Simplicissimus

La laitière du Reichstag

Récit berlinois

Par Donald Wedekind

Publié dans Simplicissimus N° 19, 1ère année, du 8 aout 1896, vous pouvez lire ce texte en allemand sur le site consacrée au Simplicissimus en suivant le lien

Pendant un certain temps, j’allais pour affaires là-bas à Moabit, je passais donc tous les jours sur le coup de deux heures de l’après-midi en hippomobile sur la Königsplatz derrière le nouveau bâtiment du Reichstag. Chaque fois que je m’y rendis, c’était en plein été, j’aperçus derrière les vitres de la petite crémerie une tête couverte de boucles noires, aux joues pâles rebondies, avec une bouche rouge cerise dont les lèvres retroussées ne dissimulaient jamais tout à fait la blancheur des dents. Deux yeux de biche somptueux brûlaient sous son front, bas, mais bien dessiné. C’était la laitière.
Depuis quelque temps, elle ne se contentait pas de montrer sa tête adorable, mais au contraire elle riait, qui plus est, elle riait si familièrement que j’eus l’impression qu’elle voulut me dire : « Bonjour, comment vas-tu, ce soir, tu ne passeras pas à côté. » – « Sapristi, pensai-je, heureux que celui qui peut considérer comme sienne cette petite créature raffinée, sans parler de la crémerie et de son contenu nourricier. » Je me mis à scruter l’intérieur de l’hippomobile afin de découvrir cette personne.
Mais hormis quelques vieilles et jeunes dames qui étaient naturellement exclues dès le départ, je ne parvins à identifier personne. Les quelques députés du Reichstag n’entraient point en ligne de compte, car ils étaient, eux, exclusivement mariées à la politique, une femme qui, comme c’est bien connu, ne tolère aucune maîtresse à côté d’elle. Un vieux fonctionnaire du tribunal, collé dans un angle du wagon tout en vitupérant contre les courants d’air, ne donnait pas l’impression que quoi que ce soit ne lui ait jamais ri, ne serait-ce qu’un seul jour de sa vie, et un jeune lycéen, le nez collé dans son livre, avait plus que probablement déjà perdu son cœur dans un quelconque établissement pour jeunes filles. Après avoir observé deux étudiants, admirant leurs balafres cossues respectives avec tant d’amour qu’il fut impossible qu’il en restât encore le moindre sentiment quelque peu profond pour la laitière, ainsi qu’un officier lorgnant la coupole dorée du Reichstag sans se rendre compte que les yeux de la petite commerçante brillaient d’un éclat centuplé, je soupirai de contentement tout en me disant : « Ça y est, encore une conquête. »
Il était d’ailleurs tout à fait naturel que la petite avait jeté son dévolu sur moi, car, à cette époque, j’étais assez beau garçon, j’étais pour ainsi dire fait pour plaire à une laitière. Je pris la décision de répondre à son amour. Mais cela ne pouvait se faire aujourd’hui, ni demain, ni après-demain, je ne pouvais me permettre de laisser tomber ou de négliger mes affaires à Moabit, bien que j’en eusse envie. Mais, je pris enfin mon après-midi, courus tout droit de l’hippomobile dans le magasin pour y commander un verre de lait. Elle se mit à rire, y ajouta du cognac, ce fut délicieux et coûtait trente pfennigs. Puis, je lui proposai de faire une excursion à Grünau, à Friedrichshagen ou alors en direction d’un autre théâtre bien connu des liaisons amoureuses berlinoises de l’après-midi et elle accepta. Une amie arriva pour la remplacer à son travail tandis que nous nous mîmes en route pour la Friedrichsbahnhof.
Pendant le trajet dans le chemin de fer en deuxième classe, elle parla peu, c’était tout à fait compréhensible, car le soleil brûlait et les sièges étaient chauds. À Grünau, nous nous arrêtâmes dans un restaurant en plein air, nous nous installâmes sur le bord du lac tout en savourant du café au lait avec des tartines. Elle mangea et but beaucoup, trois portions, si je m’en souviens bien, mais je ne le regrettai pas et je m’en réjouis. Puis, lorsque nous partîmes, j’aurais oublié ma précieuse pipe d’écume de mer si la jeune fille n’avait pas eu l’esprit assez vif pour l’empocher. Après le coucher du soleil, un petit bateau à vapeur nous ramena à Berlin.
Il y avait beaucoup de personnes à bord, un orchestre jouait des chansons patriotiques, par moments, certains passagers se mettaient à les entonner. Nous étions assis côte à côte, le dos tourné à l’eau. Il faisait déjà nuit, les étoiles brillaient sur le firmament estival, la cheminée qui se couchait devant chaque pont, comme atteinte par une crise cardiaque, laissait une longue traînée de fumée noire derrière elle. C’était très idyllique.
Puis, nous nous approchâmes de Berlin et je me rendis compte que je ne lui avais pas encore demandé si elle m’aimait, si elle voulait bien venir avec moi à la maison ou si je pouvais l’accompagner dans son logis, je me mis donc à rattraper rapidement ce que j’avais négligé. Mais elle me répondit en riant : « Je ne sais pas ce que vous vous imaginez. Mais enfin, que pensez-vous de moi! » Là, elle avait entièrement raison car le ton que j’avais utilisé n’était pas tout à fait celui qu’on doit adopter face à une laitière honnête.
« Mais vous m’aimez. Cela fait quinze jours que vous me jetez constamment des œillades et même des baisers ? »
« Seigneur, mais quelle histoire, ils étaient adressés à mon amoureux, mon fiancé, le cocher de l’hippomobile ! »
« Ah, c’est donc ça, en effet, je n’avais pas pensé à celui-là », trouvai-je enfin la contenance de lui répliquer. Puis un long et profond silence s’installa.
Lorsque nous nous séparâmes à la Friedrichsbahnhof, elle se dirigea en direction du nord et moi du côté ouest de la ville. Mais la nuit, ainsi que la Friedrichsstrasse, furent encore longues et lorsque je me réveillai le lendemain matin, j’avais la gueule de bois, une immense gueule de bois, une de celles qui s’attrapent exclusivement à Berlin. Tandis que je serrai ma tête entre les mains, je songeai : « Chère bonne laitière, si seulement tu avais voulu, cela aurait pu être mieux ! »
Dès lors, à chaque fois que je prenais l’hippomobile, je m’y installais de façon à tourner le dos au magasin afin de ne pas être obligé de la regarder, la laitière du Reichstag.
Nonobstant, j’évitais également de contempler le cocher de l’hippomobile car c’est lui qui fumait désormais ma précieuse pipe écume de mer et c’est peu de dire que j’en étais fort contrarié.

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