Simplicissimus

Riccolo

ou

Le laurier dédaigné

(Sans mention d’auteur)

Publié dans Simplicissimus N° 29, 1ère année, 17 octobre 1896
vous pouvez lire le texte en allemand sur ce site

De tous les petits baudets ayant jamais consommé de chardons, le jeune Riccolo était certainement le plus talentueux, si toutefois il est permis de parler de « talent » au sujet d’un âne. Il avait par-dessus le marché la chance rare d’avoir rencontré dès sa prime jeunesse un excellent professeur qui développait fort justement ces beaux talents de la manière la plus méticuleuse qu’il pût.
Ce dernier n’eut besoin ni de bâton ni de fouet, mais il réussit au contraire à éveiller l’ambition dans le cœur de son élève. Il lui désigna de loin comme objectif de ses efforts non pas un tas de foin ou un champ de chardons, mais le divin laurier. Riccolo comprit les desseins de son maître, lui faisant honneur de même qu’à son excellent dressage. Alors qu’il avait fini d’étudier, il fallait naturellement et le plus tôt possible qu’il fasse son apparition en public, qu’il mette ses lumières au grand jour. Courir le monde seul en compagnie d’un âne pour montrer son numéro ne parut pas recommandable à son maître, car le public réclame de la variété, surtout dans une métropole. C’est pour cette raison qu’il chercha à rejoindre la compagnie d’autres artistes, trouvant bientôt ce qu’il lui fallait au sein d’un grand cirque. Tout d’abord, Riccolo dut montrer ses tours au directeur ainsi qu’personnel, puis il fut solennellement accueilli au sein de la troupe. Lors de ses débuts, il ne se sentit pas le moins du monde peureux ou incertain, mais il possédait au contraire cette confiance en soi enviable qui distingue toujours de manière si avantageuse le véritable artiste de celui qui n’en est pas. Il était conscient de lui-même et de sa valeur, il savait d’avance qu’il allait se singulariser extraordinairement, son maître, qui possédait une connaissance encore plus profonde du public, en était également persuadé. Il ne s’était pas trompé. Certes, le bon Riccolo n’était pas le lion, mais bien l’âne de la soirée. Il n’empêche que son numéro fut excellent, tout un chacun était ravi de voir avec quelle détermination il fit tomber tous ceux qui osèrent monter sur son dos. Les cavaliers malheureux recueillirent la raillerie et la moquerie au lieu des vingt-cinq marks promis à celui qui arriverait à effectuer trois tours de manège complets sans se faire éjecter. Le héros Riccolo les vainquit tous, seul son maître fut porté avec autant de grâce accomplie qu’il est possible à un âne selon sa nature.
Exactement au même moment résidait également un magnifique étalon arabe dans ce même cirque, Mohamed, tel était son nom, portait sa tête fièrement sur son long cou mince. Riccolo se sentait alors fréquemment et non sans raison offensé lorsque son « collègue » l’observait ainsi de haut. Mais comme celui-ci était beaucoup plus grand que lui-même, il n’y avait rien à faire, même avec la meilleure volonté du monde. Cependant, dans le fond, Mohamed était très modeste, son cœur battait la chamade à chaque représentation, de même qu’il n’était jamais tout à fait satisfait de ses propres prestations, à chaque fois, il aurait bien voulu réussir encore mieux.
Il se trouve que le petit baudet était fréquemment présent lorsque son camarade faisait ses exercices d’art équestre. Or un beau jour, Riccolo commença tout seul à trotter derrière Mohamed et à imiter tous ses pas le plus exactement du monde, simplement pour l’agacer. Ce dernier tourna à peine la tête en direction de son rival, mais tous ceux qui l’observaient se tordirent de rire à voir les exploits de cet âne si drôle. Riccolo reçut ainsi l’autorisation d’entrer en scène le soir même pour présenter son nouveau morceau de bravoure.
« Mohamed sera rudement fâché que je sache tout ce qu’il sait faire et même encore davantage ! » se dit-il avec un malin plaisir.
Cependant celui-ci pensa : « Allons-y, si deux font la même chose, le résultat n’en sera pas le même, tout un chacun réalisera bien qu’il y a une énorme différence entre un cheval et un âne. »
Le soir vint et lorsque Mohamed présenta son spectacle d’art équestre, quelques connaisseurs au premier rang applaudirent à tout rompre, cependant l’essentiel du public ne réagit pas. Mais au moment où Riccolo apparut et se mit à exécuter les mêmes mouvements sur ses jambes courtes, le public tressaillit d’une allégresse sans précédent, il fut rappelé sans cesse. Qu’il était fier et heureux en ces instants, ce bon baudet ! Il fit des révérences de tous côtés, grattant le sol de son pied antérieur droit, il aurait volontiers lancé des baisers au public si ses os n’avait pas été trop rigides pour cela.
Le lendemain soir, il eut encore un plus grand succès et, lors de la troisième représentation, ce fut un dimanche, ses admirateurs – ou étaient-ce peut-être des admiratrices ? – lui apportèrent même une couronne de lauriers. Cette dernière, étant destinée à la digne tête d’un âne, devait naturellement être beaucoup, beaucoup plus grande que ces couronnes de laurier à l’ancienne mode vouées à décorer le front d’un poète. Le laurier étant devenu nettement moins rare qu’autrefois et de surcroit relativement bon marché, la couronne avait environ la taille de la roue d’une voiture. Le jeune artiste l’attrapa de manière très habile, passant d’abord ses deux longues oreilles puis ensuite toute sa tête, il la porta à la manière d’une décoration, pendue à son cou. Cela lui allait à merveille, à partir de ce moment, on lui offrait chaque soir au moins quelques couronnes de laurier.
Un soir, Riccolo rentra encore une fois en scène juste au moment ou Mohamed quitta celle-ci. C’est à ce moment qu’une gigantesque couronne en provenance des tribunes descendit et tomba à terre juste devant Mohamed. Ce dernier ramassa calmement la couronne et la lança avec mépris en direction de l’âne, celui-ci présenta immédiatement sa tête pour l’attraper tout en faisant une révérence de remerciement. Le maître du cheval s’adressa à celui-ci en lui faisant le reproche suivant : « Cette couronne était destinée à toi et non pas à Riccolo, pourquoi ne l’as-tu pas gardée ? »
« Parce que je ne tiens pas, » répliqua Mohamed fièrement, « à partager le laurier avec un âne. » Sur ces mots, il quitta calmement les lieux, la tête fièrement levée.
Nonobstant, le nom de Riccolo devint immortel, c’est en effet depuis son glorieux spectacle ici, que la forme des couronnes créée spécialement pour lui est considérée comme le dernier chic et qu’une telle roue de voiture est toujours qualifiée aujourd’hui selon l’expression populaire : « Une couronne de laurier à la Riccolo ! »

 

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