la grâce quand même et que vous vouliez bien m’accorder votre appui, cela ne servirait-il donc à rien ? »
« Non, mon cher, il est trop tard. »
« Bon sang, si vous me disiez maintenant que cela pourrait avoir encore une quelconque utilité, si vous vouliez bien attendre mon retour, je me mettrais à courir, à courir, à demander, à pleurer, à implorer jusqu’à obtenir la grâce et à vous l’apporter ici. »
Il secoua la tête. Puis il dit : « Il n’y a plus que neuf minutes. »
Mes larmes se mirent à couler à flots. « Monsieur le Procureur, que se passera-t-il ensuite avec la morte ? »
« Le professeur d’anatomie a fait préparer là-bas la grande salle. Pas loin de cinq cents personnes assisteront à l’autopsie. L’exécutée sera immédiatement transportée là-bas. »
« N’aurai-je donc plus le droit de m’approcher de la morte ? Je voudrais fermer ses lèvres, ses yeux avec un baiser. »
« Ce n’est pas possible. »
Je tombai alors à genoux. « Monsieur le Procureur, voyez-vous, jadis, à des époques plus sauvages, le corps des exécutés était rendu aux parents, à la famille, aux amis. Laissez-moi le corps de mon enfant ! Protégez mon enfant de ces expérimentations horribles qui seront effectuées sur ses membres ! Laissez-moi mon enfant, mon pauvre, pauvre enfant ! Ordonnez que l’on me rende la morte ! »
« Ce n’est pas possible. La délinquante est échue à la justice. L’amour n’a plus aucun droit sur elle. Cette affaire doit prendre son cours réglementaire. »
Je fus alors là, debout, ne sachant plus quoi dire. Les tintements plaintifs du glas qui sonne s’approchèrent en tremblant de la fenêtre.
« Venez ! » dit le procureur. « Il est temps. »
Je le suivis mécaniquement, en silence. La dernière sentence de l’homme résonna cependant de manière terrifiante en moi, de manière infiniment terrifiante : L’amour n’a plus aucun droit sur elle. Un effroi impuissant m’absorba tout entier.
Dès que nous fûmes entrés dans la salle de justice, la jeune fille y fut introduite. Un prêtre la précédait, portant une petite croix dans sa main. Puis, je ne vis plus qu’elle. Pâle, pâle, oh, qu’elle était pâle ! Elle avança, les pieds nus, vêtue d’une longue chemise blanche. Les boucles, les belles boucles châtain doré entouraient encore ses épaules. Une corde liait ses mains. Ses yeux, ses très chers yeux marron, regardaient fixement au loin, loin devant elle, dans le vide. Elle observa la salle d’un regard presqu’empreint de folie, touchant de ce regard tous les objets, toutes les personnes pendant un bref instant. Puis il se posa sur moi. Nous nous observâmes, en silence, en silence, puis un frémissement d’horreur parcourut son corps. Sa conscience s’était éveillée grâce à mon regard. Nous n’entendîmes point les paroles du procureur, nous ne fîmes nullement attention aux prières du prêtre. Elle ne sentit pas que le bourreau lui coupait les cheveux derrière la tête de quelques coups de ciseau rapides, ses beaux cheveux qui avaient jadis fait sa fierté et sa joie. Elle ne vit que moi, et moi, je ne voyais qu’elle. Ce furent des regards déchirants, des regards tourmentant l’âme, que nous nous envoyâmes. « Oh, qu’un seul de ces regards puisse se transformer en coup de poignard, je voudrais tant te préserver de tout cela ! » cette pensée me traversa la tête. Puis, le bourreau lui posa un bandeau sur les yeux. Alors, je m’avançai.
Je fis signe au procureur de se taire. Je fis signe au prêtre pour qu’il cesse ses prières monotones. Ils m’obéirent tous. Le bourreau ne regarda plus que moi. Un silence oppressant pesa sur toute l’assemblée. C’est alors que je me mis à parler : « Mon enfant, sois calme, je suis avec toi ! Je te prends sur mon cœur et je t’embrasse. Regarde, comme cela, comme cela, tout doux, comme je le faisais si fréquemment lorsque tu étais petite fille et que tu t’endormais entre mes bras. Maintenant, tu dois également dormir… Dors, mon enfant ! Sois calme et paisible ! »…
Les lèvres de la pauvre remuèrent. « Que veux-tu me dire encore, mon enfant ?… Viens, dis-le moi, tu sais bien à quel point je t’aime. »
« Quelqu’un… quelqu’un qui m’aime encore ! »… gémit-elle. « Oh, mon bon, comme je te remercie ! »
Je vis ses lèvres dessiner un faible sourire. Je vis aussi la larme claire qui se fraya un chemin à travers le bandeau devant ses yeux pour perler le long de sa joue. Puis je me remis à parler :
« Tu ne dois pas me remercier. Tu le sais bien, l’amour n’en a pas besoin. Sache encore une fois que l’amour vit encore, qu’il tremble autour de toi de toute la chaleur de son cœur, de toute sa tendresse. C’est grâce à cette connaissance qu’un être humain peut mourir. N’est-ce pas ?… N’est-ce pas un seul immense bonheur qui nous échoit, lorsque nous apprenons que quelqu’un nous aime encore ? Vois-tu, mon enfant »… je donnai à cet instant le signe au bourreau de lui poser lentement la corde autour du cou. Comme jamais à aucun moment de ma vie auparavant, je fus maître de tous mes sens en cet instant. Je considérai tout, et tandis que l’homme exécuta délicatement, précautionneusement et doucement mon ordre muet, je continuai à parler à la jeune fille… « vois-tu, mon enfant, ce bonheur, tu l’as obtenu malgré tout. Si j’en avais le droit, je poserais mon bras autour de ton cou, je t’attirerais sur ma poitrine, puis j’ôterais ta pauvre vie tremblante d’un baiser dans ton sommeil pour que tu ne t’aperçoives de rien. Mais je n’en ai pas le droit. Alors, imagine-le ! Imagine-toi, maintenant… ton père t’entoure de ses bras… tu reposes maintenant sur sa poitrine… tes chers yeux le saluent pour la dernière fois, puis elles se fermeront. Tu reposes dans les bras de l’amour. N’est-ce pas un doux sommeil ? Ne ressens-tu pas une sensation de bien-être intime qui s’empare de toi ? Je te caresse la joue tendrement de ma main, je caresse doucement ta petite tête, je te porte sur mon cœur, fidèlement, familièrement, jusqu’à ce que tu dormes, jusqu’à ce que ton œil fatigué se ferme. Je veux t’embrasser tendrement comme jadis lorsque tu étais encore enfant et que tu tendais tes petits bras si mignons vers moi quand je rentrais. Tu vois, c’est comme cela que tu t’endormiras, que tu pourras rêver de bonheur, d’amour, de l’amour de ton père. Désormais, sois gentille et calme, n’aie pas peur car je suis auprès de toi et je le resterai. Ferme tes yeux, mon enfant bien-aimé, aimé de tout mon cœur ! »…
C’est alors que le marchepied s’abaissa. La corde fit un soubresaut. En l’espace d’un instant, tout était fini. J’avais donné un signal silencieux au bourreau lorsque je m’étais aperçu que les lèvres de celle qui m’écoutait attentivement esquissèrent de nouveau un sourire béat. Je vis encore que l’on descendit son corps allongé, qu’on le posa dans un cercueil grossier. Puis, je m’écroulai…
Mais, même couché de la sorte, j’entendis tout. Des portes s’ouvrirent et se refermèrent. Des pas discrets résonnèrent. Une voiture quitta les lieux faisant un bruit de ferraille sur les pavés de la rue. Le glas cessa de sonner. Mes pensées précédèrent la voiture jusqu’à la salle dans laquelle l’autopsie était prévue. Je vis la grande assemblée curieuse et silencieuse. Je vis discourir le professeur et ses assistants de manière la plus sérieuse et attentive… Puis on apporta la morte. Un beau jeune cadavre, la tête était recouverte. Les gens l’observaient, devant la beauté de ce corps la curiosité frivole disparut de leurs traits, une sorte de compassion s’empara de la salle.
Mes yeux…Mes yeux !… Oh, qu’ils me brûlaient !… Et mon cœur, mon cœur blessé à mort… comme il tremblait ! « L’amour n’a plus aucun droit sur elle ! »… C’est là que la vengeance naquit en moi. Une colère terrible s’empara de moi. Ces hommes qui jugent là d’autres hommes en les qualifiant de criminels sont eux-mêmes des criminels. Une décision se fit jour : Vengeance, vengeance contre tous ceux qui avaient assassiné mon enfant ! Leur action violente sera terrassée par la violence. Aucun moyen ne sera trop féroce, trop horrible. Le plus terrible sera le meilleur. Je leur poserai la question, je demanderai à tout un chacun s’il accepte la peine de mort ? S’il dit « oui », je le terrasserai comme on terrasse une bête féroce. Piétiner, terrasser, fusiller, poignarder… je le veux… je le veux…
Je me réveillai un émettant un cri effroyable. Une belle matinée pénétrait à travers ma fenêtre. La belle petite azalée couverte d’une centaine de fleurs d’un rouge sang que m’avait offerte ma bien-aimée pour mon anniversaire était posée à gauche de la fenêtre. Les rayons du soleil matinal dansaient dans les flots des fleurs rouges. Cependant, une fleur était tombée, elle était en train de se faner sur le plateau de la table. Mes yeux continuaient de brûler. C’est alors que je me souvins de mon horrible rêve, je me mis alors à trembler, à trembler jusqu’à ce qu’enfin un flot de larmes éteignît cet embrasement des paupières. Ce que je vécus pendant cette nuit dans mes rêves était si terrible qu’aucune réalité ne saurait être plus horrible, et pourtant, la réalité est encore plus effroyable car mon rêve n’avait rien d’irréel. Je continuais à entendre les paroles du procureur : « L’amour n’a plus aucun droit sur elle ! »… Encore et toujours, ces paroles me révoltèrent, m’incitant à des idées de vengeance, même encore maintenant alors que j’étais réveillé. Cependant, mes pensées et mes sentiments que le rêve de cette nuit avait si puissamment bouleversés retrouvèrent finalement leur chemin de retour dans leur foyer calme, puis l’éclat brillant de soleil de ce jeune jour m’annonça : « L’amour a droit sur tout, le jour viendra où il sera enfin vainqueur dans le monde des hommes, où la soif de vengeance brutale et cruelle des hommes n’osera plus se couvrir du manteau rayonnant de pourpre dérobé à la justice. »

 

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